L’appréciation de l’Autorité de sûreté nucléaire mise face aux faits
Publié le 16 décembre 2021
Fin mai 2021, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a présenté son rapport sur la sûreté [1] et la radioprotection en France en 2020 [2]. Nombre record d’anomalies génériques, reculs des performances en matière de sûreté, protection de l’environnement et/ou des travailleurs, mais pour l’ASN le niveau est resté satisfaisant. Satisfaisant ? Vraiment ?
L’Autorité a commencé sa présentation de son rapport annuel par une revue globale des faits marquants et des points de vigilance relevé durant l’année. En 2020, l’exploitation du parc nucléaire a été tendue par l’épidémie de Covid 19. La filière doit mobiliser plus de capacités industrielles car de grands travaux sont nécessaires et certains secteurs sont déjà en tension (mécanique, ingénierie). Question rigueur, compétences et qualité, des améliorations sont attendues. Côté déchets radioactifs, il y a urgence : sans décision d’ici 5 ans, aucune filière de gestion ne sera opérationnelle dans les 20 ans qui viennent et les besoins en capacités de stockage des déchets ne seront pas assurés. Plusieurs projets d’ampleur accumulent du retard : démantèlement des réacteurs UNGG, anciennes installations du CEA, reprise et conditionnement d’anciens déchets d’Orano... Et le chantier de l’EPR de Flamanville a encore connu plusieurs déconvenues.
Mais selon l’ASN, en 2020, le niveau de sûreté et de radioprotection est resté satisfaisant. Satisfaisant ? Vraiment ?
En 2020, un nombre record d’anomalies génériques, c’est-à-dire communes à plusieurs réacteurs, a été déclaré [3]. Pour n’en citer que quelques unes :
Mais pour l’ASN, en 2020, le niveau de sûreté et de radioprotection en France était satisfaisant.
Après la publication du rapport national, les divisions locales ont présenté les conclusions de leurs actions de contrôle effectuées en 2020. Toutes annoncent un niveau globalement satisfaisant. Pourtant, qu’il s’agisse de sûreté, de radioprotection et/ou d’environnement, quand on regarde dans le détail, chaque centrale nucléaire d’EDF est pointée pour ses manquements [5].
À la centrale du Bugey :
Les fragilités observées en 2019 sur le respect des spécifications techniques d’exploitation, sur la mise en œuvre des pratiques de fiabilisation et sur la mise en configuration des circuits ont persisté en 2020
(Extrait du communiqué de presse publié le 02/06/2021 par la division ASN de Lyon)
Extrait des déclarations d’incidents :
À la centrale de Sain-Alban :
Certains événements montrent que le respect des spécifications techniques d’exploitation doit être renforcé
(Extrait du communiqué de presse publié le 02/06/2021 par la division ASN de Lyon)
Extrait des déclarations d’incidents :
À la centrale de Cruas-Meysse :
Des fragilités dans les domaines de l’exploitation des réacteurs au regard des spécifications techniques et domaines de fonctionnement autorisés
(Extrait du communiqué de presse publié le 02/06/2021 par la division ASN de Lyon )
Extrait des déclarations d’incidents :
À la centrale du Tricastin :
Les fragilités observées en 2019 sur le respect des spécifications techniques d’exploitation, sur la mise en œuvre des pratiques de fiabilisation et sur la mise en configuration des circuits ont persisté en 2020.
La maîtrise des arrêts pour maintenance programmée et renouvellement partiel du combustible doit encore progresser
(Extrait du communiqué de presse publié le 02/06/2021 par la division ASN de Lyon)
Extrait des déclarations d’incidents :
À la centrale de Belleville-sur-Loire :
Les performances en matière d’environnement sont en retrait.
Des progrès restent à accomplir dans le domaine de la détection des écarts.
La maintenance des installations doit être améliorée (événements fortuits induits par la réalisation d’opérations de maintenance au cours de la visite décennale du réacteur 1).
La maîtrise du risque lié à l’incendie n’est pas satisfaisante
(Extrait du communiqué de presse publié le 03/06/2021 par la division ASN d’Orléans)
Extrait des déclarations d’incidents :
À la centrale de Dampierre-en-Burly :
Niveau de sûreté du site en baisse par rapport à 2019.
Protection de l’environnement et radioprotection en retrait par rapport à la moyenne nationale.
Défaillances organisationnelles en lien avec la compétence, la formation des agents de conduite ainsi que la gestion des essais périodiques de matériels importants pour la sûreté (ont conduit à plusieurs déclarations d’événements significatifs au cours de l’année 2020).
Concernant la maintenance des installations, les actions correctives demeurent insuffisantes, notamment en matière de conformité des matériels et de respect du référentiel applicable.
