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Dossier : Nucléaire à l’international

(Géo)politique : le nucléaire, une énergie antidémocratique et néocoloniale

Publié initialement dans la revue Sortir du nucléaire n°98 le 1er juillet 2023, mis en ligne le 29 décembre 2023



Si aucune technologie ne peut être qualifiée de neutre, cette affirmation se vérifie encore plus pour le nucléaire. Dangereux, complexe, intimement lié au militaire, nécessitant l’extraction de quantités importantes de minerais, le recours à l’atome entraîne des implications politiques à des degrés divers, qu’il ait lieu dans des États démocratiques ou sous des régimes autoritaires. Petit tour d’horizon international.



L’État nucléaire : antidémocratique, adepte du secret et de la répression

Même dans les États démocratiques, le développement du nucléaire a généralement été amorcé sans vote parlementaire préalable et sur la base du fait accompli. Dans un certain nombre de cas, parmi les pays « vétérans » du nucléaire (France, Grande-Bretagne, États-Unis et même en Suisse), le programme nucléaire civil s’est enraciné dans la volonté, concrétisée ou pas ultérieurement, de se doter de la bombe.

En 1977, dans son ouvrage Der Atomstaat (L’État atomique), l’écrivain autrichien Robert Jungk analysait que le nucléaire nécessitait un pouvoir politique fort et centralisé, voire policier, afin de pouvoir gérer les risques liés à son utilisation (vol de substances radioactives, attentat, espionnage...). Le déploiement du nucléaire est ainsi allé de pair avec une culture du secret, à des degrés divers selon les pays. En France, les élu·es ne sont pas averti·es du passage de convois de déchets radioactifs dans leurs communes. En Russie et au Kazakhstan, des villes entières abritant des complexes nucléaires sont longtemps restées absentes des cartes. Certaines sont toujours fermées aux non-résidents.

Toujours à des degrés divers, la surveillance et la répression s’étendent aux opposant·es à l’atome. En France, de l’attentat contre le Rainbow Warrior en 1985, dans lequel est mort Fernando Pereira, photographe de Greenpeace, aux opérations policières massives visant des opposant·es au projet d’enfouissement des déchets à Bure, la théorie de Jungk s’est largement confirmée. La surveillance et la répression visent aussi, notamment, les mouvements antinucléaires en Bulgarie, au Bélarus et en Russie. Bien avant l’invasion de l’Ukraine, plusieurs militant·es russes ont dû fuir leur pays pour échapper à un pouvoir qui les harcelait comme "agents de l’étranger".

© ev - Unsplash

Une technologie néocoloniale qui creuse les inégalités

Le nucléaire nécessite des ressources technologiques et des infrastructures coûteuses, généralement accessibles uniquement aux pays les plus riches (ou au prix de sacrifices importants, comme en Corée du Nord). Certains pays pauvres, comme le Bangladesh, s’engagent néanmoins dans des projets nucléaires, au prix d’une vassalité vis-à-vis de la Russie, qui a développé une véritable diplomatie atomique proposant le financement et la construction de réacteurs clé en mains.

Le développement de programmes nucléaires militaires et/ou civils s’est accompagné de nuisances supportées par des populations invisibilisées, qui n’ont jamais bénéficié des « services » rendus par cette technologie. Pendant des décennies, les pays nucléarisés se sont approvisionnés en grande partie en uranium auprès de territoires colonisés, comme le Congo ou le Gabon. Ces relations inégalitaires ont perduré même après la décolonisation. Afin de conserver un accès facilité aux ressources minières, la France a maintenu son influence dans ses anciennes colonies, sans que celles-ci retirent un enrichissement notable de la vente des produits de leur sous-sol. Malgré ses immenses richesses minières, le Niger reste l’un des pays les plus pauvres du monde.

Source : Nuclear Free Future Foundation-Hoffman, CC-BY-4.0

Dans une grande partie des cas, les impacts sanitaires et environnementaux de l’extraction de l’uraniumont donc pesé soit sur des peuples colonisés, soit sur des minorités ethniques et peuples autochtones.

En Afrique, l’extraction de l’uranium a d’abord débuté dans les années 1930 dans la mine congolaise de Shinkolobwe, sous domination coloniale belge, dans des conditions rudimentaires et sans protection pour les travailleurs autochtones. Au Niger, en Namibie, Gabon, Afrique du Sud… les populations sont confrontées à la pollution durable des sols et des eaux, sans bénéficier de l’électricité produite. Plus de 20 ans après la fermeture de la mine de Mounana, les anciens mineurs gabonais ayant développé des cancers n’ont pas été indemnisés, contrairement à leurs collègues français.

Au Canada, l’extraction de l’uranium a commencé dès les années 1930 sur les territoires amérindiens, suivie quelques décennies après par une prolifération des cancers parmi la population Dénés, employée dans les mines. En Saskatchewan, le gouvernement canadien a attendu 50 ans pour entamer le nettoyage des 4,4 millions de tonnes de résidus laissés par la mine de Gunnar. Dans le Sud-Ouest des États-Unis, nombre de personnes des peuples Dineh, Acoma ou Laguna ont travaillé dans les mines sans information sur les dangers ni équipements adéquats. Malgré un long travail de plaidoyer, les indemnisations relèvent du parcours du combattant. Alors que la relation au territoire ancestral occupe une place majeure dans la spiritualité des différentes nations autochtones américaines, les permis d’exploration et d’exploitation violent la loi de 1978 sur la liberté religieuse pour les peuples Hopis, Apaches, Pueblos Acoma, Lagunas… Et en Australie, ce n’est qu’en 1993 que le Parlement fédéral a voté une loi protégeant les droits fonciers traditionnels des Aborigènes, leurs territoires ayant longtemps été considérés comme terra nullius et grevés par les concessions minières.

