Réseau Sortir du nucléaire
Boutique Agenda Faire un donEN

Sortir du nucléaire n°85

printemps 2020

Agir : Réseaux sociaux

L’Andra utilise des youtubeurs pour rendre “cool“ les déchets radioactifs

printemps 2020




L’Andra, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs qui pilote le projet d’enfouissement de déchets nucléaires à Bure, mise sur des influenceurs, notamment sur YouTube, pour faire sa promotion auprès des jeunes.



© YouTube

Pour conquérir les 18-25 ans, l’Andra développe une stratégie numérique. En 2017, l’agence se targue de “renforcer ses canaux de dialogue sur les réseaux sociaux (comptes Twitter, Facebook, Dailymotion, YouTube, Flickr...) [1] . Puis de se féliciter qu’“entre 2014 et 2016, une quarantaine de blogueurs (...) ont été accueillis pour une découverte du laboratoire souterrain, de l’Écothèque et des démonstrateurs technologiques“, avant d’ajouter — sans préciser s’il s’agit de publicité déguisée — que “ces visites peuvent donner lieu à la rédaction d’articles de blogs, des vidéos, des interactions en ligne, des reportages BD“.

Sur YouTube, l’agence poste très régulièrement sur sa chaîne. Pourtant, celle-ci ne comptabilise que 390 abonnés, et les vidéos suscitent rarement plus de 1 000 vues avec peu de like et de commentaires. Alors, l’Andra externalise sa communication en collaborant avec des youtubeurs science largement plus visibles. Depuis 2018, plusieurs youtubeurs ont ainsi visité le Centre Meuse/Haute-Marne à l’invitation de l’Andra. Situé à Bure (Meuse), ce laboratoire/musée travaille sur le futur Centre industriel de stockage géologique (Cigéo), projet d’enfouissement des déchets radioactifs les plus dangereux. Le lieu — qui accueille toute l’année sorties scolaires et visites guidées — sert également à communiquer sur un projet difficilement acceptable, tant scientifiquement qu’éthiquement.

Les lieux communs habituellement débités par la filière nucléaire

En janvier 2019, le site de Reporterre montrait déjà comment l’Andra avait démarché trois youtubeurs [2] spécialisés dans la vulgarisation scientifique pour visiter ses installations et véhiculer une image positive de la gestion des déchets radioactifs. Depuis, deux d’entre eux ont donné des interviews à l’Andra.

© Le réveilleur

Sur la chaîne YouTube de l’Andra, dans la rubrique dédiée aux chaînes amies de l’agence, on trouve — au milieu des chaînes des industriels de l’atome et des lobbies — la chaîne Le Réveilleur. Et pour cause : reconnu pour sa clarté et accessoirement pour ses positions pronucléaires, le youtubeur s’est emparé du sujet de la gestion des déchets radioactifs.

En 2018, il faisait partie des youtubeurs invités à visiter le laboratoire, comme le confirme une récente interview accordée... à l’Andra. En octobre 2019, c’est au tour d’AstronoGeek de mettre en ligne un vlog [3] particulièrement favorable à l’Andra et au projet Cigéo. Si le vidéaste aux 580 000 abonnés se défend d’être en mission pour l’agence, la publication de sa vidéo sur le site de l’Andra a de quoi interpeller.

Mais alors les vidéos en question cajolent-elles vraiment l’Andra et ses activités ?

Tandis que les images d’une maquette en Lego défilent à l’écran, la voix off d’AstronoGeek répète qu’il est simplement “factuel“. Pourtant, tout au long de sa vidéo, il reprend tels quels les lieux communs habituellement débités par la filière nucléaire : “Ceux qui résumeraient le nucléaire à quelques incidents et quelques accidents graves dans le monde n’ont rien compris à la question.“ “L’équipe du laboratoire est extrêmement transparente.“ “Que vous soyez pronucléaires ou antinucléaires, les déchets existent déjà donc il faut les stocker, donc des sites comme celui de Bure doivent exister.“ “Beaucoup d’ONG antinucléaires sont extrêmement partisanes et font une opposition de principe à base d’arguments fallacieux.

