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Sortir du nucléaire n°79

Automne 2018

Travailleurs

La santé des travailleurs du nucléaire

Automne 2018




Lors notre entretien du mois de juin avec Gilles Reynaud, président de Ma zone contrôlée [1], nous avons pu aborder le sujet délicat de la santé des travailleurs de l’industrie nucléaire.



L’exemple d’un de ses collègues, âgé de 34 ans et papa de trois petites filles qui a développé une tumeur au cerveau a été le point de départ.

Il découpait des containers de transport à la torche plasma sur le site de la SOCiété Auxiliaire du TRIcastin (Socatri) à Pierrelatte lorsque son heaume ventilé s’est déchiré. Il a inhalé des fumées. Très rapidement après il a constaté que sa voix avait muée. Il a été pris en charge par le service médical qui l’a envoyé faire un examen ORL. Et puis un an après il s’est retrouvé avec cette tumeur au cerveau. En arrêt maladie, il se soigne par radiothérapie, chimiothérapie et trépanation…

Quand Gilles monte au créneau pour demander des enquêtes en Comité d’hygiène et de sécurité au travail il ne les obtient pas. Lorsqu’il est pourtant officiellement mandaté par son collègue pour récupérer les dossiers les réponses sont : “Nous n’avons pas ces documents“, “Nous ne pouvons pas vous les transmettre comme cela, il faut que ce soit le médecin qui le demande“.

Des combats encore trop nombreux

Nous avons poursuivi la conversation sur le sujet de la santé et constaté que les combats à mener dans ce domaine sont encore nombreux

Les seuils de dosimétrie de 6mSv par an pour les travailleurs de catégorie B, de 20mSv pour ceux de catégorie A, devraient être les mêmes pour tous  [2].

Le tableau numéro 6 des maladies professionnelles n’a jamais été réactualisé depuis juin 1984. Pourtant, il existe bien un décret, en date du 11 juin 2010 [3], concernant l’indemnisation par l’État des victimes des essais nucléaires militaires dans l’annexe duquel dix-neuf formes de cancers sont de
fait reconnus comme radio-induits. Cette liste devrait être urgemment croisée avec celle des maladies développées par les travailleurs du nucléaire civil.

Les contaminations internes ne sont pas répertoriées. Et pour cause les doses sont souvent inférieures aux doses autorisées et la lésion que doit constater la médecine pour qualifier celle-ci d’accident du travail apparaîtra bien des années plus tard. Pourtant leur traçabilité est essentielle pour constater dans le temps les dégâts causés par les expositions.

Les limites de l’étude Inworks

Une étude épidémiologique existe mais elle a ses limites. Inworks est menée en France par l’IRSN. Elle inclut 308 297 travailleurs américains, britanniques et français. La cohorte française regroupe plus de 59 000 travailleurs embauchés au moins un an
entre la fin des années 1940 et 1994 par différentes entreprises. De fait, cela exclut une grande partie des sous-traitants dont la part a augmenté plus que sensiblement après cette date. Ces mêmes sous-traitants qui sont actuellement exposés à la radioactivité mais également aux produits chimiques. Un cocktail explosif pourtant non reconnu dans les critères de pénibilité de la nouvelle loi travail. Ces mêmes sous-traitants qui sont aujourd’hui pressurisés dans une industrie au bord de la faillite.

Publiés en juin 2015, les premiers résultats de cette étude renforcent la preuve de l’existence d’une relation entre le risque de leucémie et l’exposition aux rayonnements ionisants. Ils montrent notamment que cette relation est observée pour des expositions chroniques à de faibles doses de rayonnements, comme le sont les expositions professionnelles. Pourtant la dose moyenne reçue par les travailleurs, suivis pour cette étude, est de 25 mSv, cumulés sur la durée de leur activité professionnelle, dont la moyenne est de 15 ans. La dose annuelle moyenne est inférieure à 2 mSv. Quelle est celle des travailleurs actuels du nucléaire qui constatent de plus en plus d’incidents et dont les employeurs rechignent à inscrire les accidents du travail comme tels de peur de perdre des marchés ?

