Faire un don

Des accidents nucléaires partout

France : Gravelines : Une petite erreur de configuration qui en dit long

Quand EDF se prive lui-même d’un moyen de contrôler la réaction nucléaire




18 janvier 2024


Le 10 janvier 2024, alors que le réacteur 4 de la centrale nucléaire de Gravelines (Nord) est en marche, EDF coupe les vannes du circuit qui permet d’injecter du bore dans le cœur du réacteur. Le bore permet d’en moduler la puissance en cas de besoin. L’injection de bore doit donc rester possible et il existe un système pour cela. Mais EDF n’a pas pensé à l’ouvrir lorsqu’il a fermé les vannes. Il lui faudra 11 heures pour s’en rendre compte.


Crédit photo : André Paris

Pour contrôler la puissance d’une réaction nucléaire [1], et donc la puissance de son réacteur nucléaire, EDF a 2 outils : insérer les barres de commande dans la cuve au milieu du combustible, et injecter du bore dans l’eau du circuit primaire [2] dans lequel baigne le combustible nucléaire. Parce que le bore absorbe les neutrons, il permet de ralentir, et même d’étouffer la réaction en chaîne de fission des atomes.

C’est justement sur le circuit qui permet d’injecter du bore dans le circuit primaire qu’une intervention doit être réalisée le 10 janvier 2024. Mais comme le réacteur est en plein fonctionnement, il faut maintenir cette fonction de borication. Pour cela il existe un moyen, un système de contournement (dit by-pass). Sauf que EDF n’a pas pensé à activer ce système. Il s’est contenté de fermer les vannes du circuit d’injection de bore. Ce n’est que près de 11 heures plus tard que l’erreur sera découverte. Or cette fonction est si importante pour garder le contrôle d’un réacteur nucléaire que les règles imposent d’en baisser la puissance dans l’heure dans le cas où la borication n’est plus possible.

Comment une telle erreur a-t-elle pu être commise alors que l’intervention portait sur un circuit permettant de garder le contrôle de la réaction nucléaire en cours ? Manque de préparation, manque d’analyse des risques, manque de contrôle technique, cette erreur de lignage en dit long sur le manque de rigueur de l’exploitant nucléaire. Quand au délai de détection de la mauvaise configuration des circuits, elle en dit long sur le manque de surveillance des équipements.

Heureusement, le réacteur était à une puissance stable et il n’a pas été nécessaire durant ces 11 heures d’injecter du bore dans l’eau du circuit primaire. EDF a déclaré l’incident comme significatif pour la sûreté le 12 janvier. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) pointe la détection tardive et le fait que EDF ait lui-même mis en péril, par son erreur de configuration des circuits, le contrôle de la réaction nucléaire qui était en cours.

Ce que dit EDF :

Déclaration d’un évènement significatif de sûreté de niveau 1, relatif à la détection tardive de l’indisponibilité du système d’appoint en bore du réacteur n°4.

Publié le 18/01/2024

Le 10 janvier 2024, l’unité de production n°4 est en fonctionnement. Le remplacement d’un filtre sur le circuit permettant d’ajuster la concentration de bore  [3] dans l’eau du circuit primaire est programmé. Pour réaliser cette activité, il est nécessaire de fermer deux vannes de ce circuit et d’ouvrir une ligne de « by-pass » pour garantir l’appoint en bore en toute circonstance.

A 3h54, le circuit est mis dans la configuration permettant de remplacer le filtre, mais la ligne de « by-pass » n’est pas ouverte.

Vers 14h30, un agent de terrain se rend sur place et constate que la ligne de « by-pass » est en position fermée. La ligne de « by-pass » est alors immédiatement ouverte, et le système d’appoint en bore de nouveau disponible à 14h40.

Cet écart à nos règles d’exploitation n’a pas eu de conséquence réelle sur la sûreté des installations, ni sur l’environnement, car le système d’appoint en bore n’a pas été sollicité pendant sa durée d’indisponibilité. La détection tardive de son indisponibilité ayant conduit au non-respect de la conduite à tenir, la direction de la centrale a déclaré cet événement à l’Autorité de sûreté nucléaire le 12 janvier 2024 au niveau 1 de l’échelle INES graduée de 1 à 7.

https://www.edf.fr/la-centrale-nucleaire-de-gravelines/les-actualites-de-la-centrale-nucleaire-de-gravelines/declaration-dun-evenement-significatif-de-surete-de-niveau-1-relatif-a-la-detection-tardive-de-lindisponibilite-du-systeme-dappoint-en-bore-du-reacteur-ndeg4


Ce que dit l’ASN :

Non-respect des spécificités techniques d’exploitation en lien avec la détection tardive de l’indisponibilité de la ligne de borication du réacteur 4

Publié le 19/01/2024

Centrale nucléaire de Gravelines Réacteurs de 900 MWe - EDF

Le 12 janvier 2024, EDF a déclaré à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) un événement significatif pour la sûreté relatif à la détection tardive de l’indisponibilité de la ligne de borication du réacteur 4.

