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Bombardements en Ukraine et en Iran : quels risques, quelles conséquences ?
Imaginez que des chars traversent le centre de stockage de la Manche, que des bombes pleuvent sur le site CEA de Saclay, qu’une armée étrangère s’empare de la centrale nucléaire du Bugey, qu’une autre armée bombarde les sites Orano du Tricastin et de Malvési. Pur scénario de science-fiction ? Pas pour l’Ukraine, pour qui guerre et industrie nucléaire cohabitent depuis bientôt quatre ans, ni pour l’Iran, bombardé en juin dernier.
L’Ukraine, un pays nucléarisé
Le 24 février 2022, la Russie envahit l’Ukraine, pays fortement nucléarisé. Celui-ci compte quatre centrales nucléaires en activité pour un total de 15 réacteurs (dont six pour Zaporijjia, centrale la
plus puissante d’Europe) qui fournissaient, en 2021, 55 % de sa production électrique.
Chaque réacteur possède une piscine de désactivation où est entreposé le combustible irradié avant d’être dirigé vers deux sites d’entreposage à sec pour 50 à 100 ans, à Zaporijjia et Tchernobyl.
Autour de la centrale de Tchernobyl, arrêtée depuis 2000, se trouvent notamment un site d’entreposage sous eau vieillissant (ISF-1) exploité depuis 1986 et un site d’entreposage à sec (ISF-2) vers lequel les assemblages irradiés d’ISF-1 avaient commencé à être transférés en 2021 avant que la guerre n’interrompe les opérations.
L’Ukraine compte aussi un réacteur de recherche à Kiev [1], une source de neutrons à Kharkiv, plusieurs sites de stockage ou d’entreposage de matières et déchets radioactifs, des sites liés à l’extraction d’uranium, dont l’usine en activité de VostGOK et le complexe chimique de Prydniprovsky qui, jusqu’en 1972, a traité 65 % du minerai d’uranium de l’Union Soviétique [2].
Principal risque : la centrale de Zaporijjia
Depuis 2022, le conflit toujours en cours dégrade la sûreté nucléaire à une échelle jamais connue à ce jour, tant par le nombre d’installations nucléaires impactées que par la gravité des atteintes.
L’inquiétude se concentre surtout sur Zaporijjia, dont l’armée russe a pris le contrôle le 4 mars 2022. Bien que les six réacteurs soient tous en arrêt à froid depuis avril 2024, les fonctions de sûreté doivent être garanties. Les combustibles irradiés, dans le cœur et les piscines, doivent être confinés et refroidis en permanence, sous peine de catastrophe. Encore faut-il pouvoir disposer d’électricité, d’eau, de personnel, d’équipements fonctionnels et d’une organisation efficace. Or, tous ces éléments sont fragilisés.
- Concernant l’électricité, avant la guerre la centrale pouvait être alimentée par dix lignes électriques. À ce jour, elle a connu à dix reprises une perte de toutes les alimentations externes (dernière en date : le 23 septembre 2025), nécessitant l’utilisation des générateurs diesel de secours.
- Concernant l’eau, suite à la baisse du niveau d’eau du Dniepr après la destruction du barrage de Kakhovka le 6 juin 2023, il a fallu implanter onze forages pour pomper de l’eau souterraine afin d’alimenter la centrale. Les ressources actuelles sont nettement insuffisantes pour un redémarrage.
- Concernant les équipements, la centrale a rencontré en 2024 et 2025 d’importants reports sur ses opérations de maintenance et d’entretien. Le programme de maintenance présenté à l’AIEA en 2015 n’atteint pas le niveau normalement attendu.
- La capacité du personnel, en fort sous-effectif, à gérer un incident, est dégradée. Depuis le 1er février 2024, les employés ukrainiens n’ayant pas signé de contrat avec l’exploitant russe Rosatom sont interdits d’accès et ont été remplacés par des employés russes, dont l’AIEA s’inquiète du manque de formation et d’expérience.
L‘AIEA n’a pu obtenir la sanctuarisation des centrales ukrainiennes dont celle de Zaporijjia, qui reste située sur la ligne de front.
