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EPR2 : la charrue avant les bœufs

Publié initialement dans la revue Sortir du nucléaire n°100 le 15 janvier 2024, mis en ligne le 29 janvier 2024



Depuis que E. Macron a décidé de relancer la filière atomique française, « fleuron » de l’industrie nationale, les projets de nouveaux réacteurs semblent avancer à vitesse grand V. Il y a même eu une loi taillée sur mesure pour accélérer leur construction. Mais alors que rien n’est encore autorisé, que les procédures, même dans leur version raccourcie, sont très loin d’être abouties, la sphère politico-industrielle agit comme si tout était déjà acquis.



Décidé à marcher vite, le gouvernement a promulgué à l’été 2023 une loi qui simplifie et accélère le processus d’autorisation et de construction de nouvelles installations nucléaires [1]. Dans sa ligne de mire : aux moins six nouveaux réacteurs, des EPR2, à Penly (Normandie), à Gravelines (Hauts-de-France) et au Bugey (Auvergne Rhône-Alpes). Moins d’une semaine après l’adoption de cette loi d’accélération, EDF déposait les dossiers afin d’obtenir les autorisations nécessaires pour deux réacteurs à Penly. À Gravelines rien n’est encore acté, mais hommes d’affaires et politiques préparent le terrain.

À Penly : des chantiers lancés

En Normandie, les demandes d’autorisation de création des EPR2 ont été déposées mais rien n’a été validé. Pourtant les annonces donnent l’impression que tout est décidé.

EDF compte construire trois immenses parkings, car il va avoir besoin de personnel supplémentaire pour des interventions à venir sur les deux réacteurs existants de Penly. Près de 1 000 places de véhicules sur plus de 36 000 m². Pour les construire, l’industriel veut utiliser des parcelles agricoles. Rien à voir avec les besoins liés aux chantiers des EPR2 affirme EDF. Mais l’Autorité environnementale (Ae) précise bien que ces parcelles – et toute la zone des futurs parkings - est spatialement couverte par la zone d’emprise du chantier du projet EPR2 [2]. Et que les enjeux environnementaux du projet de parking devront être intégrés à l’étude d’impact des travaux préparatoires du projet EPR2.

Le poste de transformation électrique de Penly, attaqué par l’air marin et rongé par la rouille, va être refait à neuf. Porté par RTE, responsable du réseau de distribution de l’électricité, le projet est annoncé comme n’ayant pas de lien direct avec les EPR2. De nouveaux raccordements sont à prévoir, notamment celui d’un parc éolien… Et à plus long terme celui des EPR2 [3]. Il faut donc augmenter la capacité du poste électrique. Le nouveau sera conçu pour intégrer l’éventuelle électricité qui sera peut-être un jour produite par ces réacteurs encore hypothétiques.

En novembre dernier, l’Ae a rendu un avis après avoir examiné le dossier d’EDF demandant l’autorisation environnementale d’installer des EPR2 à Penly [4]. Grâce à la loi d’accélération de juin 2023, l’industriel peut lancer certains travaux avant d’avoir le feu vert de l’Autorité de Sûreté Nucléaire pour la création de ces nouveaux réacteurs. Ces travaux « préparatoires » impliquent de détruire une grande partie de la falaise et d’artificialiser plus de 20 ha de fonds marins. Mais EDF ne semble pas envisager une seconde que son projet n’aboutisse pas : il n’a fait aucune étude concernant une remise en état du site dans le cas où le projet ne serait pas validé. Inacceptable pour l’Ae, qui demande à EDF de revoir et de compléter son dossier.

À Lire aussi :
Nucléaire : quand la relance se passe de démocratie

À Gravelines : un projet inexistant et pourtant très concret

Le gouvernement a confirmé le 19 juillet que la centrale de Gravelines pourrait accueillir deux EPR2, TotalÉnergies ayant opportunément libéré un terrain accolé au site. Dès le mois d’août EDF publiait sur son site internet une image de synthèse montrant l’ensemble de la centrale nucléaire, vue depuis la mer, avec ses anciens et ses nouveaux réacteurs. Complètement intégrés au paysage, l’image est si bien faite qu’il est difficile de distinguer ce qui n’existe pas encore de la réalité. Dans sa communication, l’industriel annonce également qu’il sera présent sur divers évènements, se rendra sur les plages du coin durant l’été, et que depuis début août, il propose au public de faire des visites thématiques EPR2 pour « assurer la pédagogie sur le projet ». Tout cela, avant même qu’un débat public ne soit organisé.