Le bore, présent dans l’eau du circuit primaire du réacteur sous forme d’acide borique dissous, permet, par sa capacité à absorber les neutrons, de modérer la réaction en chaîne. La borication consiste à injecter du bore dans le circuit primaire afin de maîtriser la réactivité du cœur du réacteur.

Le 10 janvier 2024, alors que le réacteur 4 était en production, l’exploitant de la centrale de Gravelines a fermé deux vannes situées sur le circuit d’appoint en eau borée afin de de procéder au remplacement d’un filtre sur ce circuit. Il n’a cependant pas ouvert la ligne de by-pass du filtre. Dans cette configuration, la ligne de borication était indisponible, ce qui n’est pas permis par les spécifications techniques d’exploitation lorsque le réacteur est en fonctionnement. Le temps que soit détectée cette anomalie de lignage, la ligne de borication est restée indisponible pendant plus de dix heures.

Le réacteur étant en fonctionnement à puissance stable, aucune borication n’a été nécessaire durant l’événement. Par ailleurs, d’autres systèmes permettant de réaliser la borication du circuit primaire sont restés disponibles.

Cet événement n’a donc pas eu de conséquence sur les installations, les personnes et l’environnement. Toutefois, il a affecté la fonction de sûreté liée à la maîtrise de la réactivité, et au regard de sa détection tardive, il a été classé au niveau 1 de l’échelle INES (échelle internationale des événements nucléaires et radiologiques, graduée de 0 à 7 par ordre croissant de gravité).

https://www.asn.fr/l-asn-controle/actualites-du-controle/installations-nucleaires/avis-d-incident-des-installations-nucleaires/non-respect-des-regles-generales-d-exploitation-rge-et-defaut-de-culture-de-surete


[1Réaction nucléaire : Processus entraînant la modification de la structure d’un ou de plusieurs noyaux d’atome. La transmutation peut être soit spontanée, c’est-à-dire sans intervention extérieure au noyau, soit provoquée par la collision d’autres noyaux ou de particules libres. La réaction nucléaire de certains atomes s’accompagne d’un dégagement de chaleur. Il y a fission lorsque, sous l’impact d’un neutron isolé, un noyau lourd se divise en deux parties sensiblement égales en libérant des neutrons dans l’espace. Il y a fusion lorsque deux noyaux légers s’unissent pour former un noyau plus lourd. https://www.asn.fr/lexique/R/Reaction-nucleaire - Réaction en chaîne : Suite de fissions nucléaires au cours desquelles les neutrons libérés provoquent de nouvelles fissions, à leur tour génératrices de neutrons expulsés vers des noyaux cibles, etc. https://www.asn.fr/lexique/R/Reaction-en-chaine

[2Le circuit primaire est un circuit fermé, contenant de l’eau sous pression. Cette eau s’échauffe dans la cuve du réacteur au contact des éléments combustibles. Dans les générateurs de vapeur, elle cède la chaleur acquise à l’eau du circuit secondaire pour produire la vapeur destinée à entraîner le groupe turboalternateur. Le circuit primaire permet de refroidir le combustible contenu dans la cuve du réacteur en cédant sa chaleur par l’intermédiaire des générateurs de vapeur lorsqu’il produit de l’électricité ou par l’intermédiaire du circuit de refroidissement à l’arrêt lorsqu’il est en cours de redémarrage après rechargement en combustible. La température du circuit primaire principal est encadrée par des limites afin de garantir le maintien dans un état sûr des installations en cas d’accident. https://www.asn.fr/Lexique/C/Circuit-primaire

[3Pour contrôler la réaction nucléaire dans le cœur du réacteur, il est nécessaire d’ajuster la concentration de bore dans l’eau du circuit primaire, le bore ayant la propriété d’absorber les neutrons produits par la réaction nucléaire. Dans le cas où le système permettant d’assurer cette fonction n’est pas disponible, les règles générales d’exploitation imposent d’engager le repli du réacteur sous une heure, qui consiste à abaisser la pression et la température du circuit primaire.


La surveillance des installations nucléaires au quotidien ? C’est grâce à vos dons que nous pouvons la mener !
Pour surveiller au jour le jour les incidents dans les installations nucléaires, les décrypter et dénoncer les risques permanents qui sont trop souvent minimisés - voire cachés par les exploitants, nous mobilisons tout au long de l’année des moyens humains et techniques.
Pour continuer ce travail de lanceur d’alerte et donner, au plus proche de leur survenue, des informations sur les inquiétants dysfonctionnements d’un parc nucléaire vieillissant, nous avons besoin de votre soutien financier !

Faire un don



Installation(s) concernée(s)

Gravelines

Nombre d'événements enregistrés dans notre base de données sur cette installation
167