Au-delà de Zaporijjia
Les autres sites ne sont pas épargnés. Citons parmi de nombreux exemples le bombardement du site de Kharkiv depuis 2022, une réduction par précaution de la production d’électricité à la centrale de Rivne après des survols de drones en janvier 2025, une brèche de 15 m² créée par un drone dans l’arche de Tchernobyl le 14 février 2025.
L’impuissance de l’AIEA et le fait objectif qu’aucune centrale nucléaire n’est conçue pour fonctionner avec un niveau de sûreté acceptable en temps de guerre, devraient conduire l’ensemble des pays à revoir les évaluations de sûreté des installations nucléaires et à réévaluer la justification de leur utilisation. L’article 19 de la directive Euratom 2013/59 impose un réexamen de la justification lorsqu’"apparaissent des éléments nouveaux et importants" concernant les "conséquences potentielles". D’évidence, la guerre en Ukraine est un élément "nouveau et important".
En Iran, l’enrichissement d’uranium visé
Le 13 juin 2025, Israël attaque l’Iran, afin de frapper "au cœur du programme d’enrichissement [d’uranium] de l’Iran" [3]. Sur le site d’enrichissement d’uranium de Natanz, les bombardements détruisent les alimentations électriques et "la partie hors sol de l’usine pilote d’enrichissement", qui comporte également des installations souterraines.
Pour l’AIEA, si "le niveau de radioactivité à l’extérieur du site de Natanz est resté inchangé et normal" (sans plus de précisions sur les résultats), l’installation "présente une contamination radiologique et chimique" avec possible dispersion d’uranium.
L’AIEA mentionne seulement le risque lié aux rayonnements alpha pouvant être efficacement maîtrisé. Encore faut-il que le personnel ait pu se protéger avant et après dispersion des matières, dans tous les secteurs potentiellement concernés. La CRIIRAD rappelle en outre que l’uranium n’émet pas que des particules alpha, mais aussi des rayonnements gamma très pénétrants.
À Ispahan, quatre bâtiments sont endommagés dont "une usine de conversion d’uranium, et une usine de fabrication de combustible pour le réacteur de Téhéran". L’AIEA indique simplement que "les niveaux de rayonnement hors site restent inchangés", sans préciser ce qu’il en est à l’intérieur.
Huit jours plus tard, les États-Unis bombardent l’Iran à leur tour. Comme Israël, les attaques visent Natanz et Ispahan, mais aussi l’usine d’enrichissement d’uranium de Fordo, située à plus de 80 mètres de profondeur.
Pour atteindre les installations souterraines de Fordo et de Natanz, les États-
Unis utilisent des bombes massives GBU-57 de 13,6 tonnes, comportant chacune 2,7 tonnes d’explosif et capables de s’enfoncer de 61 mètres avant d’exploser. L’attaque implique également des missiles de croisière Tomahawk (1,2 tonne dont 0,45 tonne d’explosifs).
Le 22 juin, l’AIEA indique avoir "été informée par les autorités réglementaires iraniennes qu’il n’y a pas eu d’augmentation des niveaux de radiation hors site après les dernières attaques sur les trois sites nucléaires iraniens". Cette affirmation doit être prise avec prudence : compte tenu de la puissance des bombardements, il est peu probable que l’attaque n’ait entraîné aucune dispersion de matières radioactives liées au processus de conversion-enrichissement de l’uranium. Le 23 juin, l’AIEA indique d’ailleurs que "des cratères sont désormais visibles sur le site de Fordo".
L’Iran compte également un réacteur à eau lourde en construction à Arak. Bombardé par Israël le 19 juin, il ne contenait heureusement aucune matière nucléaire d’après l’AIEA. Les impacts radiologiques auraient été tout autre si les attaques avaient visé les réacteurs en fonctionnement à Bouchehr et Téhéran.
Au-delà des conséquences locales, ces attaques constituent un dangereux précédent et un risque d’escalade bien éloigné de la notion d’"Atoms for peace", nom du programme lancé par les États-Unis dans les années 1950.
Julien SYREN,
Codirecteur de la CRIIRAD
Notes
[1] Un second réacteur est à Sébastopol, en Crimée, région annexée par la Russie en 2014.
[2] Une carte est disponible sur http://u.osmfr.org/m/726148/
[3] Le Monde avec AFP, "Ce que l’on sait des attaques d’Israël contre l’Iran", 13/06/2025, citation de Benyamin Nétanyahou, Premier ministre israélien.