Depuis plusieurs années la maîtrise des risques d’incendie et d’explosion n’est pas pleinement satisfaisante.
(Extrait du communiqué de presse publié le 03/06/2021 par la division ASN d’Orléans)
Extrait des déclarations d’incidents :
À la centrale de Chinon :
Les performances de la centrale nucléaire en matière de sûreté sont en baisse, recrudescence d’événements significatifs liés au non-respect des règles générales d’exploitation des réacteurs par les équipes de conduite en 2020.
La radioprotection est en baisse depuis 2018, nombre non négligeable d’évènements significatifs radioprotection en 2020.
La protection de l’environnement doit être améliorée.
Réacteurs UNGG : la réalisation des chantiers de démantèlement a été retardée de plusieurs mois.
Des améliorations attendues pour la réalisation du programme de surveillance des intervenants extérieurs.
(Extrait du communiqué de presse publié le 03/06/2021 par la division ASN d’Orléans)
Extrait des déclarations d’incidents :
À la centrale de Saint-Laurent-des-Eaux :
En matière de sûreté nucléaire, les performances du site n’évoluent pas depuis 2018 malgré la mise en place d’un plan de rigueur sûreté.
Réacteurs UNGG : la réalisation des chantiers de démantèlement a été retardée de plusieurs mois.
le suivi du vieillissement des équipements utilisés lors des opérations de démantèlement doit être amélioré.
(Extrait du communiqué de presse publié le 03/06/2021 par la division ASN d’Orléans)
Extrait des déclarations d’incidents :
À la centrale du Blayais :
L’ASN considère que les performances en matière de radioprotection et de protection de l’environnement sont en retrait.
En matière de sûreté nucléaire, les performances de la centrale sont en recul. L’ASN constate, comme en 2019, des défauts dans la qualité de la documentation opérationnelle pour la préparation et la réalisation des activités. La seconde partie de l’année a été marquée par un nombre important d’événements significatifs qui met en évidence le besoin pour l’exploitant de la centrale nucléaire du Blayais de mettre en œuvre des actions d’améliorations.
Dans le domaine de la radioprotection des travailleurs, le site n’est pas parvenu à rétablir un niveau satisfaisant, malgré la mise en place de mesures préventives en début d’année et correctives au cours des arrêts.
Concernant la protection de l’environnement, l’exploitant a engagé des actions pour traiter le marquage en tritium de la nappe captive (depuis 2015). Toutefois, les investigations en cours n’ont pas permis d’identifier l’origine exacte et donc d’y remédier définitivement.
(Extrait du communiqué de presse publié le 29/06/2021 par la division ASN de Bordeaux)
Extrait des déclarations d’incidents :
À la centrale de Civaux :
Concernant la sûreté nucléaire, à plusieurs reprises, les règles qui définissent le domaine autorisé de fonctionnement de l’installation et les prescriptions de conduite associées n’ont pas été respectées.
Concernant la radioprotection certaines situations ont été déclarées à la demande de l’ASN pour qu’une analyse approfondie soit réalisée.
Dans le domaine de la protection de l’environnement, un bassin plus important doit être mis en œuvre pour confiner à la fois les déversements accidentels d’effluents et les eaux d’extinction d’un éventuel incendie.
(Extrait du communiqué de presse publié le 29/06/2021 par la division ASN de Bordeaux)
Extrait des déclarations d’incidents :
À la centrale de Golfech :
Les performances en matière de sûreté nucléaire et de radioprotection, malgré leur amélioration, sont en retrait.
Une application plus rigoureuse des procédures et une meilleure préparation auraient permis d’éviter la survenue de certains événements significatifs.
Dans le domaine de la maintenance, l’ASN estime que le site doit améliorer son organisation afin d’assurer une meilleure traçabilité des activités ainsi qu’une meilleure gestion des écarts affectant les installations.
En matière de radioprotection des travailleurs, la situation s’est améliorée par rapport à 2019, mais demeure en deçà du niveau attendu.
Prise en compte insuffisante des règles de radioprotection par les intervenants.
(Extrait du communiqué de presse publié le 29/06/2021 par la division ASN de Bordeaux)
Extrait des déclarations d’incidents :
À la centrale de Gravelines :
L’ASN considère que les performances de la centrale nucléaire de Gravelines sont en retrait en matière de sûreté nucléaire de radioprotection et de protection de l’environnement.
Les performances en matière de sûreté nucléaire ne se sont pas améliorées en 2020, notamment en matière de rigueur d’intervention (plan d’actions nécessaire pour mettre fin à une situation d’accoutumance aux écarts et à des pratiques ou comportements inadaptés).
