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Dossier : Les dessous de la relance

Les raisons de la relance

Publié initialement dans la revue Sortir du nucléaire n°101 le 1er avril 2024, mis en ligne le 18 juin 2024



Les derniers mois ont été marqués par plusieurs tentatives du gouvernement de se doter d’une stratégie énergétique incluant des objectifs chiffrés de production d’électricité nucléaire. Si elles n’ont pas encore abouti, elles ont fourni des éléments intéressants pour décrypter les priorités gouvernementales en matière énergétique, mais aussi confirmer ce que le mouvement antinucléaire dénonce régulièrement. La relance de l’industrie nucléaire n’est ni justifiée par des besoins énergétiques, ni par des ambitions climatiques. Elle est motivée par des objectifs militaires, stratégiques et commerciaux. Analyse.



Besoins d’énergie décarbonée : le faire-valoir de la relance du nucléaire

Tout l’argumentaire était déjà prêt le 10 février 2022. À Belfort, Emmanuel Macron égrène les arguments censés justifier la relance de l’industrie nucléaire française : respect des engagements climatiques grâce à la production massive d’électricité dite « décarbonée » et maîtrise des coûts de cette source d’énergie made in France. La transition énergétique et climatique devra aussi passer, selon lui, par le développement des énergies renouvelables (EnR) et la baisse de la consommation énergétique grâce à l’innovation technologique et à des mesures de sobriété.

Les besoins en électricité décarbonée ont depuis été chiffrés dans la « Stratégie française pour l’énergie et le climat » publiée le 20 septembre 2023 dans le cadre d’une consultation sur le sujet. La France est alors tenue de se doter d’une Programmation Pluriannuelle de l’Énergie mais aussi de fournir des éléments à l’Union Européenne pour justifier ses objectifs de développement d’EnR. Les besoins en « électricité décarbonée » y sont alors évalués à 640 TWh en 2035.

En ce qui concerne l’échéance de 2050, date à laquelle la France doit atteindre la « neutralité carbone », elle se trouve p.24 du« Plan national intégré énergie climat de la France » publié en octobre 2023. Il y est estimé que « l’électrification de nombreux usages [devrait augmenter] pour représenter plus de 50% de nos consommations énergétiques à l’horizon 2050 ». Et donc représenter près de 800 TWh en 2050 (p.179).

Toujours selon ce document, pour répondre à cet objectif, la France doit produire 360 TWh voire 400 TWh d’électricité nucléaire d’ici à 2030 et construire 6 à 8 EPR2. Pour un objectif de production d’électricité à échéance 2050 qui n’est pas explicité. La production d’électricité d’origine renouvelable est tenue de compléter ce que les centrales nucléaires actuelles et futures sont censées fournir.

Ce sont donc bien les supposés besoins massifs en électricité qui justifient le plus cette relance de l’industrie nucléaire. Mais sont-ils justifiés ? Les estimations de production sont-elles réalistes et souhaitables ?

Les EnR et la sobriété sacrifiées sur l’autel du nucléaire

Les objectifs de consommation présentés dans la « Stratégie française pour l’énergie et le climat » se situent à la hauteur de celui envisagé dans la trajectoire la plus élevé des scénarios RTE. Alors que le scénario médian de RTE estime à 645 TWh la consommation d’électricité française en 2050, le scénario « réindustrialisation profonde » aboutit à une projection de consommation à 752 TWh [1]. Or, nombreux sont les scénarios qui ne projettent pas de tels besoins en électricité, à commencer par celui « sobriété » de RTE qui estime une consommation à 555 TWh [2]. Du côté de l’ADEME, seul un des quatre scénarios Transition(s) (2022) dépasse les 700 TWh de consommation.

Ces estimations dépendent des choix de société et de développement industriel qui sont et seront faits [3] et ils ne vont aujourd’hui clairement pas dans le sens de la sobriété.

Celle-ci devait passer notamment par des objectifs ambitieux en matière de rénovation énergétique des bâtiments. Or, l’avant projet de loi de Souveraineté énergétique présenté en janvier 2024 supprime du Code de l’énergie l’objectif « de disposer d’un parc immobilier dont l’ensemble des bâtiments sont rénovés en fonction des normes « bâtiment basse consommation » ou assimilées, à l’horizon 2050 » [4]. Quant aux objectifs de développement d’EnR, ils y sont très clairement revus à la baisse [5], avant de même disparaître d’un projet de loi [6] qui a depuis été remisé à d’ultérieures tractations au calendrier indéfini. Un signal fort a par là été envoyé par le gouvernement : le développement des EnR n’est pas une priorité et passera toujours au second plan derrière le nucléaire [7], tout comme les mesures de sobriété.

