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Fukushima, la catastrophe nucléaire continue

Lettre de Matsuki KAMOSHITA adressée au Pape le 23 mars 2019




Je vais écrire à propos d’un problème qui peut paraître insignifiant à d’autres.

Or, ce problème me cause une telle douleur qu’elle m’incite parfois à vouloir en finir avec la vie. Faire face à ce problème a toujours été pour moi si pénible que je n’ai jamais souhaité me confier et par conséquent, je n’ai pu consulter personne. Il m’était encore plus insupportable de m’exprimer par écrit. Et même quand j’ai fini par me résoudre à écrire enfin cette lettre, je n’ai pas eu la force de prendre un stylo en main… J’ai au contraire continué à souffrir encore davantage sans pouvoir écrire. La mise en mots me confrontait brutalementà ma condition actuelle en faisant ressortir plus vivement encore le caractère trop injuste de ma situation. J’ai compris alors que c’est cela-même que je ne parvenais pas à accepter. Cependant, dorénavant, je ne peux plus supporter de me briser ainsi … C’est la raison pour laquelle j’ai fini par écrire cette lettre.

Je pensais qu’ »avoir le cœur brisé » n’était qu’une expression exagérée qu’on trouve dans les romans. Mais ces temps-ci, c’est l’expression la plus juste qui me vienne à la bouche. Chaque jour, à l’école je mène une vie apparemment tranquille. Mais je me rends compte qu’en vérité je me détruis un peu plus à chaque instant, car les attitudes que j’ai dû adopter pour protéger ma vie, au bout du compte me brisent réellement le cœur !.. à tel point que je ne sais plus comment me sortir de cette situation déchirante.

Je suis né à Iwaki, dans le département de Fukushima, et c’est là que j’ai grandi auprès de mes parents et de mon frère, qui a 5 ans de moins que moi.

Nous avions l’habitude d’aller en famille contempler les cerisiers chaque année au printemps, dans un parc tellement beau qu’on montrait souvent à la télévision ses allées bordées de cerisiers en pleine floraison. Ce parc s’appelle « la Forêt de la Nuit ». En été on ramassait des coquillages au bord de la mer, à l’automne on cueillait des champignons dans les bois et puis l’hiver, on faisait des bonhommes de neige. Sur le chemin de l’école, dans un parc près de chez moi, j’avais l’habitude de ramasser des prêles des champs. Ma mère en faisait un plat délicieux. On habitait dans une maison spacieuse avec un grand jardin où l’on faisait pousser des myrtilles, des champignons shiitake et des tomates cerises. Mes copains d’école et moi, nous cherchions des insectes dans l’herbe et on fabriquait des billes avec de la terre.

Mais, le 11 mars 2011, cette vie heureuse a subitement pris fin. J’ai quitté Fukushima pour me réfugier à Tokyo. Le gouvernement n’a pas donné d’ordre d’évacuation à la ville où nous habitions, alors-même que les mesures de la radio-contamination montraient que les territoires étaient contaminés bien au-delà des zones d’évacuation officielles. Nous avons alors fui notre ville afin d’éviter l’exposition si bien que nous sommes ainsi devenus ceux qu’on nomme depuis ce jour : « les auto-évacués ». Il y eut des retombées radioactives sur « la Forêt de la Nuit » où chaque année nous avions l’habitude de nous rendre pour admirer les cerisiers en fleurs, et la terre du jardin avec laquelle on fabriquait des billes demeure toujours fortement contaminée même huit ans après ce jour fatal …

Mais le pire, pour moi, c’est le harcèlement dont j’ai été victime à l’école où j’ai été scolarisé suite à notre évacuation. Je découvrais par exemple des insultes griffonnées sur les dessins que je faisais en classe, ou bien on me traitait de « bacille ». C’est une multitude de réactions triviales et répétées qui ont fait de moi une victime de violence et de discrimination. Je ne pouvais pas riposter. Alors j’ai eu peur d’aller jouer dans la cour à la récréation. Et comme cela n’a pas cessé, j’ai fini par me dire qu’il vaudrait mieux que je disparaisse … J’avais environ neuf ans quand j’ai fait un vœu : j’ai demandé à mourir.

Peut-être qu’aux yeux des gens qui ne connaissent pas la réalité de l’évacuation, les réfugiés de Fukushima renvoient l’image de profiteurs. Sans doute s’imaginent-ils que les réfugiés nucléaires ont bénéficié de fortes indemnités alors que leurs maisons n’ont pas été détruites, n’ont pas subi de dommages matériels, sans doute même croient-ils qu’ils sont maintenant logés gratuitement à Tokyo.

