Gare de Luméville : faire dérailler l’expulsion
Le 20 avril 2026, "la Gare", terrain de 8 hectares situé dans le sud de la Meuse pas loin de Bure, a été expulsée par 800 gendarmes. Ce lieu hautement symbolique de la lutte contre le projet Cigéo avait été acheté en 2007 par des opposant⋅es à l’ANDRA en raison de sa position stratégique et de la volonté d’offrir un espace de joie et de résistance dans ce territoire voué au sacrifice par l’État nucléaire.
L’ancienne gare de Luméville, désaffectée depuis des décennies, se situe sur le tracé de la future voie ferrée censée apporter les funestes rebuts de l’Atome jusqu’à la descenderie proche de l’actuel laboratoire de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra). Ces dernières années, les dossiers de Cigéo validant ce tracé puis les phases d’expropriations de 2025 semblaient confirmer que l’État voulait au pas de charge reprendre la main sur cet espace de liberté, quand bien même les premiers déchets ne pourraient pas arriver avant dix ans au moins.
La Gare de Luméville, lieu historique de la lutte contre Cigéo
Si c’est au son des festivals de punk que les murs des deux bâtiments composant la Gare ont recommencé à vibrer, chaque génération de militant⋅es a pu la modeler et se l’approprier, que ce soit par attachement à sa flore, son calme, ses cabanes, ses camps autogérés ou par son rejet créatif du réseau électrique.
Beaucoup sont arrivé⋅es à Bure par un événement ou un séjour à la Gare : le camp anti-autoritaire VMC de 2015, les Rayonnantes en 2021, ses concerts, ses semaines médic, anti-carcérales, rencontres chorales et hier encore la belle Manif du Futur ou les 231 jours de Septembre infini. Peu importe l’époque, celles et ceux qui l’ont habitée ont été "des gens de la Gare", témoignant de l’attachement singulier suscité par ce lieu.
La lutte continue malgré l’expulsion de la Gare
Sentant l’étau se resserrer et désirant tirer des leçons du dispositif policier démentiel et des traumas de l’expulsion du Bois Lejuc en 2018, les usagèr⋅es de la Gare ont refusé tout à la fois un affrontement sacrificiel sur un terrain difficile à défendre et la solitude d’une expulsion matinale.
La pugnacité de l’équipe juridique aura permis aux aubépines de fleurir cette année encore dans ce lieu magique et d’inviter sous le soleil à "Faire dérailler l’expulsion" celles et ceux qui ont aimé la Gare. Des ateliers, festivités et une marche d’au revoir à ce symbole de la lutte ont permis à la centaine de participant⋅es un deuil joyeux. Une étape importante pour préparer les quelque 130 ans de combats qui nous séparent du très hypothétique achèvement de Cigéo. Barricades, feux de joie, éolienne, et même un dôme se sont élevés sur la route bordant le terrain et ont brisé la normalité absurde des passages en force de l’Andra.
Dans son ego-trip carriériste arrosé d’argent public, le préfet Delarue a pour sa part fait venir 800 gendarmes qui, sous couvert de dégager la route, ont rendu impossible son accès le lundi 20 avril aux militant⋅es désirant la rejoindre. Si lui et Torrès, le directeur du Centre de Meuse/Haute-Marne (site de Bure) de l’Andra, ont pu se pavaner le temps d’un cliché de presse sur le terrain, ces conquistadores interchangeables de la technocratie nucléaire seront écrasés entre notre mémoire vibrante de la Gare et les pages de lutte qu’il nous reste encore à écrire.
Chaque année depuis trente ans, le projet Cigéo est retardé à cause de sa complexité inouïe et de notre détermination. Des expropriations "imprévues" repoussent encore la réfection de la voie ferrée bordée de riverain⋅es de la vallée de l’Ornain, nouveau levier de mobilisation. Et les travaux du DR11 laissent entrevoir de nouvelles batailles telles que la défense du Bois Lejuc. Si l’État ne feint plus d’écouter population et expert⋅es qui critiquent les lacunes de son projet, celui-ci se heurtera toujours à la réalité implacable de la géologie, de l’explosion des coûts, et à la résistance contre des travaux qu’il devient impossible d’ignorer.
La lutte ne fait que commencer.
- Jean de La Gare