Pour produire de l’énergie décarbonée d’ici à 2035, le gouvernement compte par ailleurs sur l’augmentation de la puissance de ces réacteurs actuels ainsi que sur leur prolongation comme le révèle l’Usine Nouvelle, dans un article publié sur son site le 20 novembre 2023. Une stratégie périlleuse, remise en doute par l’Autorité de Sûreté Nucléaire. À partir de 2035, le gouvernement compte sur des réacteurs EPR2 dont le coût augmente à chaque annonce et qui accusent déjà leur premier retard.

Le réelles motivations de la relance

Ce sont avant tout des intérêts économiques et stratégiques qui justifient la relance de cette industrie. Alors qu’EDF n’a toujours pas fait la démonstration qu’elle est capable de construire un EPR sur son propre sol, l’entreprise est actuellement en négociation avec huit pays pour leur vendre ses services et sa technologie révèle le site La Tribune dans un article publié le 10 octobre 2023.

Le lien entre nucléaire militaire et civil a par ailleurs été réaffirmé lors du discours tenu par le président français au Creusot, le 8 décembre 2020 : « Opposer nucléaire civil et nucléaire militaire en termes de production comme, en termes d’ailleurs de recherche, n’a pas de sens pour un pays comme le nôtre. La filière vit de ses complémentarités. » Depuis, le budget dédié au nucléaire militaire a été augmenté. La dissuasion nucléaire est de nouveau très fortement d’actualité pour E. Macron qui estime que la « capacité nucléaire donne une sécurité aux Français », rapporte le JDD en mars 2024. Il a depuis réquisitionné deux réacteurs nucléaires de la centrale de Civaux pour produire du tritium, « un gaz rare indispensable aux armes de la dissuasion » [8] Mais de cela il n’est jamais question lorsque le gouvernement défend la relance de l’industrie nucléaire.

Marion Rivet, chargée des relations médias du Réseau "Sortir du nucléaire"


Notes

[1Voir le rapport complet de l’étude prospective « Futurs Énergétiques 2050 » : https://rte-futursenergetiques2050.com/documents.

[2Ibid.

[3Dans son ouvrage Les merveilleux nuages (Seuil, 2023), Harry Bernas conclut également que tout est affaire de choix politique et stratégique, contrairement au diktat de la raison qu’on prétend essayer de nous faire comprendre.

[4Par le 4e de l’Article I : https://s.42l.fr/PJLSouveraineteEnergetique, p.1.

[5Loi souveraineté énergétique : du nucléaire, beaucoup moins de climat et d’énergies renouvelables, Réseau Action Climat, 12 janvier 2024, https://reseauactionclimat.org/loi-souverainete-energetique-du-nucleaire-beaucoup-moins-de-climat-et-denergies-renouvelables/

[6La loi sur la souveraineté énergétique a perdu sa boussole, communiqué inter-asso, 17 janvier 2024, https://www.lpo.fr/qui-sommes-nous/espace-presse/communiques/cp-2024/la-loi-sur-la-souverainete-energetique-a-perdu-sa-boussole

[7C’est également ce qu’a montré le blocage par la France des négociations de la directive européenne sur les renouvelables : https://s.42l.fr/TribuneJDD

[8Dissuasion nucléaire : la centrale de Civaux d’EDF réquisitionnée par l’Etat, La Tribune, 18 mars 2024, https://www.latribune.fr/economie/france/dissuasion-nucleaire-la-centrale-de-civaux-d-edf-requisitionnee-par-l-etat-993257.html.

Besoins d’énergie décarbonée : le faire-valoir de la relance du nucléaire

Tout l’argumentaire était déjà prêt le 10 février 2022. À Belfort, Emmanuel Macron égrène les arguments censés justifier la relance de l’industrie nucléaire française : respect des engagements climatiques grâce à la production massive d’électricité dite « décarbonée » et maîtrise des coûts de cette source d’énergie made in France. La transition énergétique et climatique devra aussi passer, selon lui, par le développement des énergies renouvelables (EnR) et la baisse de la consommation énergétique grâce à l’innovation technologique et à des mesures de sobriété.

Les besoins en électricité décarbonée ont depuis été chiffrés dans la « Stratégie française pour l’énergie et le climat » publiée le 20 septembre 2023 dans le cadre d’une consultation sur le sujet. La France est alors tenue de se doter d’une Programmation Pluriannuelle de l’Énergie mais aussi de fournir des éléments à l’Union Européenne pour justifier ses objectifs de développement d’EnR. Les besoins en « électricité décarbonée » y sont alors évalués à 640 TWh en 2035.