Je suis convaincu que ce malentendu ne se serait pas produit si TEPCO et le gouvernement japonais avaient communiqué correctement sur l’horreur de la contamination radioactive, s’ils avaient publiquement expliqué que les réfugiés dont la résidence était située hors des zones d’évacuation officielles n’avaient reçu quasiment aucune indemnité. A l’époque, les enfants réfugiés qui furent scolarisés dans une nouvelle école subirent tous sans exception du harcèlement. En tout cas, en ce qui me concerne, je me sentais continuellement en danger et j’étais dans un état de tension permanente.

Comme la vie m’était devenue insupportable, à mon entrée dans l’enseignement secondaire, j’ai choisi un collège situé loin de chez nous, et j’ai décidé de dissimuler le fait que j’étais réfugié nucléaire. Comme je m’y attendais, je ne fus plus harcelé. Je n’avais pas réalisé jusque-là à quel point la vie scolaire est paisible quand on n’est pas harcelé. Auprès des nouveaux amis que j’ai enfin pu me faire, ma nouvelle vie de collégien était un vrai bonheur !

Mais au bout de deux à trois ans, j’ai commencé à ressentir un nouveau tourment. Cacher le fait que je suis « réfugié nucléaire » signifie que je ne peux pas révéler à mes amis que je suis né à Fukushima. Je ne peux pas leur parler des souvenirs heureux de mon enfance, ni de notre grande maison de Fukushima. Je ne peux pas leur dire que si nous menons une vie de réfugiés, c’est pour nous prémunir de l’exposition aux radiations, ni que nous vivons dans un hébergement temporaire mis provisoirement à notre disposition… Je ne peux pas leur indiquer que le gouvernement nous dit de retourner à Fukushima alors que le risque de radio-contamination est toujours encore très présent, ni non plus que je souffre de la situation de vie angoissante et instable des réfugiés. Il va sans dire que je dois vivre en dissimulant la plus grande partie de ma personnalité. Même à mon meilleur ami je ne peux pas révéler ma vraie personnalité. Si je voulais exprimer mon ressenti, je devrais faire référence à Fukushima et cela rend ma parole impossible. Lorsque j’entends mes amis parler de politique ou d’économie, j’ai très envie de leur dire le fond de ma pensée. Mais je ne peux discuter que superficiellement. Je ne peux pas leur parler de ma souffrance personnelle, alors que cela leur permettrait de comprendre pourquoi je suis contre la politique pro-nucléaire. L’exposition, la radio-contamination, la communauté brisée, tout ce qui est injuste fait partie de mon problème existentiel, mais je ne peux pas en parler à mes amis proches. Car en effet, j’ai choisi de ne pas parler de Fukushima afin de me préserver, pour n’être plus de nouveau harcelé. Mais en même temps, je n’arrive pas à me pardonner de m’infliger cette souffrance, puisque c’est moi qui suis responsable de cette décision. Tout cela me brise le cœur.

Ce n’est pas seulement à l’école que je dissimule mon identité. Quand je parle de l’évacuation et de Fukushima, c’est toujours sous couvert d’anonymat. Mon image n’est jamais publiée. Parce que sinon, je serais victime de harcèlement sévère. Pourtant, nous n’avons rien fait de mal. Mais nous sommes obligés de taire notre nom et de cacher notre visage comme de vulgaires criminels. Néanmoins, qui prendrait au sérieux un témoignage sous anonymat, sans nom et sans visage ? C’est une contradiction. C’est pour cela que je veux parler de la vérité de ce que j’ai vécu aux amis et aux gens sans me cacher. Mais s’ils n’acceptent pas ma réelle identité, je vais perdre la vie paisible que j’ai construite jusqu’ici avec tant d’obstination. C’est ce que je redoute le plus. Comment pourrais-je me libérer de cette souffrance ? Il doit y avoir beaucoup d’enfants qui subissent la même souffrance que moi ?

Ce sont les adultes qui ont construit les centrales nucléaires, ce sont eux qui en tirent des profits, ce sont eux qui sont responsables de l’accident. Et pourtant, c’est nous, les enfants, qui subissons le harcèlement, c’est nous qui vivons dans l’angoisse de tomber malades un jour, nous qui, trop souvent aussi, sommes obligés de vivre loin de notre famille.

