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Des accidents nucléaires partout

France : Civaux : Fuites sur plusieurs équipements et rejets de gaz à effet de serre

EDF annonce discrètement avoir rejeté près du double de ce qui lui est autorisé




10 novembre 2021


En 10 mois, la centrale nucléaire de Civaux (Nouvelle-Aquitaine) a laissé fuiter 194,2 kg de fluides frigorigènes. La centrale n’a pourtant l’autorisation d’en rejeter que 100 kg maximum par an, ces liquides devenant de puissants gaz à effet de serre une fois dans l’atmosphère. L’annonce est faite très discrètement par EDF et avec bien peu de détails, au moment où l’industriel martèle plus que jamais que le nucléaire est bon pour le climat et où le gouvernement déclare vouloir construire de nouveaux réacteurs [1].


Il faut fouiller un communiqué touffu daté du 10 novembre 2021 pour trouver l’information. L’évènement significatif pour l’environnement est noyé au milieu d’autres déclarations d’incidents, significatifs pour la sûreté : Application partielle de programmes de maintenance, démarrage involontaire d’une alimentation électrique de secours du réacteur 1, déclinaison inadaptée du mode opératoire d’une gamme d’essai périodique sur le diesel d’ultime secours.... et dépassement du seuil de 100 kg de perte cumulée de fluide frigorigène depuis le 1er janvier 2021. Si tous les incidents qui ont mis en jeu la sûreté nucléaire de l’installation ont été déclaré au plus bas niveau de l’échelle internationale de classification des accidents nucléaires et radiologiques [2], cette échelle ne s’applique pas aux évènements significatifs pour l’environnement. Tous sont graves, tous ont un impact réel sur les écosystèmes puisqu’il s’agit de déversements de substances chimiques dans la nature. En présentant ainsi sa déclaration au milieu d’autres classées niveau zéro, l’exploitant nucléaire chercherait-il à induire dans les consciences que ce fait n’est pas grave, un simple "écart" selon la terminologie consacrée par les institutionnels ?

Pourtant, le code de l’environnement est clair :

« Toute opération de dégazage dans l’atmosphère d’un fluide frigorigène est interdite, sauf si elle est nécessaire pour assurer la sécurité des personnes. Le détenteur de l’équipement prend toute disposition de nature à éviter le renouvellement de cette opération. Le détenteur de l’équipement porte à la connaissance du représentant de l’Etat dans le département, ou à l’Autorité de sûreté nucléaire si l’équipement est situé dans le périmètre d’une installation nucléaire de base telle que définie à l’article L-593-2 les opérations de dégazage ayant entraîné ponctuellement une émission de plus de 20 kilogrammes de fluides frigorigènes ou ayant entraîné au cours de l’année civile des émissions cumulées supérieures à 100 kilogrammes ». [3]

EDF ne dit rien sur le pourquoi du comment de ces fuites de liquides de refroidissement. Si ce n’est qu’elles sont survenus sur plusieurs équipements produisant du froid (très utilisés dans les centrales nucléaires pour éviter les surchauffes des matériels). Et que le cumul se monte à 194,2kg. Aucune précision sur la date exacte à laquelle ce cumul a été arrêté. Ni le pourquoi de ces fuites. Ni de quel type de fluide il s’agit. Informations d’importances pourtant, car selon leur nature, l’effet des fluides frigorigènes sur l’environnement est différent. Mais tous sont de puissants gaz à effet de serre (GES).
Chaque GES est caractérisé par son efficacité radiative et sa décroissance dans l’atmosphère qui est de type exponentiel. À partir de ces deux données, le GIEC calcule le pouvoir de réchauffement global (PRG) de chacun de ces gaz et en publie les valeurs aux horizons de 20 ans et de 100 ans [4]. Un article du physicien nucléaire Bernard Laponche reproduit ces valeurs et les commente [5].

A l’horizon de 20 ans, 1 kg de R134A « vaut » 3710 kgeqCO2 ; à l’horizon de 100 ans, il vaut 1300 kg. Il s’agit donc bien, par cette déclaration minimaliste et minimisante d’EDF, de rejets de puissants gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Impossible de les quantifier sans les informations manquantes pointées plus haut. Mais peut-être est-ce voulu par EDF ?