Dans le monde des affaires, il n’a pas fallu attendre bien longtemps pour que ça s’active. La Chambre du commerce et de l’industrie (CCI) de la région Hauts-de-France a organisé courant octobre une opération destinée à « faciliter l’accès des entreprises aux futurs chantiers EPR2 ». Une grande messe commerciale, soutenue par la mairie de Gravelines, qui a réuni plus de 300 personnes, représentants de branches professionnelles et d’entreprises locales. Le chantier n’est même pas encore acté que déjà pour la CCI le tissu de l’emploi doit être remodelé : « la région doit se préparer pour faire face à l’augmentation de la charge de travail et aux besoins de formations ou de reconversions de salariés ». Et d’annoncer la mobilisation de 8 000 postes dans la construction, le montage électromécanique, l’électricité... Sans compter les activités commerciales et touristiques associées.

© AdobeStock_Pixavril - Centrale nucléaire de Gravelines (Hauts-de-France)

Dans une suite logique, un comité stratégique territorial a été créé en novembre 2023. Préfet, Président du Conseil Régional Hauts-de-France, et Présidents de la Communauté Urbaine de Dunkerque et de la CCI vont élaborer un plan d’action territorial, « pour une implantation réussie des EPR2 à Gravelines ».

Emplois, création de filières, foncier, habitat, mobilité… C’est toute la dynamique du territoire que ces acteurs commencent à déconstruire pour les adapter sur mesure aux besoins d’un hypothétique chantier.

Des images de Gravelines qui intègrent déjà des EPR2, des rencontres de professionnels, des plans d’action à l’échelle des territoires, un nouveau poste électrique et des parkings à Penly... Pour des projets qui ne sont pas autorisés, et ne le seront pas avant des années, s’ils le sont un jour. Au Bugey, rien n’est encore annoncé mais nul doute que politiques et industriels utiliseront là aussi cette stratégie du fait accompli. Car comment mieux étouffer une contestation qu’en mettant la charrue avant les bœufs, en prétendant que les dés sont jetés et qu’il n’y a plus moyen d’agir contre ces projets ? Mais non, nous ne sommes pas encore au pied du mur, un choix reste à faire : quelle énergie voulons-nous, et en quelle quantité ? Ne laissons pas les hommes de pouvoir et les lobbies, mus par leurs propres intérêts, s’accaparer cette décision. C’est à la société de déterminer son avenir ! Le choix d’une politique énergétique axée sur les renouvelables, la sobriété et l’efficacité est encore possible.

Laure Barthélemy

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Notes

[1La loi n°2023-491 du 22 juin 2023

[2Décision F-028–23-0143 de l’Autorité environnementale (p.3), 26/09/2023

[3Avis délibéré de l’Ae n°2023-103, 23/11/2023

[4Avis de l’Ae n°2023-89, 09/11/2023

Décidé à marcher vite, le gouvernement a promulgué à l’été 2023 une loi qui simplifie et accélère le processus d’autorisation et de construction de nouvelles installations nucléaires [1]. Dans sa ligne de mire : aux moins six nouveaux réacteurs, des EPR2, à Penly (Normandie), à Gravelines (Hauts-de-France) et au Bugey (Auvergne Rhône-Alpes). Moins d’une semaine après l’adoption de cette loi d’accélération, EDF déposait les dossiers afin d’obtenir les autorisations nécessaires pour deux réacteurs à Penly. À Gravelines rien n’est encore acté, mais hommes d’affaires et politiques préparent le terrain.

À Penly : des chantiers lancés

En Normandie, les demandes d’autorisation de création des EPR2 ont été déposées mais rien n’a été validé. Pourtant les annonces donnent l’impression que tout est décidé.

EDF compte construire trois immenses parkings, car il va avoir besoin de personnel supplémentaire pour des interventions à venir sur les deux réacteurs existants de Penly. Près de 1 000 places de véhicules sur plus de 36 000 m². Pour les construire, l’industriel veut utiliser des parcelles agricoles. Rien à voir avec les besoins liés aux chantiers des EPR2 affirme EDF. Mais l’Autorité environnementale (Ae) précise bien que ces parcelles – et toute la zone des futurs parkings - est spatialement couverte par la zone d’emprise du chantier du projet EPR2 [2]. Et que les enjeux environnementaux du projet de parking devront être intégrés à l’étude d’impact des travaux préparatoires du projet EPR2.

Le poste de transformation électrique de Penly, attaqué par l’air marin et rongé par la rouille, va être refait à neuf. Porté par RTE, responsable du réseau de distribution de l’électricité, le projet est annoncé comme n’ayant pas de lien direct avec les EPR2. De nouveaux raccordements sont à prévoir, notamment celui d’un parc éolien… Et à plus long terme celui des EPR2 [3]. Il faut donc augmenter la capacité du poste électrique. Le nouveau sera conçu pour intégrer l’éventuelle électricité qui sera peut-être un jour produite par ces réacteurs encore hypothétiques.

