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Sortir du nucléaire n°80

Hiver 2019

Valduc : un enjeu pour le nucléaire militaire

Hiver 2019




Le 6 août 2018, trente militants font un die-in devant le site nucléaire militaire de Valduc (21) à l’occasion de l’anniversaire du bombardement d’Hiroshima. Deux d’entre eux, membres du Mouvement pour une alternative non-violente 21 et des Amis de la Terre 21, demandent, par l’interphone, rendez-vous au directeur du site. Quelques semaines plus tard, une lettre est écrite par les deux organisations pour expliquer la démarche au directeur et renouveler la demande de rendez-vous. Une collecte de signatures est engagée. La lettre est publiée le 7 novembre 2018  [1]. Nous en publions ici des extraits.



Lettre ouverte au directeur du site nucléaire militaire de Valduc et aux autorités politiques françaises.

Monsieur le Directeur,

Le 6 août 2018, date anniversaire du bombardement d’Hiroshima, une trentaine de citoyen-ne-s [...] se sont rassemblés devant l’entrée du centre de Valduc  [2] que vous dirigez. Après des prises de parole, ils ont fait un die-in en s’allongeant sur le sol pour simuler les conséquences de l’explosion d’une bombe atomique.

Deux d’entre eux, […] ont demandé par l’interphone à vous rencontrer. Le responsable du poste de garde leur a fait savoir qu’il vous transmettrait leur requête. […]

La campagne pour la signature du TIAN par la France

Cette action faisait partie d’un ensemble de manifestations organisées en France et sur le plan international, initiées principalement par le mouvement ICAN (International Campaign Against Nuclear weapons), lauréat du prix Nobel de la Paix 2017.

L’objectif de cette campagne est que la France signe le Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN) voté à l’Assemblée générale des Nations unies, le 7 juillet 2017, par 122 pays […]. Ce traité, comme vous le savez, prévoit l’interdiction d’employer, de fabriquer, de stocker et de menacer d’utiliser des armes nucléaires. […]

Plutôt que de souscrire au droit international, la France préfère s’y soustraire : en continuant de rejeter ce traité, la France s’entête dans une démarche de déni de la réalité. Pourtant, 67% des Français  [3] se disent favorables à la ratification du TIAN et, plus que jamais, les tensions géopolitiques commandent une politique de désarmement international, multilatéral et unilatéral.

[…]

Une arme inefficace, dangereuse, immorale et coûteuse

[…] De nos jours, à aucun moment, dans aucun conflit, non seulement l’emploi, mais la menace même de l’emploi de l’arme nucléaire ne sauraient être envisagés. Ils sont devenus véritablement impensables. L’ampleur de la catastrophe humanitaire provoquée par tout usage de l’arme nucléaire constitue une totale dissuasion qui pèse sur nos propres décideurs. […] Une arme inutilisable ne peut avoir aucun effet dissuasif.

Les armes nucléaires ne servent à rien non plus pour combattre le crime transnational, les paradis fiscaux, pour prévenir les conflits ethniques et religieux, pour faire face aux risques de la guerre cybernétique. Par les dépenses qu’elles occasionnent au détriment de causes vitales et urgentes, elles engendrent l’instabilité et l’insécurité.

[…]

En outre, la préméditation du crime nucléaire relève elle-même du terrorisme d’État, et constitue la négation et le reniement de toutes les valeurs éthiques, intellectuelles et spirituelles qui fondent la civilisation. Bien qu’on refuse d’en prendre conscience, ce reniement empoisonne en profondeur la vie morale en France.

La dissuasion nucléaire française est développée depuis 60 ans sans que jamais le peuple français n’ait été consulté sur ce sujet gravissime, malgré toutes les occasions qui se présentaient […].

[…]

L’arsenal des neuf puissances nucléaires est de 14 500 missiles, représentant l’équivalent de 435 000 bombes d’Hiroshima. La France pourrait jouer un rôle moteur dans le désarmement nucléaire mondial et dans les processus de paix en s’engageant dans le processus international du TIAN.