À l’aulne du changement climatique, au moment où le dérèglement devient palpable pour les populations, le seuil de 100 kg/an accordé à chacune des centrales nucléaires parait démesuré d’une part, et surtout en dissonance totale avec le discours politique officiel. Ce droit à polluer notre environnement, accordé aux industriels il y a des années ne devrait-il pas être remis en question, ré-évalué à la lumière de la situation actuelle ? Depuis le début de l’exploitation des centrales d’EDF, ces fuites ne sont pas rares et l’exploitant le sait bien. Les dépassements des 100 kg par an ne sont pas rares non plus. Ils sont fréquents même.
Sur les 9 premiers mois de l’année 2021, les centrales nucléaires de Chinon, Paluel, Flamanville (à deux reprises), ainsi que l’EPR de Flamanville (comme quoi, il n’est pas nécessaire qu’une centrale nucléaire fonctionne pour qu’elle pollue) ont annoncé avoir dépassé la limite des 100 kg. Sans toutefois donner les éléments permettant de caractériser ces fuites et leurs impacts sur l’environnement (type de fluide, quantités précises etc.). Pour ce que l’on sait. Car EDF ne déclare pas toujours au public ces dépassements. Et sans parler des fuites de SF6 (hexafluorure de soufre, le plus puissant des gaz à effet de serre, utilisé comme isolant électrique dans les centrales nucléaires  [6] dont l’autorisation de rejets devrait aussi être re-questionnée).

Comment, malgré de tels faits, EDF peut-il encore dire que l’industrie nucléaire est propre et décarbonée et, de ce fait, est une solution au changement climatique ? Pourquoi le gouvernement souhaite-il construire de nouveaux réacteurs nucléaires en mettant en avant cet argument alors même qu’il est faux, que cette industrie rejette quotidiennement de nombreuses autres substances chimiques (ammoniac, acides, chlorates, nitrates, composés organiques volatils....) et radioactives dans l’air et les eaux, et produit des déchets dangereux pour des milliers d’années ? Est-il vraiment question de protéger la nature et de préserver le climat des impacts des activités humaines, ou est-il au fond plutôt question de préserver une filière industrielle et tout un système ?

Ce que dit EDF :

Evénements significatifs - octobre 2021

Evénement sûreté

Publié le 10/11/2021

L’échelle INES permet de situer l’importance d’un événement arrivé dans une centrale nucléaire française ou étrangère. Elle comporte 7 échelons, classés du niveau 1 (l’anomalie) au niveau 7 (accident majeur). Les écarts sont représentés au niveau 0. Ils ne sont pas classés dans l’échelle car sans conséquence du point de vue de la sûreté.

Application partielle de programmes de maintenance sans impact sur la disponibilité du matériel

Le 5 octobre 2021, la centrale nucléaire de Civaux a déclaré à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) un événement (niveau 0 = écart) concernant le non-respect d’une prescription technique prévue par le programme de maintenance préventive. Ce programme prévoit des points de vérification sur des dispositifs de blocage de mouvements indésirables de certaines tuyauteries. La vérification de l’aptitude à pistonner [7] librement de ces dispositifs n’a pas été réalisée systématiquement lors des derniers arrêts pour maintenance, en raison d’une procédure de contrôle incomplète. Ce non-respect d’une exigence du programme de maintenance préventive a été détecté le 5 octobre 2021 à l’occasion de contrôles réalisés dans le cadre de l’arrêt pour maintenance de l’unité de production n°1, ce qui a fait l’objet de la déclaration d’un événement de niveau 0 à l’ASN.

Dépassement du seuil de 100 kg de perte cumulée de fluide frigorigène depuis le 1er janvier 2021

Le calcul annuel du cumul de perte de fluide frigorigène sur les installations a donné un résultat de 194,2 kg depuis le 1er janvier 2021. Ce dépassement du seuil de 100 kg, issu du cumul des pertes de plusieurs groupes froids de la centrale, a fait l’objet le 7 octobre 2021 d’une déclaration à l’Autorité de sûreté nucléaire d’un événement significatif environnement.

