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Sortir du nucléaire n°79

Automne 2018

Figure de la lutte

René Vautier, l’insurrection bâillonnée

Automne 2018




“Si tu ne prends pas les armes, prends au moins ta caméra“.
C’est ainsi que le réalisateur du premier film anticolonialiste français, Afrique 50, combattra. Son premier film sur l’Algérie  [1] lui vaut d’être poursuivi pour “atteinte à la sûreté intérieure de l’État “. L’une des copies est détruite, l’autre disparaîtra. Bien peu pour le décourager. Depuis longtemps, René Vautier a choisi son camp. Connu pour s’être élevé contre le racisme, le sexisme, l’extrémisme et la censure politique, il l’est moins pour son engagement antinucléaire.



Et pour cause ! Alors qu’il mène, en 1973, une grève
de la faim pour obtenir “la suppression de la possibilité (…) de censurer des films sans fournir de raisons ; et l’interdiction (…) de demander coupes ou refus de visa pour des critères politiques“, il
reçoit la visite d’un haut fonctionnaire de l’État français. Ce dernier ne doute pas de l’issue positive du combat. Non plus que des difficultés que le
cinéaste rencontrera pour la diffusion de ses œuvres :
“les grands de la distribution refuseront toujours de diffuser des films au contenu politique gênant pour le pouvoir – question de bon voisinage entre le pouvoir et l’argent.“ et de conclure : “Vous ferez des films, librement peut-être, (…) mais personne ne les verra“. L’expérience confirmera ces propos.

La trilogie antinucléaire, pourtant, mérite d’être connue. Étayée par des données précises sur le nombre d’essais nucléaires et de bombardements, leur localisation, leurs dates, elle dévoile la façon dont les gouvernements dissimulent les risques et retombées de l’énergie atomique, et en appelle au sursaut citoyen.

Le premier des trois, Paris pour la paix, est tourné le jour même de la manifestation du 15 juin 1986 :
témoignages de manifestants suivis d’une simulation de bombardement nucléaire. Le message
est pour le moins alarmiste et tente, non pas
d’expliquer, mais de montrer les impacts réels d’une attaque nucléaire.

Le deuxième, Mission Pacifique, sort en 1988 et donne la parole au désarroi des Océaniens, exilé.es des atolls, Tahitien.nes et Néo-Zélandais.es, atterré.es par l’attitude dévastatrice de la France qui nie les risques encourus par les populations locales. Le film lui associe la destruction criminelle par la DGSE du Rainbow Warrior en 1985, reconnue par l’État français. Dénonciation de la volonté de dissimuler les effets sur l’environnement, regrets de ne pas voir, en conséquence, cesser immédiatement la politique nucléaire.

Hirochirac 1995 est le dernier de la trilogie. À l’heure où le Japon commémore les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, le nouveau président de la République française, ordonne la reprise des essais nucléaires. Vautier mixe extraits des deux précédents films et images d’archives. Toujours concret, il insiste sur certaines anecdotes, par exemple ces neuf mille enfants qui, pour apaiser leurs brûlures, se jetèrent et périrent dans la rivière d’Hiroshima le 6 août 1945. C’est cela, nous dit-il, le nucléaire. Puis sa caméra passe au Kazakhstan, en Algérie, et sur une dernière manifestation antinucléaire à Paris, dénonçant, d’un même balayage, accident étouffé, essais camouflés, violence d’État. Clap de fin sur l’embarquement de manifestant.es par les forces de l’ordre.
“À nous, tous ensemble, conclut-il, de faire respecter
la loi en défendant la paix, dont nous sommes en fait les vrais gardiens.“

Marie Gagnard Volta

René Vautier, quelques dates et principaux films

15 janvier 1928 : naissance à Camaret-sur-Mer (Finistère)

1943 : première action militante au sein de la Résistance en Bretagne

1944 : cité à l’ordre de la Nation par le général Charles de Gaulle pour faits de Résistance

1950 : Afrique 50 (15 mn en seront sauvées de la destruction – interdit pendant quarante ans en France)

1950 : Un homme est mort (film disparu)

1954 : Une nation, l’Algérie (L’une des deux copies est détruite, la seconde a disparu)

1972 : Avoir 20 ans dans les Aurès

1973 : Grève de la faim contre la commission de censure cinématographique

1974 : Hommage spécial du jury du Film antiraciste pour l’ensemble de son œuvre

1976 : Frontline, co-réalisé avec Oliver Tambo, prédécesseur de Nelson Mandela et coproduit avec le Congrès national africain

1977 : Quand les femmes ont pris la colère, co-réalisation avec Soazig
Chappedelaine-Vautier

1978 : Marée noire, colère rouge (Classé meilleur film document mondial au festival de Rotterdam)

1984 : À propos de… l’autre détail (Documentaire, témoignages sur la torture pendant la guerre d’Algérie. L’un des tortionnaires était Jean-Marie Le Pen)

1986 : Vous avez dit : français ?

