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Revue de presse

Septembre 2004 / Libération

L’Amérique lance ses missiles nucléaires sur la France



Atome. Du plutonium militaire est en route vers Cadarache pour recyclage.

L’Amérique lance ses missiles nucléaires sur la France

Par Edouard LAUNET

Cadarache envoyé spécial

Depuis la croisière inaugurale du Titanic, on n’avait pas vu de transatlantique aussi spectaculaire. Lundi, à 20 h 15, heure française, deux navires chargés de 140 kg de plutonium de qualité militaire (de quoi fabriquer plus de vingt bombes atomiques) sont partis de Charleston, en Caroline-du-Sud. Destination : Cherbourg, France. Durée de la croisière :
« Environ deux semaines », indique-t-on chez Areva, la société à laquelle est destiné le colis.

Le géant français de l’industrie nucléaire a toutes les raisons de se frotter les mains. Avec cette navigation à haut risque débute concrètement un énorme programme de recyclage qui va lui rapporter quelque 243 millions d’euros et surtout une éventuelle absolution américaine sur ses activités passées (tripatouillages nucléaires en tous genres, prolifération comprise).
Ce programme américain, baptisé « Mox for Peace », consiste à convertir en combustible pour centrales nucléaires pas moins de 34 tonnes de plutonium extrait de missiles américains de la guerre froide. Histoire d’être sûr qu’il ne resservira plus. Coût total : 1,6 milliard d’euros. La transformation se fera aux Etats-Unis, dans une usine qui sera construite par Areva et ses associés américains.

Mais, avant, l’autorité de sûreté nucléaire américaine aimerait bien voir comment va se comporter ce supercombustible dans un réacteur nucléaire. Et pour essayer il faut une première « recharge », que les Etats-Unis ne sont pas encore en mesure de produire, mais qu’Areva est capable de réaliser dans ses installations de Cadarache. D’où cette expédition transatlantique de plutonium, qui se poursuivra par un convoi routier de Cherbourg jusqu’à Cadarache (plus de 800 km).

« Forteresses flottantes ». Les conditions de ce transport sont évidemment top secret. On sait que les deux navires partis de Charleston sont armés de canons, protégés par des commandos britanniques (les bateaux sont anglais) et suivis par satellite. Une seule de ces deux « forteresses flottantes » ­ dixit Areva ­ transporte tout le plutonium, mais on ne sait pas laquelle. On en sait encore moins sur le transport terrestre. Mais on peut compter sur Greenpeace et ses équipes de guetteurs pour être informés de chaque étape :
l’organisation écologiste trouve stupide qu’on balade ainsi du plutonium militaire dans un monde si incertain, alors qu’il suffirait, pour le neutraliser, de le noyer dans des déchets nucléaires très actifs (on n’en manque pas).

A Cadarache, la fabrication du supercombustible, mélange de plutonium et d’uranium appauvri appelé Mox, prendra quatre mois. Après quoi il sera retourné par bateau sous forme de quatre assemblages destinés au réacteur de Catawba (Caroline-du-Sud), exploité par l’électricien Duke Power. Les tests pourraient commencer au printemps 2005. Si Areva, via sa filiale Cogema, a déjà produit beaucoup de Mox à partir de plutonium « civil » (provenant du retraitement des combustibles usés), elle n’en a jamais réalisé à partir de plutonium militaire, plus réactif car contenant plus d’isotopes fissiles.

A noter que cette opération sera effectuée dans un atelier fermé à toute production industrielle depuis juillet 2003 sur décision de l’autorité de sûreté nucléaire française (pour raison sismique). Areva plaide que la fabrication de ces deux tonnes de Mox supplémentaires n’est en rien une « production industrielle »...

Réciprocité russe. Si tout se passe bien, Areva espère pouvoir commencer la construction de l’usine américaine vers mi-2005. Les premiers assemblages de combustible en sortiraient en 2009. Mais il y a un hic : les Etats-Unis n’enverront pas leur plutonium à la casse tant que la Russie ne fera pas de même (elle s’est engagée à neutraliser 34 tonnes de son propre stock). Or Moscou ne bougera pas le petit doigt avant d’obtenir l’assurance que son programme de recyclage sera financé par la communauté internationale.

Mais pour Areva l’essentiel est déjà atteint : les Etats-Unis ont donné leur accord de principe à une valorisation énergétique du plutonium, après l’avoir violemment critiquée pendant des années. Ce qui revient à adouber la politique française du retraitement-recyclage des matières nucléaires, malgré les risques terroristes et environnementaux induits.

Hier à Cadarache, Areva, entreprise née du nucléaire militaire français, disait sa « fierté d’apporter sa contribution à un projet d’essence pacifiste ».