Démarrage automatique involontaire d’une alimentation électrique de secours sur l’unité de production n°1

Le 22 octobre 2021, la centrale nucléaire de Civaux a déclaré à l’Autorité de sûreté nucléaire un événement (niveau 0 = écart) concernant la mise en service involontaire du diesel [8] sur l’unité de production n°1, alors en arrêt pour maintenance programmé.

Ce démarrage intempestif a été arrêté manuellement moins d’une heure plus tard (après contrôle) par un technicien d’exploitation et n’a pas eu d’impact sur la sûreté de l’installation. Néanmoins, le démarrage involontaire d’un système de sauvegarde est redevable de la déclaration d’un événement significatif sûreté.

Déclinaison inadaptée du mode opératoire d’une gamme d’essai périodique

Sur les centrales nucléaires, des essais périodiques sont organisés régulièrement afin de vérifier le bon fonctionnement des différents matériels. Le 25 octobre 2021, la centrale nucléaire de Civaux a déclaré à l’Autorité de sûreté nucléaire un événement (niveau 0 = écart) concernant la déclinaison inadaptée du mode opératoire relatif à une gamme d’essai périodique sur le diesel d’ultime secours [9]. En effet, la gamme d’essai décrivant les actes techniques à réaliser pour vérifier le bon fonctionnement du matériel était inexacte par rapport à la règle d’essai prévue par les procédures d’exploitation. Dès détection de cet écart, le mode opératoire a été revu. L’essai sur le matériel a ainsi pu être réalisé avec un mode opératoire conforme à la règle d’essai. Le résultat était conforme à l’attendu.

https://www.edf.fr/la-centrale-nucleaire-de-civaux/les-actualites-de-la-centrale-nucleaire-de-civaux/evenements-significatifs-octobre-2021


[1Emmanuel Macron annonce la construction de nouveaux réacteurs : l’amnésie et le mépris de la démocratie en marche !

Communiqué du 10 novembre 2021 Lors de son allocution du mardi 9 novembre, pêle-mêle au milieu d’autres annonces sur la situation sanitaire, les retraites et le chômage, Emmanuel Macron a déclaré que la France se lancerait dans la construction de nouveaux réacteurs. Une déclaration floue, mais révoltante par son aveuglement sur la situation de l’industrie nucléaire et son mépris pour la démocratie. https://www.sortirdunucleaire.org/Emmanuel-Macron-annonce-la-construction-de.

[2INES : International nuclear and radiological event scale (Échelle internationale des événements nucléaires et radiologiques) - Description et niveaux ici - https://www.asn.fr/Lexique/I/INES

[3article R543-87 du code de l’environnement

[4WGIAR5_Chapter08_FINAL.pdf (page 731)

[5FLUIDES FRIGORIGENES ET HEXAFLUORURE DE SOUFRE - GAZ A EFFET DE SERRE DES CENTRALES NUCLEAIRES, Bernard Laponche, Global Chance, 20 octobre 2020 (page 3)

[6

Le PRG du SF6 est très élevé, ce qui en fait le plus puissant de tous les GES. Contrairement au méthane qui décroît rapidement après son émission, la quantité de SF6 émise l’année 0 reste pratiquement dans l’atmosphère tandis que celle du CO2 diminue pour se stabiliser ensuite au-delà de 100 années, ce qui explique que le PRG à 100 ans soit supérieur au PRG à 20 ans, contrairement à ce que nous avons vu pour les fluides frigorigènes. Source : FLUIDES FRIGORIGENES ET HEXAFLUORURE DE SOUFRE - GAZ A EFFET DE SERRE DES CENTRALES NUCLEAIRES, Bernard Laponche, Global Chance, 20 octobre 2020 (page 6)

[7Pitonnage : le piston du dispositif doit pouvoir se déplacer lentement

[8Le fonctionnement d’une centrale nucléaire nécessite de disposer d’alimentations électriques différentes et indépendantes. Une seule est suffisante pour garantir la sûreté des installations. Les groupes électrogènes à moteurs diesels viendraient prendre le relai des moyens d’alimentation principaux, si ceux-ci étaient indisponibles.

[9Les diesels d’ultime secours (un par unité de production) sont conçus pour apporter une alimentation électrique aux matériels et systèmes de sûreté de la centrale en cas de perte totale des alimentations électriques extérieures. Ils viennent en complément de matériels et systèmes de secours déjà existants et redondants.


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