Le besoin en uranium mène aussi certains pays nucléarisés à entretenir des relations diplomatiques contestables avec des États peu démocratiques, en fermant les yeux sur les violations des droits humains dans les pays concernés. C’est le cas, notamment, de la France avec le Kazakhstan.


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La transition énergétique est aussi politique !

Passer à un système sobre et 100 % renouvelable n’est pas seulement une question technique et environnementale. Cela signifie aussi la possibilité d’une politique énergétique plus transparente, démocratique et gérée au niveau local, quel que soit le niveau de développement des territoires concernés, et d’en finir avec les rapports néocoloniaux liés à l’uranium. C’est aussi l’occasion d’une société plus apaisée : pas besoin d’une patrouille de gendarmerie pour surveiller un toit solaire !

Charlotte Mijeon

L’État nucléaire : antidémocratique, adepte du secret et de la répression

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En 1977, dans son ouvrage Der Atomstaat (L’État atomique), l’écrivain autrichien Robert Jungk analysait que le nucléaire nécessitait un pouvoir politique fort et centralisé, voire policier, afin de pouvoir gérer les risques liés à son utilisation (vol de substances radioactives, attentat, espionnage...). Le déploiement du nucléaire est ainsi allé de pair avec une culture du secret, à des degrés divers selon les pays. En France, les élu·es ne sont pas averti·es du passage de convois de déchets radioactifs dans leurs communes. En Russie et au Kazakhstan, des villes entières abritant des complexes nucléaires sont longtemps restées absentes des cartes. Certaines sont toujours fermées aux non-résidents.

Toujours à des degrés divers, la surveillance et la répression s’étendent aux opposant·es à l’atome. En France, de l’attentat contre le Rainbow Warrior en 1985, dans lequel est mort Fernando Pereira, photographe de Greenpeace, aux opérations policières massives visant des opposant·es au projet d’enfouissement des déchets à Bure, la théorie de Jungk s’est largement confirmée. La surveillance et la répression visent aussi, notamment, les mouvements antinucléaires en Bulgarie, au Bélarus et en Russie. Bien avant l’invasion de l’Ukraine, plusieurs militant·es russes ont dû fuir leur pays pour échapper à un pouvoir qui les harcelait comme "agents de l’étranger".

© ev - Unsplash

Une technologie néocoloniale qui creuse les inégalités

Le nucléaire nécessite des ressources technologiques et des infrastructures coûteuses, généralement accessibles uniquement aux pays les plus riches (ou au prix de sacrifices importants, comme en Corée du Nord). Certains pays pauvres, comme le Bangladesh, s’engagent néanmoins dans des projets nucléaires, au prix d’une vassalité vis-à-vis de la Russie, qui a développé une véritable diplomatie atomique proposant le financement et la construction de réacteurs clé en mains.

Le développement de programmes nucléaires militaires et/ou civils s’est accompagné de nuisances supportées par des populations invisibilisées, qui n’ont jamais bénéficié des « services » rendus par cette technologie. Pendant des décennies, les pays nucléarisés se sont approvisionnés en grande partie en uranium auprès de territoires colonisés, comme le Congo ou le Gabon. Ces relations inégalitaires ont perduré même après la décolonisation. Afin de conserver un accès facilité aux ressources minières, la France a maintenu son influence dans ses anciennes colonies, sans que celles-ci retirent un enrichissement notable de la vente des produits de leur sous-sol. Malgré ses immenses richesses minières, le Niger reste l’un des pays les plus pauvres du monde.

Source : Nuclear Free Future Foundation-Hoffman, CC-BY-4.0

Dans une grande partie des cas, les impacts sanitaires et environnementaux de l’extraction de l’uraniumont donc pesé soit sur des peuples colonisés, soit sur des minorités ethniques et peuples autochtones.

En Afrique, l’extraction de l’uranium a d’abord débuté dans les années 1930 dans la mine congolaise de Shinkolobwe, sous domination coloniale belge, dans des conditions rudimentaires et sans protection pour les travailleurs autochtones. Au Niger, en Namibie, Gabon, Afrique du Sud… les populations sont confrontées à la pollution durable des sols et des eaux, sans bénéficier de l’électricité produite. Plus de 20 ans après la fermeture de la mine de Mounana, les anciens mineurs gabonais ayant développé des cancers n’ont pas été indemnisés, contrairement à leurs collègues français.

Au Canada, l’extraction de l’uranium a commencé dès les années 1930 sur les territoires amérindiens, suivie quelques décennies après par une prolifération des cancers parmi la population Dénés, employée dans les mines. En Saskatchewan, le gouvernement canadien a attendu 50 ans pour entamer le nettoyage des 4,4 millions de tonnes de résidus laissés par la mine de Gunnar. Dans le Sud-Ouest des États-Unis, nombre de personnes des peuples Dineh, Acoma ou Laguna ont travaillé dans les mines sans information sur les dangers ni équipements adéquats. Malgré un long travail de plaidoyer, les indemnisations relèvent du parcours du combattant. Alors que la relation au territoire ancestral occupe une place majeure dans la spiritualité des différentes nations autochtones américaines, les permis d’exploration et d’exploitation violent la loi de 1978 sur la liberté religieuse pour les peuples Hopis, Apaches, Pueblos Acoma, Lagunas… Et en Australie, ce n’est qu’en 1993 que le Parlement fédéral a voté une loi protégeant les droits fonciers traditionnels des Aborigènes, leurs territoires ayant longtemps été considérés comme terra nullius et grevés par les concessions minières.

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