Anatomie du spécisme au service du nucléaire
Au moins 5,9 milliards d’être vivants non-humains sont victimes chaque année de l’industrie nucléaire, aspirés par les prises d’eau nécessaires au refroidissement des réacteurs. Depuis plus de 40 ans, l’industrie nucléaire se permet de jouer la carte de protecteurs de la biodiversité tout en masquant au public l’ampleur du massacre des organismes aquatiques induit par le système de refroidissement des centrales. Comment pouvons-nous expliquer que les poissons, céphalopodes ou autres crustacés soient à ce point les grands oubliés de la protection animale ? Quelques éléments de réponse avec le livre « Penser la condition animale » de la chercheur·se Émilie Dardenne.
L’ouvrage de la chercheur·euse Émilie Dardenne « Penser la condition animale » propose une approche critique de la condition animale et de notre façon de la penser. En conclusion de ce livre, l’auteur·ice regrette n’avoir pu « approfondir l’analyse des discours produits par les industries oppressives, qui manient le doute et mettent en cause les données scientifiques, pratiques le lobbying politique, empêche […] l’avènement d’un monde de paix et de justice interspécifique de toutes les manières possibles ». Si, en écrivant ces lignes, l’auteur·ice n’a sans doute pas pensé à l’industrie nucléaire, nous oui ! Le nucléaire oppresse les animaux non humains sous la surface en aspirant toute vie passant à proximité des prises d’eau nécessaires au refroidissement du réacteur. Chapitre par chapitre, les travaux d’Émilie Dardenne nous permettent de disséquer les mécanismes à l’œuvre dans l’invisibilisation de ce massacre.
Chapitre I - Anthropocentrisme
L’anthropocentrisme est un phénomène inéluctable d’après la philosophe Val Plumwood car en tant qu’êtres humains, nous sommes enracinés dans l’expérience humaine du monde [1]. L’être humain est un bipède : il vit sur terre et non dans les eaux. Le primatologue et éthologue Frans de Waal a nommé « anthropodéni » la tendance de notre espèce à se garder pour elle-même certains attributs, à nier qu’elle les partage avec les autres animaux. L’anthropodéni refuse de reconnaître les similitudes entre les êtres-humains et les autres animaux sur les plans cognitif, émotionnel et comportemental [2].
Le problème émerge lorsque l’anthropocentrisme devient un suprémacisme humain. Il engendre alors une somme de violences immenses pour les autres animaux : les abattoirs, les élevages industriels intensifs, la chasse, la pêche, les éradications pour les animaux dits « nuisibles ».
D’après la chercheur·reuse Lynne Sneddon, les poissons « n’ont pas d’expressions faciales, sur lesquelles les humains s’appuient beaucoup pour comprendre les autres. Ils ne vocalisent pas non plus dans des fréquences que nous entendons. ». Le cadre est posé : nous serions donc trop éloignés des animaux aquatiques pour imaginer qu’ielles puissent ressentir des émotions que nous considérons comme humaines. Si l’anthropocentrisme privilégie les êtres humains par rapport à toute autre espèce, on observe avec l’impact du nucléaire sur les animaux aquatiques un spécisme qui établit non seulement une hiérarchie entre les animaux non humains et les humains mais aussi entre les différentes espèces d’animaux non humains.
Chapitre II - Espèces
Le terme spécisme a été inventé par le psychologue Richard D. Ryder en 1971 mais c’est le philosophe Peter Singer qui l’a popularisé au milieu des années 1970. Singer définit le spécisme comme un parti pris en faveur des intérêts de sa propre espèce et contre ceux des membres d’autres espèces et sur la seule base de l’espèce. À cela s’ajoute une forme secondaire de spécisme lorsqu’on accorde davantage de poids aux intérêts de certains animaux assignés à une espèce particulière – tels que les chiens – plutôt qu’aux intérêts similaires d’individus appartenant à une autre espèce. Le spécisme vertical sépare Sapiens de tous les autres animaux non humains. Tandis que le spécisme horizontal accorde un statut privilégié à certains animaux non humains en fonction de leur proximité affective ou de leur rapport fonctionnel avec les humains. Les animaux « dits de compagnie » sont mieux protégés par la loi que ne le sont les autres animaux non humains. C’est en partie ce spécisme horizontal qui permet aux centrales nucléaires de tuer des êtres-vivants par milliards sans avoir besoin de mettre en place des solutions alternatives permettant de limiter efficacement l’aspiration des êtres-vivants à la source.
