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Sortir du nucléaire n°97



Printemps 2023
Crédit photo : AdobeStock

Déni et oubli mémoriel : pourquoi la répétition de la catastrophe est inévitable

Absence de culture du risque nucléaire, politiques de déni, rationalisation, plein pouvoir aux élites technocrates, travail d’amnésie : aujourd’hui, les catastrophes nucléaires passées et le risque constant que cela arrive à nouveau sont mis à distance. Un dangereux processus qui laisse la place à l’inévitable répétition de l’accident nucléaire.

Risque nucléaire Tchernobyl et Fukushima

37 ans après Tchernobyl, 12 ans après Fukushima, alors que la France compte elle-même son lot d’incidents et d’accidents nucléaires ; alors que les tuyaux des réacteurs français sont criblés de fissures, que le chantier de Flamanville affiche une longue liste de malfaçons et de défauts techniques, et que l’industrie souffre d’une perte de compétences techniques, le gouvernement français a sereinement – et aveuglément - décidé de relancer le nucléaire. Un pas de plus en direction de l’inévitable reproduction de la catastrophe nucléaire, décrite par le philosophe Günther Anders dans Dix thèses sur Tchernobyl. Bruno Villalba, professeur de science politique à AgroParisTech qui a travaillé sur l’oeuvre du philosophe antinucléaire, l’écrit d’ailleurs : « Nous vivons à l’époque de Naga-Shima, une période qui attend la prochaine catastrophe militaire et civile ». [1] Comment, alors que le monde a connu plusieurs accidents nucléaires majeurs, que le risque demeure permanent, est-il possible pour cette industrie mortifère de continuer à proliférer ?

« Nous vivons à l’époque de Naga-Shima, une période qui attend la prochaine catastrophe militaire et civile ».
Bruno Villalba

La première thèse de Günther Anders pointe notre incapacité à « être continuellement conscient de l’invisibilité » du danger nucléaire : « un tel projet semble psychiquement nous dépasser. » [2] Au lendemain de Tchernobyl, le philosophe invitait, « si nous voulons survivre », à « éduquer nos prochains à [la compréhension de l’invisible] et à la peur qu’elle implique. » [3] Seulement voilà, il n’y a pas de culture pédagogique du risque nucléaire, se désole Bruno Villalba. Ni de mémoire collective sur le sujet. Le souvenir de Tchernobyl et de Fukushima s’efface et d’autres accidents se dérobent totalement à nos représentations. « Notre capacité à nous représenter la menace nucléaire est diffuse, parce qu’elle n’est pas encouragée par les pouvoirs publics. » souligne le professeur de science politique.

À cette absence de culture du risque nucléaire s’ajoutent les politiques de déni. Bruno Villalba explique : « le déni ne veut pas dire qu’on évacue totalement la chose, mais on est tellement frappé par l’ampleur de la catastrophe, c’est tellement angoissant, qu’on construit des stratégies défensives qui puisent sur le critère de rationalité, et donc sur la mise à distance. » Une mise à distance qui s’appuie également sur des mécanismes de l’irrationalité : « la mise à distance va puiser dans le sentiment de sa propre dépossession à agir. On a alors tendance à donner plus de pouvoir à ceux qui détiennent les capacités techniques de gérer. » Une accumulation qui mène à la rationalisation de l’hypothèse d’une maîtrise technique et politique du risque nucléaire. « Plutôt que de se remettre en cause, on fait comme si on maîtrisait le processus… » Un « travail de minimisation du risque qui a parfaitement fonctionné » regrette Bruno Villalba, qui laisse aujourd’hui la voie libre à une tentative de relance du nucléaire par nos responsables politiques, et à l’inévitabilité d’un nouvel accident...

Pour reprendre les mots de Günther Anders : « Plus personne aujourd’hui ne peut prétexter l’ignorance. C’est bien qu’ils ne veulent pas savoir. » [4]

Louiselle Debiez


Notes

[1Günther Anders, Dix thèses sur Tchernobyl, cit. p.89

[2Günther Anders, Dix thèses sur Tchernobyl, cit. p.29.

[3Ibid

[4Günther Anders, Hiroshima est partout, Paris, Seuil, 2008, cit. p.486



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