Le refroidissement des réacteurs nucléaires : une aberration écologique
Pour assurer leur refroidissement, les centrales nucléaires prélèvent d’immenses quantités d’eau. Une centrale à circuit ouvert peut pomper chaque minute l’équivalent d’une piscine olympique. Les êtres-vivants présents dans ces flux sont donc pris au piège dans le système d’aspiration de l’eau et peuvent mourir des chocs subis, d’asphyxie à l’air libre, des changements de température ou de pression, ainsi que du traitement à la javel. Tous les ans en France, 5,9 milliards, soit en moyenne 16 millions par jour, d’animaux aquatiques sont les victimes collatérales du refroidissement des centrales, pourtant ce drame écologique est absent du débat public.
« Les dommages dans les circuits de refroidissement se traduisent principalement par une mortalité immédiate. 75 à 90 % de la mortalité observée est attribuable au choc mécanique. »
L’invisibilisation du phénomène par EDF
À la suite d’un premier article publié par Mediapart en 2020 [1] sur ce sujet, le Réseau « Sortir du nucléaire » a approfondi cette enquête en analysant une trentaine d’études internes d’EDF réalisées depuis les années 1980 sur les impacts du nucléaire sur le vivant, ainsi que des travaux de recherche internationaux sur le sujet. Le constat est accablant : non seulement les études quantifiant l’impact du système d’aspiration sur la biodiversité aquatique sont rares, mais aussi les campagnes de mesures réalisées, uniquement quelques jours par an, ne peuvent pas être représentatives de la réalité. EDF et son département de recherche ont délibérément choisi de ne pas étudier et ne pas communiquer sur la faune piscicole piégée, la jugeant non significative et non prioritaire.
Le Réseau dénonce également une stratégie d’invisibilisation du phénomène. EDF exprime fréquemment les captures en tonnes plutôt qu’en nombre d’individus, minimisant ainsi l’impact sur les œufs, larves et juvéniles, pourtant très nombreux. En plus dans ses communications, les bancs de poissons ou les méduses sont qualifiés d’« agresseurs » lorsqu’ils risquent d’obstruer les prises d’eau, renversant la question de la responsabilité environnementale.
Un « angle mort » réglementaire
Alors que ce phénomène d’aspiration était identifié comme un « impact environnemental majeur » [2] lors du développement du programme nucléaire français dans les années 1970, aucune obligation systématique de suivi des animaux capturés n’est aujourd’hui imposée aux exploitants. Pourtant, ce système menace impunément des espèces protégées, un esturgeon européen a été capturé par la centrale du Blayais en 2014 [3].
La surveillance environnementale constitue un véritable « angle mort » de l’Autorité de sûreté du nucléaire et de radioprotection (ASNR), qui aborde ce phénomène sous l’angle de la sûreté nucléaire. EDF n’est pas tenu d’assurer un suivi des espèces affectées, qu’elles soient protégées ou non. « À titre de comparaison, la France a mis en place un cadre méthodologique standardisé pour le suivi environnemental des parcs éoliens en exploitation » [4]. En outre, d’un point de vue réglementaire et technique pour la protection de la biodiversité aquatique, la France est largement en retard par rapport au Canada, aux États-Unis ou encore le Royaume-Uni [5]. Par exemple, 2,3 à 2,6 milliards d’animaux aquatiques sont piégés chaque année par la centrale du Blayais [6], à la différence d’une centaine de millions à Hinkley Point C [7]. Le bilan est sans appel : les centrales françaises font partie des plus meurtrières du monde.
Ce rapport révèle un double enjeu, celui du cadre juridique et réglementaire en matière de protection des espèces, mais aussi celui de l’industrie dans sa prise en compte des enjeux de biodiversité. Les conséquences ne sont pas anodines : risque accru d’obstruction des prises d’eau, vulnérabilité des installations et mortalité d’espèces considérées comme secondaires. Pour le Réseau "Sortir du nucléaire", les externalités négatives de l’industrie nucléaire française ne relèvent pas d’une fatalité technique mais d’un choix politique qui doit être remis en débat.