Quelle différence entre les journaux titrant « Des centaines d’oiseaux retrouvés morts : l’exploitant du parc d’éoliennes finit au tribunal », et EDF qui estime dans son étude d’impact pour les futurs EPR2 de Penly que les deux nouveaux réacteurs seront responsables du « piégeage » de 343 tonnes de sprats ? Réponse : le spécisme horizontal, qui réduit les animaux aquatiques à de simples « tonnes » d’un « stock ». Pourtant EDF a en sa possession le nombre de victimes que cela représente : 1 486 774 000 sprats. Mais ces chiffres ne seront jamais communiqués dans l’enquête publique.
Selon la docteure en philosophie Sarah Zanaz [3], cela « en dit long sur la représentation que l’on a des poissons, le peu de considération que l’on a pour eux, et aussi le fait que les chiffres sont trop élevés pour être décomptés en nombre d’individus ».
Des études réalisées sur la mortalité engendrée par la centrale du Blayais sur les aloses en 1985 et 1986 indiquent que la centrale est responsable de la mort de 2,5 % à 5,8 % du « stock » d’aloses feintes et de 9,6 à 10,9 % du « stock » de grandes aloses. La centrale du Blayais est la centrale la plus étudiée du parc français parce qu’elle vient particulièrement concurrencer la pêcherie professionnelle de l’estuaire. Ces études n’ont donc pas pour objectif la sauvegarde de la biodiversité mais toujours d’intérêts financiers.
[Différent exemple, même constat], Dans son livre [4], la chercheur·euse Tatiana Giraud, présente les éoliennes et les centrales photovoltaïques comme de « fausses bonnes solutions ». Elles seraient « bonnes pour le climat mais pas toujours pour la biodiversité ». Aucun mot sur les centrales nucléaires, les rejets chimiques, thermiques et radioactifs et leur impact sur la biodiversité, ni sur les déchets radioactifs. Et ce n’est pas la seule : combien d’articles au sujet des éoliennes qui tuent des oiseaux dans des journaux non spécialisés, contre combien d’articles concernant l’impact des centrales nucléaires sur les animaux aquatiques ? Cette différence de traitement peut s’expliquer par des biais spécistes en partie, mais aussi par un habile « greenwashing » de l’industrie nucléaire.
L’invisibilisation des impacts du nucléaire est communément admise et acceptée par la communauté scientifique. Victor Duran-Le Puech ajoute que le système spéciste ne se limite pas à la violence active. Il se caractérise tout autant par l’indifférence collective à la souffrance massive des animaux. Cette indifférence permet à leur oppression de perdurer.
Chapitre III - Oppression
La première façon dont les dominant·es nient l’oppression, c’est en la rendant invisible, en évitant même qu’elle soit nommée, puisque nommer c’est faire exister. Dans des articles, on peut lire « Neige, vent, séismes, canicule, frasil pris en glace, colmatants végétaux… la liste des agresseurs possibles de la source froide est longue. ». Tellement longue en effet que les animaux non humains ont même été oubliés par l’ASNR.
Un autre facteur d’invisibilisation réside dans la mise à distance des activités liées à l’oppression : les productions industrielles sont soigneusement soustraites à la vue du public. Les prises d’eau sous-marines et toute l’opacité autour de l’industrie nucléaire réunissent tous les éléments pour plonger le public dans l’ignorance. On peut comparer la dissimulation du parcours des animaux non humains dans les prises d’eau à celle mise en œuvre pour la production de « viande » qui réussit la prouesse d’avoir des morts sans cadavre. Dans les documents internes qu’EDF nous a transmis, l’ensemble des plans, schémas et caractéristiques techniques des installations comme les tambours filtrants et les prises d’eau sont entièrement caviardés. Il est impératif pour l’industrie de couvrir son secret. Une infographie de l’ASNR présente les améliorations apportées pour « protéger » la source froide et garantir sa disponibilité permanente. On apprend que les tambours filtrants assurent une filtration fine et qu’ils sont équipés d’un bac de récupération des « débris ». Les feuilles, les algues et les mousses sont citées à titre d’exemple mais aucune mention des animaux non humains ne sera faite. Ielles n’existent tout simplement pas.