Je vais écrire à propos d’un problème qui peut paraître insignifiant à d’autres.

Or, ce problème me cause une telle douleur qu’elle m’incite parfois à vouloir en finir avec la vie. Faire face à ce problème a toujours été pour moi si pénible que je n’ai jamais souhaité me confier et par conséquent, je n’ai pu consulter personne. Il m’était encore plus insupportable de m’exprimer par écrit. Et même quand j’ai fini par me résoudre à écrire enfin cette lettre, je n’ai pas eu la force de prendre un stylo en main… J’ai au contraire continué à souffrir encore davantage sans pouvoir écrire. La mise en mots me confrontait brutalementà ma condition actuelle en faisant ressortir plus vivement encore le caractère trop injuste de ma situation. J’ai compris alors que c’est cela-même que je ne parvenais pas à accepter. Cependant, dorénavant, je ne peux plus supporter de me briser ainsi … C’est la raison pour laquelle j’ai fini par écrire cette lettre.

Je pensais qu’ »avoir le cœur brisé » n’était qu’une expression exagérée qu’on trouve dans les romans. Mais ces temps-ci, c’est l’expression la plus juste qui me vienne à la bouche. Chaque jour, à l’école je mène une vie apparemment tranquille. Mais je me rends compte qu’en vérité je me détruis un peu plus à chaque instant, car les attitudes que j’ai dû adopter pour protéger ma vie, au bout du compte me brisent réellement le cœur !.. à tel point que je ne sais plus comment me sortir de cette situation déchirante.

Je suis né à Iwaki, dans le département de Fukushima, et c’est là que j’ai grandi auprès de mes parents et de mon frère, qui a 5 ans de moins que moi.

Nous avions l’habitude d’aller en famille contempler les cerisiers chaque année au printemps, dans un parc tellement beau qu’on montrait souvent à la télévision ses allées bordées de cerisiers en pleine floraison. Ce parc s’appelle « la Forêt de la Nuit ». En été on ramassait des coquillages au bord de la mer, à l’automne on cueillait des champignons dans les bois et puis l’hiver, on faisait des bonhommes de neige. Sur le chemin de l’école, dans un parc près de chez moi, j’avais l’habitude de ramasser des prêles des champs. Ma mère en faisait un plat délicieux. On habitait dans une maison spacieuse avec un grand jardin où l’on faisait pousser des myrtilles, des champignons shiitake et des tomates cerises. Mes copains d’école et moi, nous cherchions des insectes dans l’herbe et on fabriquait des billes avec de la terre.

Mais, le 11 mars 2011, cette vie heureuse a subitement pris fin. J’ai quitté Fukushima pour me réfugier à Tokyo. Le gouvernement n’a pas donné d’ordre d’évacuation à la ville où nous habitions, alors-même que les mesures de la radio-contamination montraient que les territoires étaient contaminés bien au-delà des zones d’évacuation officielles. Nous avons alors fui notre ville afin d’éviter l’exposition si bien que nous sommes ainsi devenus ceux qu’on nomme depuis ce jour : « les auto-évacués ». Il y eut des retombées radioactives sur « la Forêt de la Nuit » où chaque année nous avions l’habitude de nous rendre pour admirer les cerisiers en fleurs, et la terre du jardin avec laquelle on fabriquait des billes demeure toujours fortement contaminée même huit ans après ce jour fatal …

Mais le pire, pour moi, c’est le harcèlement dont j’ai été victime à l’école où j’ai été scolarisé suite à notre évacuation. Je découvrais par exemple des insultes griffonnées sur les dessins que je faisais en classe, ou bien on me traitait de « bacille ». C’est une multitude de réactions triviales et répétées qui ont fait de moi une victime de violence et de discrimination. Je ne pouvais pas riposter. Alors j’ai eu peur d’aller jouer dans la cour à la récréation. Et comme cela n’a pas cessé, j’ai fini par me dire qu’il vaudrait mieux que je disparaisse … J’avais environ neuf ans quand j’ai fait un vœu : j’ai demandé à mourir.

Peut-être qu’aux yeux des gens qui ne connaissent pas la réalité de l’évacuation, les réfugiés de Fukushima renvoient l’image de profiteurs. Sans doute s’imaginent-ils que les réfugiés nucléaires ont bénéficié de fortes indemnités alors que leurs maisons n’ont pas été détruites, n’ont pas subi de dommages matériels, sans doute même croient-ils qu’ils sont maintenant logés gratuitement à Tokyo.