En ce qui concerne l’échéance de 2050, date à laquelle la France doit atteindre la « neutralité carbone », elle se trouve p.24 du« Plan national intégré énergie climat de la France » publié en octobre 2023. Il y est estimé que « l’électrification de nombreux usages [devrait augmenter] pour représenter plus de 50% de nos consommations énergétiques à l’horizon 2050 ». Et donc représenter près de 800 TWh en 2050 (p.179).

Toujours selon ce document, pour répondre à cet objectif, la France doit produire 360 TWh voire 400 TWh d’électricité nucléaire d’ici à 2030 et construire 6 à 8 EPR2. Pour un objectif de production d’électricité à échéance 2050 qui n’est pas explicité. La production d’électricité d’origine renouvelable est tenue de compléter ce que les centrales nucléaires actuelles et futures sont censées fournir.

Ce sont donc bien les supposés besoins massifs en électricité qui justifient le plus cette relance de l’industrie nucléaire. Mais sont-ils justifiés ? Les estimations de production sont-elles réalistes et souhaitables ?

Les EnR et la sobriété sacrifiées sur l’autel du nucléaire

Les objectifs de consommation présentés dans la « Stratégie française pour l’énergie et le climat » se situent à la hauteur de celui envisagé dans la trajectoire la plus élevé des scénarios RTE. Alors que le scénario médian de RTE estime à 645 TWh la consommation d’électricité française en 2050, le scénario « réindustrialisation profonde » aboutit à une projection de consommation à 752 TWh [1]. Or, nombreux sont les scénarios qui ne projettent pas de tels besoins en électricité, à commencer par celui « sobriété » de RTE qui estime une consommation à 555 TWh [2]. Du côté de l’ADEME, seul un des quatre scénarios Transition(s) (2022) dépasse les 700 TWh de consommation.

Ces estimations dépendent des choix de société et de développement industriel qui sont et seront faits [3] et ils ne vont aujourd’hui clairement pas dans le sens de la sobriété.

Celle-ci devait passer notamment par des objectifs ambitieux en matière de rénovation énergétique des bâtiments. Or, l’avant projet de loi de Souveraineté énergétique présenté en janvier 2024 supprime du Code de l’énergie l’objectif « de disposer d’un parc immobilier dont l’ensemble des bâtiments sont rénovés en fonction des normes « bâtiment basse consommation » ou assimilées, à l’horizon 2050 » [4]. Quant aux objectifs de développement d’EnR, ils y sont très clairement revus à la baisse [5], avant de même disparaître d’un projet de loi [6] qui a depuis été remisé à d’ultérieures tractations au calendrier indéfini. Un signal fort a par là été envoyé par le gouvernement : le développement des EnR n’est pas une priorité et passera toujours au second plan derrière le nucléaire [7], tout comme les mesures de sobriété.

Pour produire de l’énergie décarbonée d’ici à 2035, le gouvernement compte par ailleurs sur l’augmentation de la puissance de ces réacteurs actuels ainsi que sur leur prolongation comme le révèle l’Usine Nouvelle, dans un article publié sur son site le 20 novembre 2023. Une stratégie périlleuse, remise en doute par l’Autorité de Sûreté Nucléaire. À partir de 2035, le gouvernement compte sur des réacteurs EPR2 dont le coût augmente à chaque annonce et qui accusent déjà leur premier retard.

Le réelles motivations de la relance

Ce sont avant tout des intérêts économiques et stratégiques qui justifient la relance de cette industrie. Alors qu’EDF n’a toujours pas fait la démonstration qu’elle est capable de construire un EPR sur son propre sol, l’entreprise est actuellement en négociation avec huit pays pour leur vendre ses services et sa technologie révèle le site La Tribune dans un article publié le 10 octobre 2023.

Le lien entre nucléaire militaire et civil a par ailleurs été réaffirmé lors du discours tenu par le président français au Creusot, le 8 décembre 2020 : « Opposer nucléaire civil et nucléaire militaire en termes de production comme, en termes d’ailleurs de recherche, n’a pas de sens pour un pays comme le nôtre. La filière vit de ses complémentarités. » Depuis, le budget dédié au nucléaire militaire a été augmenté. La dissuasion nucléaire est de nouveau très fortement d’actualité pour E. Macron qui estime que la « capacité nucléaire donne une sécurité aux Français », rapporte le JDD en mars 2024. Il a depuis réquisitionné deux réacteurs nucléaires de la centrale de Civaux pour produire du tritium, « un gaz rare indispensable aux armes de la dissuasion » [8] Mais de cela il n’est jamais question lorsque le gouvernement défend la relance de l’industrie nucléaire.

Marion Rivet, chargée des relations médias du Réseau "Sortir du nucléaire"



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