Une interpellation locale et nationale

Nous sommes bien conscients, Monsieur le Directeur, que vous n’êtes pas le décideur de la politique française de dissuasion nucléaire. Toutefois, vous êtes un des responsables de sa mise en œuvre. En tant qu’habitants de la Côte d’Or, il nous paraÎt normal de nous adresser au directeur d’un centre installé en Côte d’Or et qui emploie près de 1 000 personnes pour des finalités que nous estimons “funestes“ et “fallacieuses“  [4].

[…]

Nous avons la conviction que les armes nucléaires seront abolies tôt ou tard […]. Le TIAN de juillet 2017 n’est qu’une étape d’un long processus inexorable.

Par ailleurs, l’opposition de plus en plus forte de l’opinion publique en Grande-Bretagne au sujet de l’arme nucléaire fait peser des doutes sur la poursuite de la coopération avec les Britanniques dans les projets Epure à Valduc et Teutatès à Aldermaston  [5].

C’est pourquoi votre tâche, nous semble-t-il, Monsieur le Directeur, est aussi de commencer à vous préoccuper dès à présent de la reconversion de vos équipes qui travaillent sur le nucléaire militaire.

Nous avons aussi conscience que le démantèlement de l’arme nucléaire sera la conséquence d’un vrai débat politique et d’une prise de conscience de la société civile […].

“L’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison“

Pour conclure, nous vous citons des extraits de l’éditorial d’Albert Camus dans le journal Combat le 8 août 1945, 2 jours après le bombardement d’Hiroshima et la veille de celui de Nagasaki […] :

“La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques. (…) Mais nous nous refusons à tirer d’une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d’une véritable société internationale, où les grandes puissances n’auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l’intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel État.

Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison.“

Dans l’attente de vous rencontrer, ou dans la solidarité avec les organisations qui ont demandé à vous rencontrer, nous vous assurons, Monsieur le Directeur, de notre détermination à dénoncer la folie de l’arme nucléaire, et de notre considération distinguée.

Les Amis de la Terre et MAN - Côte d’Or


Notes

[1Une copie de cette lettre est envoyée au Président de la République, au Ministre des Armées, aux Présidents de la Commission de la Défense de l’Assemblée Nationale et du Sénat, au Préfet de Côte d’Or, à des élus régionaux, départementaux et locaux, aux Églises et organisations spirituelles ainsi qu’à la presse nationale et locale.

[2Le centre de Valduc, situé à 45 km de Dijon, est un site de recherche et de production d’armes nucléaires dépendant de la Direction des Applications Militaires (DEA) du Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA). Le centre utilise du tritium, du deutérium, du plutonium et de l’uranium pour fabriquer les différents modèles de bombes. Il assure aussi la maintenance des armes et le recyclage des modèles déclassés, ce qui implique des opérations d’extraction polluantes.

[3Sondage IFOP du 4 juillet 2018 commandé par le Mouvement de la Paix et le quotidien La Croix.

[4Selon l’expression du pape Benoît XVI dans son message du 1er janvier 2006.

[5Epure : construction et exploitation conjointe d’une installation radiographique et hydrodynamique. Teutates : programme commun de technologies radiographiques et diagnostiques. L’objectif est de tester conjointement la performance des ogives nucléaires et la sécurité des arsenaux.

Lettre ouverte au directeur du site nucléaire militaire de Valduc et aux autorités politiques françaises.

Monsieur le Directeur,

Le 6 août 2018, date anniversaire du bombardement d’Hiroshima, une trentaine de citoyen-ne-s [...] se sont rassemblés devant l’entrée du centre de Valduc  [1] que vous dirigez. Après des prises de parole, ils ont fait un die-in en s’allongeant sur le sol pour simuler les conséquences de l’explosion d’une bombe atomique.

Deux d’entre eux, […] ont demandé par l’interphone à vous rencontrer. Le responsable du poste de garde leur a fait savoir qu’il vous transmettrait leur requête. […]

La campagne pour la signature du TIAN par la France

Cette action faisait partie d’un ensemble de manifestations organisées en France et sur le plan international, initiées principalement par le mouvement ICAN (International Campaign Against Nuclear weapons), lauréat du prix Nobel de la Paix 2017.