Je suis convaincu que ce malentendu ne se serait pas produit si TEPCO et le gouvernement japonais avaient communiqué correctement sur l’horreur de la contamination radioactive, s’ils avaient publiquement expliqué que les réfugiés dont la résidence était située hors des zones d’évacuation officielles n’avaient reçu quasiment aucune indemnité. A l’époque, les enfants réfugiés qui furent scolarisés dans une nouvelle école subirent tous sans exception du harcèlement. En tout cas, en ce qui me concerne, je me sentais continuellement en danger et j’étais dans un état de tension permanente.

Comme la vie m’était devenue insupportable, à mon entrée dans l’enseignement secondaire, j’ai choisi un collège situé loin de chez nous, et j’ai décidé de dissimuler le fait que j’étais réfugié nucléaire. Comme je m’y attendais, je ne fus plus harcelé. Je n’avais pas réalisé jusque-là à quel point la vie scolaire est paisible quand on n’est pas harcelé. Auprès des nouveaux amis que j’ai enfin pu me faire, ma nouvelle vie de collégien était un vrai bonheur !

Mais au bout de deux à trois ans, j’ai commencé à ressentir un nouveau tourment. Cacher le fait que je suis « réfugié nucléaire » signifie que je ne peux pas révéler à mes amis que je suis né à Fukushima. Je ne peux pas leur parler des souvenirs heureux de mon enfance, ni de notre grande maison de Fukushima. Je ne peux pas leur dire que si nous menons une vie de réfugiés, c’est pour nous prémunir de l’exposition aux radiations, ni que nous vivons dans un hébergement temporaire mis provisoirement à notre disposition… Je ne peux pas leur indiquer que le gouvernement nous dit de retourner à Fukushima alors que le risque de radio-contamination est toujours encore très présent, ni non plus que je souffre de la situation de vie angoissante et instable des réfugiés. Il va sans dire que je dois vivre en dissimulant la plus grande partie de ma personnalité. Même à mon meilleur ami je ne peux pas révéler ma vraie personnalité. Si je voulais exprimer mon ressenti, je devrais faire référence à Fukushima et cela rend ma parole impossible. Lorsque j’entends mes amis parler de politique ou d’économie, j’ai très envie de leur dire le fond de ma pensée. Mais je ne peux discuter que superficiellement. Je ne peux pas leur parler de ma souffrance personnelle, alors que cela leur permettrait de comprendre pourquoi je suis contre la politique pro-nucléaire. L’exposition, la radio-contamination, la communauté brisée, tout ce qui est injuste fait partie de mon problème existentiel, mais je ne peux pas en parler à mes amis proches. Car en effet, j’ai choisi de ne pas parler de Fukushima afin de me préserver, pour n’être plus de nouveau harcelé. Mais en même temps, je n’arrive pas à me pardonner de m’infliger cette souffrance, puisque c’est moi qui suis responsable de cette décision. Tout cela me brise le cœur.

Ce n’est pas seulement à l’école que je dissimule mon identité. Quand je parle de l’évacuation et de Fukushima, c’est toujours sous couvert d’anonymat. Mon image n’est jamais publiée. Parce que sinon, je serais victime de harcèlement sévère. Pourtant, nous n’avons rien fait de mal. Mais nous sommes obligés de taire notre nom et de cacher notre visage comme de vulgaires criminels. Néanmoins, qui prendrait au sérieux un témoignage sous anonymat, sans nom et sans visage ? C’est une contradiction. C’est pour cela que je veux parler de la vérité de ce que j’ai vécu aux amis et aux gens sans me cacher. Mais s’ils n’acceptent pas ma réelle identité, je vais perdre la vie paisible que j’ai construite jusqu’ici avec tant d’obstination. C’est ce que je redoute le plus. Comment pourrais-je me libérer de cette souffrance ? Il doit y avoir beaucoup d’enfants qui subissent la même souffrance que moi ?

Ce sont les adultes qui ont construit les centrales nucléaires, ce sont eux qui en tirent des profits, ce sont eux qui sont responsables de l’accident. Et pourtant, c’est nous, les enfants, qui subissons le harcèlement, c’est nous qui vivons dans l’angoisse de tomber malades un jour, nous qui, trop souvent aussi, sommes obligés de vivre loin de notre famille.




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