Le youtubeur “vulgarisation“ finit même par déclarer que “si on arrête le nucléaire demain, on va grandement augmenter la quantité de déchets, parce qu’il y a énormément de choses utilisées dans les centrales qui sont recyclées et réutilisées“. Sans autre forme de vérification, AstronoGeek diffuse le mythe d’un combustible recyclé. Pourtant, un rapport de Global Chance paru en 2016 démontre comment seule une infime partie des combustibles irradiés est effectivement réutilisée.

Où est passé l’esprit critique ?

Malgré les promesses de neutralité martelées par les youtubeurs qui se laissent guider dans les galeries creusées à 500 mètres sous terre par l’Andra, les vidéos réalisées après leur visite reproduisent les codes de la communication habituellement déployée par l’agence. Sous couvert de pédagogie, les youtubeurs digèrent et recrachent les arguments et les éléments de langage préfabriqués par l’Andra. Et pour cause, lorsqu’on leur demande ce qu’ils connaissent de la gestion des déchets radioactifs, plusieurs répondent “en réalité pas grand-chose“ ou “absolument rien“.

Difficile donc, de remettre en question le discours affûté de l’institution ou de faire preuve d’esprit critique. Si bien qu’AstronoGeek en arrive à affirmer que “l’Andra n’a pas grand-chose à voir avec l’industrie nucléaire“. Le créateur ignore sans doute que “le projet Cigéo est financé par les trois acteurs de la filière électronucléaire (EDF, CEA et Orano)“ et que l’Andra siège au GIP (groupement d’intérêt public) : ce fonds, abondé par les industriels du nucléaire, distribue des centaines de millions d’euros aux particuliers et aux communes pour faire accepter le projet. À la fin de la vidéo, le spectateur ne saura rien des critiques du projet qui émanent d’une partie de la communauté scientifique et de la société civile, rien non plus sur les agissements parfois illégaux de l’Andra ou la répression inédite qui s’abat sur les opposants.

Toujours est-il que la formule fait recette puisqu’en octobre, c’est au tour d’EDF de solliciter deux youtubeurs et cinq instagrameuses pour visiter sa centrale nucléaire de Gravelines (59), vidéos et story à la clé.

© Adobe Stock (modifiée)

Julien Baldassarra


Notes

[3Vlog : désigne un contenu de communication à vocation de carnet, de journal ou d’agenda, réalisé sur support vidéo. Succession de mini-reportages spontanés, généralement postés sur réseaux sociaux.

© YouTube

Pour conquérir les 18-25 ans, l’Andra développe une stratégie numérique. En 2017, l’agence se targue de “renforcer ses canaux de dialogue sur les réseaux sociaux (comptes Twitter, Facebook, Dailymotion, YouTube, Flickr...) [1] . Puis de se féliciter qu’“entre 2014 et 2016, une quarantaine de blogueurs (...) ont été accueillis pour une découverte du laboratoire souterrain, de l’Écothèque et des démonstrateurs technologiques“, avant d’ajouter — sans préciser s’il s’agit de publicité déguisée — que “ces visites peuvent donner lieu à la rédaction d’articles de blogs, des vidéos, des interactions en ligne, des reportages BD“.

Sur YouTube, l’agence poste très régulièrement sur sa chaîne. Pourtant, celle-ci ne comptabilise que 390 abonnés, et les vidéos suscitent rarement plus de 1 000 vues avec peu de like et de commentaires. Alors, l’Andra externalise sa communication en collaborant avec des youtubeurs science largement plus visibles. Depuis 2018, plusieurs youtubeurs ont ainsi visité le Centre Meuse/Haute-Marne à l’invitation de l’Andra. Situé à Bure (Meuse), ce laboratoire/musée travaille sur le futur Centre industriel de stockage géologique (Cigéo), projet d’enfouissement des déchets radioactifs les plus dangereux. Le lieu — qui accueille toute l’année sorties scolaires et visites guidées — sert également à communiquer sur un projet difficilement acceptable, tant scientifiquement qu’éthiquement.

Les lieux communs habituellement débités par la filière nucléaire

En janvier 2019, le site de Reporterre montrait déjà comment l’Andra avait démarché trois youtubeurs [2] spécialisés dans la vulgarisation scientifique pour visiter ses installations et véhiculer une image positive de la gestion des déchets radioactifs. Depuis, deux d’entre eux ont donné des interviews à l’Andra.