En novembre dernier, l’Ae a rendu un avis après avoir examiné le dossier d’EDF demandant l’autorisation environnementale d’installer des EPR2 à Penly [4]. Grâce à la loi d’accélération de juin 2023, l’industriel peut lancer certains travaux avant d’avoir le feu vert de l’Autorité de Sûreté Nucléaire pour la création de ces nouveaux réacteurs. Ces travaux « préparatoires » impliquent de détruire une grande partie de la falaise et d’artificialiser plus de 20 ha de fonds marins. Mais EDF ne semble pas envisager une seconde que son projet n’aboutisse pas : il n’a fait aucune étude concernant une remise en état du site dans le cas où le projet ne serait pas validé. Inacceptable pour l’Ae, qui demande à EDF de revoir et de compléter son dossier.

À Lire aussi :
Nucléaire : quand la relance se passe de démocratie

À Gravelines : un projet inexistant et pourtant très concret

Le gouvernement a confirmé le 19 juillet que la centrale de Gravelines pourrait accueillir deux EPR2, TotalÉnergies ayant opportunément libéré un terrain accolé au site. Dès le mois d’août EDF publiait sur son site internet une image de synthèse montrant l’ensemble de la centrale nucléaire, vue depuis la mer, avec ses anciens et ses nouveaux réacteurs. Complètement intégrés au paysage, l’image est si bien faite qu’il est difficile de distinguer ce qui n’existe pas encore de la réalité. Dans sa communication, l’industriel annonce également qu’il sera présent sur divers évènements, se rendra sur les plages du coin durant l’été, et que depuis début août, il propose au public de faire des visites thématiques EPR2 pour « assurer la pédagogie sur le projet ». Tout cela, avant même qu’un débat public ne soit organisé.

Dans le monde des affaires, il n’a pas fallu attendre bien longtemps pour que ça s’active. La Chambre du commerce et de l’industrie (CCI) de la région Hauts-de-France a organisé courant octobre une opération destinée à « faciliter l’accès des entreprises aux futurs chantiers EPR2 ». Une grande messe commerciale, soutenue par la mairie de Gravelines, qui a réuni plus de 300 personnes, représentants de branches professionnelles et d’entreprises locales. Le chantier n’est même pas encore acté que déjà pour la CCI le tissu de l’emploi doit être remodelé : « la région doit se préparer pour faire face à l’augmentation de la charge de travail et aux besoins de formations ou de reconversions de salariés ». Et d’annoncer la mobilisation de 8 000 postes dans la construction, le montage électromécanique, l’électricité... Sans compter les activités commerciales et touristiques associées.

© AdobeStock_Pixavril - Centrale nucléaire de Gravelines (Hauts-de-France)

Dans une suite logique, un comité stratégique territorial a été créé en novembre 2023. Préfet, Président du Conseil Régional Hauts-de-France, et Présidents de la Communauté Urbaine de Dunkerque et de la CCI vont élaborer un plan d’action territorial, « pour une implantation réussie des EPR2 à Gravelines ».

Emplois, création de filières, foncier, habitat, mobilité… C’est toute la dynamique du territoire que ces acteurs commencent à déconstruire pour les adapter sur mesure aux besoins d’un hypothétique chantier.

Des images de Gravelines qui intègrent déjà des EPR2, des rencontres de professionnels, des plans d’action à l’échelle des territoires, un nouveau poste électrique et des parkings à Penly... Pour des projets qui ne sont pas autorisés, et ne le seront pas avant des années, s’ils le sont un jour. Au Bugey, rien n’est encore annoncé mais nul doute que politiques et industriels utiliseront là aussi cette stratégie du fait accompli. Car comment mieux étouffer une contestation qu’en mettant la charrue avant les bœufs, en prétendant que les dés sont jetés et qu’il n’y a plus moyen d’agir contre ces projets ? Mais non, nous ne sommes pas encore au pied du mur, un choix reste à faire : quelle énergie voulons-nous, et en quelle quantité ? Ne laissons pas les hommes de pouvoir et les lobbies, mus par leurs propres intérêts, s’accaparer cette décision. C’est à la société de déterminer son avenir ! Le choix d’une politique énergétique axée sur les renouvelables, la sobriété et l’efficacité est encore possible.

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 Projets et sites nucléaires  EPR  Projets nucléaires  Etat du parc nucléaire français  Gravelines  Penly