Anne-Lise Devaux


Notes

[1Voir Revue “Sortir du nucléaire“ n°78, août 2018

[3JORF n°0135 du 13 juin 2010
page 10913, texte n° 10

L’exemple d’un de ses collègues, âgé de 34 ans et papa de trois petites filles qui a développé une tumeur au cerveau a été le point de départ.

Il découpait des containers de transport à la torche plasma sur le site de la SOCiété Auxiliaire du TRIcastin (Socatri) à Pierrelatte lorsque son heaume ventilé s’est déchiré. Il a inhalé des fumées. Très rapidement après il a constaté que sa voix avait muée. Il a été pris en charge par le service médical qui l’a envoyé faire un examen ORL. Et puis un an après il s’est retrouvé avec cette tumeur au cerveau. En arrêt maladie, il se soigne par radiothérapie, chimiothérapie et trépanation…

Quand Gilles monte au créneau pour demander des enquêtes en Comité d’hygiène et de sécurité au travail il ne les obtient pas. Lorsqu’il est pourtant officiellement mandaté par son collègue pour récupérer les dossiers les réponses sont : “Nous n’avons pas ces documents“, “Nous ne pouvons pas vous les transmettre comme cela, il faut que ce soit le médecin qui le demande“.

Des combats encore trop nombreux

Nous avons poursuivi la conversation sur le sujet de la santé et constaté que les combats à mener dans ce domaine sont encore nombreux

Les seuils de dosimétrie de 6mSv par an pour les travailleurs de catégorie B, de 20mSv pour ceux de catégorie A, devraient être les mêmes pour tous  [1].

Le tableau numéro 6 des maladies professionnelles n’a jamais été réactualisé depuis juin 1984. Pourtant, il existe bien un décret, en date du 11 juin 2010 [2], concernant l’indemnisation par l’État des victimes des essais nucléaires militaires dans l’annexe duquel dix-neuf formes de cancers sont de
fait reconnus comme radio-induits. Cette liste devrait être urgemment croisée avec celle des maladies développées par les travailleurs du nucléaire civil.

Les contaminations internes ne sont pas répertoriées. Et pour cause les doses sont souvent inférieures aux doses autorisées et la lésion que doit constater la médecine pour qualifier celle-ci d’accident du travail apparaîtra bien des années plus tard. Pourtant leur traçabilité est essentielle pour constater dans le temps les dégâts causés par les expositions.

Les limites de l’étude Inworks

Une étude épidémiologique existe mais elle a ses limites. Inworks est menée en France par l’IRSN. Elle inclut 308 297 travailleurs américains, britanniques et français. La cohorte française regroupe plus de 59 000 travailleurs embauchés au moins un an
entre la fin des années 1940 et 1994 par différentes entreprises. De fait, cela exclut une grande partie des sous-traitants dont la part a augmenté plus que sensiblement après cette date. Ces mêmes sous-traitants qui sont actuellement exposés à la radioactivité mais également aux produits chimiques. Un cocktail explosif pourtant non reconnu dans les critères de pénibilité de la nouvelle loi travail. Ces mêmes sous-traitants qui sont aujourd’hui pressurisés dans une industrie au bord de la faillite.

Publiés en juin 2015, les premiers résultats de cette étude renforcent la preuve de l’existence d’une relation entre le risque de leucémie et l’exposition aux rayonnements ionisants. Ils montrent notamment que cette relation est observée pour des expositions chroniques à de faibles doses de rayonnements, comme le sont les expositions professionnelles. Pourtant la dose moyenne reçue par les travailleurs, suivis pour cette étude, est de 25 mSv, cumulés sur la durée de leur activité professionnelle, dont la moyenne est de 15 ans. La dose annuelle moyenne est inférieure à 2 mSv. Quelle est celle des travailleurs actuels du nucléaire qui constatent de plus en plus d’incidents et dont les employeurs rechignent à inscrire les accidents du travail comme tels de peur de perdre des marchés ?

Anne-Lise Devaux



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