© Le réveilleur

Sur la chaîne YouTube de l’Andra, dans la rubrique dédiée aux chaînes amies de l’agence, on trouve — au milieu des chaînes des industriels de l’atome et des lobbies — la chaîne Le Réveilleur. Et pour cause : reconnu pour sa clarté et accessoirement pour ses positions pronucléaires, le youtubeur s’est emparé du sujet de la gestion des déchets radioactifs.

En 2018, il faisait partie des youtubeurs invités à visiter le laboratoire, comme le confirme une récente interview accordée... à l’Andra. En octobre 2019, c’est au tour d’AstronoGeek de mettre en ligne un vlog [3] particulièrement favorable à l’Andra et au projet Cigéo. Si le vidéaste aux 580 000 abonnés se défend d’être en mission pour l’agence, la publication de sa vidéo sur le site de l’Andra a de quoi interpeller.

Mais alors les vidéos en question cajolent-elles vraiment l’Andra et ses activités ?

Tandis que les images d’une maquette en Lego défilent à l’écran, la voix off d’AstronoGeek répète qu’il est simplement “factuel“. Pourtant, tout au long de sa vidéo, il reprend tels quels les lieux communs habituellement débités par la filière nucléaire : “Ceux qui résumeraient le nucléaire à quelques incidents et quelques accidents graves dans le monde n’ont rien compris à la question.“ “L’équipe du laboratoire est extrêmement transparente.“ “Que vous soyez pronucléaires ou antinucléaires, les déchets existent déjà donc il faut les stocker, donc des sites comme celui de Bure doivent exister.“ “Beaucoup d’ONG antinucléaires sont extrêmement partisanes et font une opposition de principe à base d’arguments fallacieux.

Le youtubeur “vulgarisation“ finit même par déclarer que “si on arrête le nucléaire demain, on va grandement augmenter la quantité de déchets, parce qu’il y a énormément de choses utilisées dans les centrales qui sont recyclées et réutilisées“. Sans autre forme de vérification, AstronoGeek diffuse le mythe d’un combustible recyclé. Pourtant, un rapport de Global Chance paru en 2016 démontre comment seule une infime partie des combustibles irradiés est effectivement réutilisée.

Où est passé l’esprit critique ?

Malgré les promesses de neutralité martelées par les youtubeurs qui se laissent guider dans les galeries creusées à 500 mètres sous terre par l’Andra, les vidéos réalisées après leur visite reproduisent les codes de la communication habituellement déployée par l’agence. Sous couvert de pédagogie, les youtubeurs digèrent et recrachent les arguments et les éléments de langage préfabriqués par l’Andra. Et pour cause, lorsqu’on leur demande ce qu’ils connaissent de la gestion des déchets radioactifs, plusieurs répondent “en réalité pas grand-chose“ ou “absolument rien“.

Difficile donc, de remettre en question le discours affûté de l’institution ou de faire preuve d’esprit critique. Si bien qu’AstronoGeek en arrive à affirmer que “l’Andra n’a pas grand-chose à voir avec l’industrie nucléaire“. Le créateur ignore sans doute que “le projet Cigéo est financé par les trois acteurs de la filière électronucléaire (EDF, CEA et Orano)“ et que l’Andra siège au GIP (groupement d’intérêt public) : ce fonds, abondé par les industriels du nucléaire, distribue des centaines de millions d’euros aux particuliers et aux communes pour faire accepter le projet. À la fin de la vidéo, le spectateur ne saura rien des critiques du projet qui émanent d’une partie de la communauté scientifique et de la société civile, rien non plus sur les agissements parfois illégaux de l’Andra ou la répression inédite qui s’abat sur les opposants.

Toujours est-il que la formule fait recette puisqu’en octobre, c’est au tour d’EDF de solliciter deux youtubeurs et cinq instagrameuses pour visiter sa centrale nucléaire de Gravelines (59), vidéos et story à la clé.

© Adobe Stock (modifiée)

Julien Baldassarra



Thèmes
Lobby nucléaire Industrie nucléaire Déchets radioactifs Bure - CIGEO