L’ASN a mis en demeure l’exploitant de se conformer aux dispositions réglementaires en matière de protection contre le risque d’explosion d’origine externe.
En matière de protection de l’environnement, la centrale nucléaire doit mieux maîtriser la maintenance des équipements utilisant du gaz isolant à effet de serre (SF6) et des installations de traitement des effluents radioactifs.
Sur le plan de la radioprotection, l’ASN continue de noter des faiblesses dans la maîtrise des accès à certaines zones présentant des risques d’exposition radiologique. _ Des progrès sont également attendus au niveau du suivi des chantiers à risque de contamination interne qui ont encore été à l’origine d’événements significatifs de radioprotection en 2020.
Le taux de fréquence élargi des accidents avec et sans arrêt de travail est le plus élevé de l’ensemble des centrales nucléaires.
(Extrait du communiqué de presse publié le 29/06/2021 par la division ASN de Lille)
Extrait des déclarations d’incidents :
À la centrale de Flamanville :
Les performances dans les domaines de la sûreté nucléaire et de la radioprotection sont en retrait.
En septembre 2019, l’ASN a décidé de placer sous surveillance renforcée la centrale nucléaire de Flamanville à la suite des difficultés rencontrées par EDF lors des deux arrêts pour visite décennale. L’ASN constate des défaillances persistantes dans la maîtrise de certaines activités.
Les performances en matière d’exploitation et de conduite des réacteurs doivent encore être améliorées.
L’exploitant doit rester vigilant à la maîtrise de la qualité des opérations de maintenance.
Les performances en matière de radioprotection des travailleurs sont restées insuffisantes en 2020. L’organisation et la gestion des compétences au sein du service de prévention des risques doit être améliorée. La récurrence de certains événements et leur gravité potentielle confirment que ce domaine doit encore faire l’objet d’améliorations substantielles.
(Extrait du communiqué de presse publié le 06/07/2021 par la division ASN de Caen)
Extrait des déclarations d’incidents :
À la centrale de Paluel :
Sur le plan de la maintenance, des améliorations sont encore à consolider concernant la surveillance des prestataires et les activités de requalification des matériels importants pour la sûreté. L’exploitant devra rester vigilant car plusieurs événements significatifs pour la sûreté ont eu pour cause une préparation insuffisante des opérations.
L’arrêt du réacteur 2 pour simple rechargement qui devait se terminer en décembre 2019 s’est achevé au début de l’année 2021.
Trois assemblages de combustible étaient affectés par un défaut d’étanchéité provoqué par des dépôts d’oxyde. L’ASN restera vigilante quant au respect des spécifications chimiques particulières du circuit primaire, visant à éviter le renouvellement de cet écart.
Cette année encore, la radioprotection des travailleurs doit être améliorée. L’exploitant devra veiller à la bonne déclinaison du principe d’optimisation, notamment pour les chantiers présentant un enjeu dosimétrique important.
(Extrait du communiqué de presse publié le 06/07/2021 par la division ASN de Caen)
Extrait des déclarations d’incidents :
À la centrale de Penly :
Comme en 2019, l’ASN estime que l’organisation de la centrale nucléaire pour détecter et traiter les écarts, conformément à la réglementation applicable, n’est pas suffisamment robuste et doit encore progresser.
En matière de radioprotection, l’organisation mise en place doit faire l’objet d’améliorations. L’ASN relève encore de nombreux écarts lors des inspections.
En matière de protection de l’environnement, le site doit mener des améliorations structurantes dans la gestion des gaz appauvrissant la couche d’ozone.
(Extrait du communiqué de presse publié le 06/07/2021 par la division ASN de Caen)
Extrait des déclarations d’incidents :
À la centrale de Cattenom :
Fragilités persistantes en matière de protection de l’environnement et de radioprotection.
Plan d’amélioration de la rigueur d’exploitation mis en place par EDF à la suite du diagnostic d’une tendance négative en 2019 (poursuivre sa mise en œuvre).
En matière d’environnement, l’exposition du site aux enjeux climatiques, nécessitant notamment des besoins accrus de nettoyage des échangeurs du système de réfrigération intermédiaire, reste un sujet de vigilance.
Des déversements accidentels de produits chimiques (hydrazine, ferrolin) rappellent la nécessité d’améliorer les pratiques du site en matière de gestion et de confinement des produits.
(Extrait du communiqué de presse publié le 07/07/2021 par les divisions ASN de Châlon-en-Champagne et de Strasbourg)
Extrait des déclarations d’incidents :
À la centrale de Chooz :
En retrait concernant la radioprotection - Des manques de rigueur dans les comportements individuels et des lacunes en matière de propreté radiologique ont encore été trop souvent constatés.