1998 : Caméra citoyenne, Éditions Apogée (livre)

2006 : Échange sur le cinéma politique, avec Jean-Luc Godard (livre)

4 janvier 2015 : décès à Cancale (Ille-et-Vilaine)


Notes

[1Caméra citoyenne, Mémoires,
René Vautier, Éditions Apogée, 1998.

Et pour cause ! Alors qu’il mène, en 1973, une grève
de la faim pour obtenir “la suppression de la possibilité (…) de censurer des films sans fournir de raisons ; et l’interdiction (…) de demander coupes ou refus de visa pour des critères politiques“, il
reçoit la visite d’un haut fonctionnaire de l’État français. Ce dernier ne doute pas de l’issue positive du combat. Non plus que des difficultés que le
cinéaste rencontrera pour la diffusion de ses œuvres :
“les grands de la distribution refuseront toujours de diffuser des films au contenu politique gênant pour le pouvoir – question de bon voisinage entre le pouvoir et l’argent.“ et de conclure : “Vous ferez des films, librement peut-être, (…) mais personne ne les verra“. L’expérience confirmera ces propos.

La trilogie antinucléaire, pourtant, mérite d’être connue. Étayée par des données précises sur le nombre d’essais nucléaires et de bombardements, leur localisation, leurs dates, elle dévoile la façon dont les gouvernements dissimulent les risques et retombées de l’énergie atomique, et en appelle au sursaut citoyen.

Le premier des trois, Paris pour la paix, est tourné le jour même de la manifestation du 15 juin 1986 :
témoignages de manifestants suivis d’une simulation de bombardement nucléaire. Le message
est pour le moins alarmiste et tente, non pas
d’expliquer, mais de montrer les impacts réels d’une attaque nucléaire.

Le deuxième, Mission Pacifique, sort en 1988 et donne la parole au désarroi des Océaniens, exilé.es des atolls, Tahitien.nes et Néo-Zélandais.es, atterré.es par l’attitude dévastatrice de la France qui nie les risques encourus par les populations locales. Le film lui associe la destruction criminelle par la DGSE du Rainbow Warrior en 1985, reconnue par l’État français. Dénonciation de la volonté de dissimuler les effets sur l’environnement, regrets de ne pas voir, en conséquence, cesser immédiatement la politique nucléaire.

Hirochirac 1995 est le dernier de la trilogie. À l’heure où le Japon commémore les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, le nouveau président de la République française, ordonne la reprise des essais nucléaires. Vautier mixe extraits des deux précédents films et images d’archives. Toujours concret, il insiste sur certaines anecdotes, par exemple ces neuf mille enfants qui, pour apaiser leurs brûlures, se jetèrent et périrent dans la rivière d’Hiroshima le 6 août 1945. C’est cela, nous dit-il, le nucléaire. Puis sa caméra passe au Kazakhstan, en Algérie, et sur une dernière manifestation antinucléaire à Paris, dénonçant, d’un même balayage, accident étouffé, essais camouflés, violence d’État. Clap de fin sur l’embarquement de manifestant.es par les forces de l’ordre.
“À nous, tous ensemble, conclut-il, de faire respecter
la loi en défendant la paix, dont nous sommes en fait les vrais gardiens.“

Marie Gagnard Volta

René Vautier, quelques dates et principaux films

15 janvier 1928 : naissance à Camaret-sur-Mer (Finistère)

1943 : première action militante au sein de la Résistance en Bretagne

1944 : cité à l’ordre de la Nation par le général Charles de Gaulle pour faits de Résistance

1950 : Afrique 50 (15 mn en seront sauvées de la destruction – interdit pendant quarante ans en France)

1950 : Un homme est mort (film disparu)

1954 : Une nation, l’Algérie (L’une des deux copies est détruite, la seconde a disparu)

1972 : Avoir 20 ans dans les Aurès

1973 : Grève de la faim contre la commission de censure cinématographique

1974 : Hommage spécial du jury du Film antiraciste pour l’ensemble de son œuvre

1976 : Frontline, co-réalisé avec Oliver Tambo, prédécesseur de Nelson Mandela et coproduit avec le Congrès national africain

1977 : Quand les femmes ont pris la colère, co-réalisation avec Soazig
Chappedelaine-Vautier

1978 : Marée noire, colère rouge (Classé meilleur film document mondial au festival de Rotterdam)

1984 : À propos de… l’autre détail (Documentaire, témoignages sur la torture pendant la guerre d’Algérie. L’un des tortionnaires était Jean-Marie Le Pen)

1986 : Vous avez dit : français ?

1998 : Caméra citoyenne, Éditions Apogée (livre)

2006 : Échange sur le cinéma politique, avec Jean-Luc Godard (livre)

4 janvier 2015 : décès à Cancale (Ille-et-Vilaine)



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Luttes et actions