Chapitre IV - Langage
Il est admis que le langage façonne notre vision du monde. Ainsi, il est intéressant de se pencher sur la nucléolangue utilisée par EDF et l’ASNR dans leurs études. Les animaux non humains ne sont pas tués mais « piégés » et « entraînés ». Ces termes sont sciemment utilisés pour installer une distance entre l’acte de barbarie opéré et les victimes. L’euphémisme est une technique largement utilisée dans les industries de la pêche, de l’élevage intensif et de la chasse où l’on parle de « prélèvement » ou alors de « stock ». D’après Émilie Dardenne, « l’euphémisme est un dispositif linguistique doublement efficace, en premier lieu parce qu’il n’évoque en rien la mort des individus et en second lieu parce qu’il renvoie à l’extraction d’une partie d’un tout, les animaux non humains étant vus non comme des individus, mais en tant qu’ils font partie d’une masse ». Pas une seule fois le mot « mort » n’est utilisé dans les rapports les plus récents portant sur la « mortalité » des animaux non humains induite par les futurs EPR2, alors que le taux de survie des organismes avait pu être étudié par le passé. Au-delà de l’euphémisme, les êtres-vivants tués dans les centrales sont nommés « colmatants » et « agresseurs » par l’ASNR et EDF. La définition d’« agresseur » est (celui) qui attaque sans avoir été provoqué. Par ce choix linguistique, ils prêtent aux animaux non humains la volonté de nuire aux centrales nucléaires. Alors que par l’euphémisme, ils tentent d’invisibiliser le fait que les animaux non humains sont des êtres sensibles conscients et sujets de leur propre vie.
Conclusions
Les souffrances et morts infligées aux animaux non humains par le nucléaire civil sont évitables. Pour son projet d’EPR à Hinkley Point C au Royaume-Uni, EDF a été contraint par les autorités publiques de mettre en place de véritables mesures de protection et de compensation des impacts sur les animaux non humains. En France, pourtant, les EPR2 seront construits sans aucune contrainte imposée par les autorités sur ce sujet. À Penly, la future paire d’EPR2 sera responsable à elle seule de l’aspiration d’environ 1,6 milliard d’êtres-vivants par an. Pas un problème de possibilité mais de volonté ?
« Le groupe des poissons pourrait, et selon certains devrait, devenir l’une des priorités de la protection animale à l’avenir. La prise de conscience est récente mais réelle, et de nombreuses initiatives laissent croire à une possible amélioration de leur sort à l’avenir. Du moins, si les populations survivent à la surexploitation dont elles sont actuellement victimes ». [5]
Pour protéger les animaux non humains du nucléaire, le Réseau "Sortir du nucléaire" demande dès maintenant :
- Une surveillance effective et annuelle de la mortalité induite par les centrales nucléaires françaises
- L’ajout de cette surveillance aux rapports environnementaux annuels de chaque installation au même titre que les suivis des autres impacts des centrales sur les milieux naturels
- Un plan d’action pour la mise en place des meilleures techniques disponibles pour la réduction des piégeages sur les centrales nucléaires
- Un engagement fort de l’Autorité de Sûreté Nucléaire et de Radioprotection et des acteurs de l’eau pour faire cesser ce massacre et mettre la protection de la biodiversité au cœur des enjeux de la filière nucléaire
Notes
[1] Val Plumwood, The Ecological crisis of reason
[2] Frans de Waal, Anthropomorphism and Anthropodenial : Consistency in our thinking about Humans and Other Animals.
[3] Sarah Zanaz. Je souffre donc je suis : penser le spécisme systémique. Ethique. Université de Strasbourg, 2025
[4] La biodiversité en infographies – l’urgence du vivant : comprendre pour agir, 2026