Concernant la maintenance, des efforts doivent être poursuivis en matière de rigueur d’intervention.
Réacteur A en démantèlement (REP) : l’ASN considère que l’exploitant doit maintenir sa vigilance dans les différents domaines que sont la radioprotection, l’environnement et la surveillance des prestataires. Le peu d’activité au cours de l’année 2020, en raison du contexte sanitaire, ne permet pas de mesurer l’efficacité des plans d’actions mis en place dans ces domaines à la demande de l’ASN.
(Extrait du communiqué de presse publié le 07/07/2021 par les divisions ASN de Châlon-en-Champagne et de Strasbourg)
Extrait des déclarations d’incidents :
À la centrale de Nogent-sur-Seine :
La sûreté nucléaire, et dans une moindre mesure la radioprotection, sont en retrait.
La rigueur d’exploitation n’est pas au niveau attendu.
Concernant la radioprotection des travailleurs, le bilan à l’issue de la visite décennale du réacteur 2 est décevant, compte tenu d’un manque de maîtrise de la propreté radiologique de certains chantiers.
(Extrait du communiqué de presse publié le 07/07/2021 par les divisions ASN de Châlon-en-Champagne et de Strasbourg)
Extrait des déclarations d’incidents :
L’usine Orano de La Hague (Normandie) :
L’usine Orano de fabrication de combustible nucléaire Melox (Occitanie) :
L’usine de déchets radioactifs Centraco (Occitanie) :
Les Usines de production de radioéléments artificiels de CIS bio international (Île-de-France) :
La plateforme Orano Chimie-Enrichissement du Tricastin :
Les usines Framatome de fabrication de combustibles nucléaires de Romans-sur-Isère :
La centrale de Fessenheim (Grand Est) :
La centrale de Creys-Malville (réacteur Superphénix en démantèlement et atelier d’entreposage de son combustible usé) :
Un départ de feu s’est déclaré au niveau d’un chantier de démantèlement, conduisant EDF à déclencher son plan d’urgence interne, et dont la gestion a incité l’ASN à réaliser une inspection réactive. Des lacunes ont en effet été relevées à divers niveaux dans le déroulement des procédures lors de cet incident, notamment sur la communication avec les parties prenantes
(Extrait du communiqué de presse publié le 02/06/2021 par la division ASN de Lyon)
Et des transports :
Mais pour l’ASN, en 2020 en France, le niveau de sûreté, de radioprotection des travailleurs et de l’environnement était satisfaisant . C’est à dire « qui satisfait, est conforme à ce qui est attendu » selon la définition du Larousse [12].
L’ASN n’attend donc pas mieux d’EDF ? Son appréciation aurait-elle, à la longue, été nivelée par le bas ? L’Autorité de contrôle se serait-elle habituée à se contenter de peu, de si peu, de pas assez ?
Il suffit pourtant de regarder les faits, dans leur globalité et d’un peu plus près. En terme de risques d’accident et d’impacts générés sur les travailleurs et l’environnement par leurs activités industrielles, on est en droit d’attendre plus des exploitants nucléaires, beaucoup plus et beaucoup mieux. Ce qu’il s’est passé en 2020 dans les centrales et les usines nucléaires françaises est objectivement loin, très loin d’être satisfaisant .
Laure Barthélemy
[1] La sûreté nucléaire est l’ensemble des dispositions techniques et des mesures d’organisation relatives à la conception, à la construction, au fonctionnement, à l’arrêt et au démantèlement des installations nucléaires de base, ainsi qu’au transport des substances radioactives, prises en vue de prévenir les accidents ou d’en limiter les effets. https://www.asn.fr/Lexique/S/Surete-nucleaire
[2] https://www.asn.fr/Informer/Actualites/Rapport-de-l-ASN-sur-l-etat-de-la-surete-nucleaire-et-de-la-radioprotection-en-France-en-2020
[3] voir notre page Des accidents nucléaires partout
[4] Un générateur de vapeur (GV) est un échangeur thermique entre l’eau du circuit primaire, portée à haute température (320 °C) et à pression élevée (155 bars) dans le cœur du réacteur, et l’eau du circuit secondaire qui se transforme en vapeur et alimente la turbine. Chaque générateur de vapeur comporte plusieurs milliers de tubes en forme de U, qui permettent les échanges de chaleur entre l’eau du circuit primaire et l’eau des circuits secondaires pour la production de la vapeur alimentant la turbine https://www.asn.fr/Lexique/G/Generateur-de-vapeur
[5] Voir les pages « actualités » des divisions territoriales de l’ASN, publications entre le 2 juin et le 7 juillet 2021