L’objectif de cette campagne est que la France signe le Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN) voté à l’Assemblée générale des Nations unies, le 7 juillet 2017, par 122 pays […]. Ce traité, comme vous le savez, prévoit l’interdiction d’employer, de fabriquer, de stocker et de menacer d’utiliser des armes nucléaires. […]

Plutôt que de souscrire au droit international, la France préfère s’y soustraire : en continuant de rejeter ce traité, la France s’entête dans une démarche de déni de la réalité. Pourtant, 67% des Français  [2] se disent favorables à la ratification du TIAN et, plus que jamais, les tensions géopolitiques commandent une politique de désarmement international, multilatéral et unilatéral.

[…]

Une arme inefficace, dangereuse, immorale et coûteuse

[…] De nos jours, à aucun moment, dans aucun conflit, non seulement l’emploi, mais la menace même de l’emploi de l’arme nucléaire ne sauraient être envisagés. Ils sont devenus véritablement impensables. L’ampleur de la catastrophe humanitaire provoquée par tout usage de l’arme nucléaire constitue une totale dissuasion qui pèse sur nos propres décideurs. […] Une arme inutilisable ne peut avoir aucun effet dissuasif.

Les armes nucléaires ne servent à rien non plus pour combattre le crime transnational, les paradis fiscaux, pour prévenir les conflits ethniques et religieux, pour faire face aux risques de la guerre cybernétique. Par les dépenses qu’elles occasionnent au détriment de causes vitales et urgentes, elles engendrent l’instabilité et l’insécurité.

[…]

En outre, la préméditation du crime nucléaire relève elle-même du terrorisme d’État, et constitue la négation et le reniement de toutes les valeurs éthiques, intellectuelles et spirituelles qui fondent la civilisation. Bien qu’on refuse d’en prendre conscience, ce reniement empoisonne en profondeur la vie morale en France.

La dissuasion nucléaire française est développée depuis 60 ans sans que jamais le peuple français n’ait été consulté sur ce sujet gravissime, malgré toutes les occasions qui se présentaient […].

[…]

L’arsenal des neuf puissances nucléaires est de 14 500 missiles, représentant l’équivalent de 435 000 bombes d’Hiroshima. La France pourrait jouer un rôle moteur dans le désarmement nucléaire mondial et dans les processus de paix en s’engageant dans le processus international du TIAN.

Une interpellation locale et nationale

Nous sommes bien conscients, Monsieur le Directeur, que vous n’êtes pas le décideur de la politique française de dissuasion nucléaire. Toutefois, vous êtes un des responsables de sa mise en œuvre. En tant qu’habitants de la Côte d’Or, il nous paraÎt normal de nous adresser au directeur d’un centre installé en Côte d’Or et qui emploie près de 1 000 personnes pour des finalités que nous estimons “funestes“ et “fallacieuses“  [3].

[…]

Nous avons la conviction que les armes nucléaires seront abolies tôt ou tard […]. Le TIAN de juillet 2017 n’est qu’une étape d’un long processus inexorable.

Par ailleurs, l’opposition de plus en plus forte de l’opinion publique en Grande-Bretagne au sujet de l’arme nucléaire fait peser des doutes sur la poursuite de la coopération avec les Britanniques dans les projets Epure à Valduc et Teutatès à Aldermaston  [4].

C’est pourquoi votre tâche, nous semble-t-il, Monsieur le Directeur, est aussi de commencer à vous préoccuper dès à présent de la reconversion de vos équipes qui travaillent sur le nucléaire militaire.

Nous avons aussi conscience que le démantèlement de l’arme nucléaire sera la conséquence d’un vrai débat politique et d’une prise de conscience de la société civile […].

“L’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison“

Pour conclure, nous vous citons des extraits de l’éditorial d’Albert Camus dans le journal Combat le 8 août 1945, 2 jours après le bombardement d’Hiroshima et la veille de celui de Nagasaki […] :

“La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques. (…) Mais nous nous refusons à tirer d’une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d’une véritable société internationale, où les grandes puissances n’auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l’intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel État.

Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison.“

Dans l’attente de vous rencontrer, ou dans la solidarité avec les organisations qui ont demandé à vous rencontrer, nous vous assurons, Monsieur le Directeur, de notre détermination à dénoncer la folie de l’arme nucléaire, et de notre considération distinguée.

Les Amis de la Terre et MAN - Côte d’Or



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