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À propos de la mini-série TV Chernobyl

Télévision

Tchernobyl 1986 ou 1984 à Chernobyl ?




Coproduite par la société américaine HBO et la britannique Sky, la minisérie Chernobyl met en scène les séquences clés de l’accident nucléaire d’avril 1986 à Tchernobyl, en Ukraine, et sa gestion par les autorités soviétiques. Fort d’un budget de 250 millions de dollars, le travail de postproduction accouche d’un bijou visuel découpé en cinq épisodes édifiants. Le spectateur vit de près l’explosion du réacteur n° 4 la nuit du 26 avril, le halo bleu des rayonnements ionisants au-dessus de la centrale éventrée ou l’effet de la radioactivité sur le corps des pompiers.



Hormis l’étalonnage sous-saturé des images qui jette une lumière blafarde sur l’écran, les marqueurs de l’imaginaire occidental projeté sur l’URSS restent parcimonieux dans les décors et les costumes. La reconstitution a été tournée en Lituanie, dans une centrale désactivée du même modèle que celle qui a explosé et dans un quartier d’habitation de la même époque. L’effet de réalisme vient se nicher dans des détails parfaitement maîtrisés et accentués par l’insertion d’archives audiovisuelles authentiques (images de journaux télévisés, message d’évacuation de la ville de Prypiat) ou d’anecdotes véridiques (le goût métallique que la radioactivité laisse sur la langue).

Si l’efficacité du scénario et la force crue des images permettent d’impliquer pleinement le spectateur, la liberté prise avec les faits surprend, surtout quand elle vise à faire diversion. Le réalisateur Craig Mazin assume d’ailleurs pleinement son parti pris : « le sujet de Chernobyl n’est pas : “l’énergie nucléaire est dangereuse”, car ce n’est pas le cas en Occident, où elle est très sûre [1]. » Ce postulat brouille la frontière entre le genre historique et le film d’espionnage romancé. On est parfois davantage dans une adaptation du roman de Georges Orwell 1984 que dans un documentaire sur les dernières années de l’URSS : personnage-robot, surveillance permanente, peur du supérieur plus forte que celle de l’atome… Le manichéisme est à l’œuvre avec d’un côté des « héros » mettant leurs vies en péril pour déjouer un désastre pire encore qui rendrait tout le continent inhabitable – les scientifiques et les centaines de milliers de liquidateurs – et d’un autre les « salauds » – ingénieurs ou responsables du Parti communiste – dont l’arrogance et l’imprévision ont conduit un pays au bord du gouffre. Les catastrophes de 1979à Three Miles Island (États-Unis) ou de 2011 à Fukushima (Japon) ont pourtant largement démontré que les systèmes administrés n’avaient pas le monopole de l’incurie dans la gestion d’une industrie aussi complexe, ni celui du désarroi devant un accident technologique de cette ampleur.

Omniprésent en arrière plan de la série, le KGB surveille les scientifiques de la commission gouvernementale, et en particulier Valéri Légassov, pour éviter les fuites. Le scénario s’éloigne pourtant beaucoup du « testament » laissé par Légassov au moment de son suicide, deux ans après le drame. Au contraire, M. Mikhaïl Gorbatchev a expliqué avoir mobilisé les services secrets pour obtenir les informations fiables qu’il n’obtenait pas en tant que Secrétaire général du Comité central du Parti communiste [2].

La réalisation de Johan Renck focalise le regard du spectateur sur les personnages qui incarnent le mensonge d’État. Mais on ne saura rien des pressions exercées par les pays occidentaux et l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA) qui, après avoir critiqué les autorités soviétiques pour leur rétention d’information, firent en sorte qu’elles minimisent le nombre de victimes [3]. Longtemps après l’effondrement du régime, un documentaire sur « le monde d’après » montre que les instances internationales de contrôle comme les autorités locales s’accordent toujours pour atténuer et masquer les conséquences à long terme de la radioactivité sur l’écosystème et la population [4].

Julien Baldassarra

Article initialement publié dans Le Monde diplomatique de juin 2019


Notes

[1« Chernobyl creator Craig Mazin on his new HBO miniseries and the debt we owe to the truth » Fred Topel, www.slashfilm.com.

[2La Bataille de Tchernobyl, un film de Thomas Johnson, 2006.

[3Marc Molitor, Tchernobyl, déni passé, menace future ? Éditions Racine, Bruxelles, 2011.

[4Tchernobyl, le monde d’après, un documentaire d’Yves Lenoir et Marc Petitjean.

Hormis l’étalonnage sous-saturé des images qui jette une lumière blafarde sur l’écran, les marqueurs de l’imaginaire occidental projeté sur l’URSS restent parcimonieux dans les décors et les costumes. La reconstitution a été tournée en Lituanie, dans une centrale désactivée du même modèle que celle qui a explosé et dans un quartier d’habitation de la même époque. L’effet de réalisme vient se nicher dans des détails parfaitement maîtrisés et accentués par l’insertion d’archives audiovisuelles authentiques (images de journaux télévisés, message d’évacuation de la ville de Prypiat) ou d’anecdotes véridiques (le goût métallique que la radioactivité laisse sur la langue).

Si l’efficacité du scénario et la force crue des images permettent d’impliquer pleinement le spectateur, la liberté prise avec les faits surprend, surtout quand elle vise à faire diversion. Le réalisateur Craig Mazin assume d’ailleurs pleinement son parti pris : « le sujet de Chernobyl n’est pas : “l’énergie nucléaire est dangereuse”, car ce n’est pas le cas en Occident, où elle est très sûre [1]. » Ce postulat brouille la frontière entre le genre historique et le film d’espionnage romancé. On est parfois davantage dans une adaptation du roman de Georges Orwell 1984 que dans un documentaire sur les dernières années de l’URSS : personnage-robot, surveillance permanente, peur du supérieur plus forte que celle de l’atome… Le manichéisme est à l’œuvre avec d’un côté des « héros » mettant leurs vies en péril pour déjouer un désastre pire encore qui rendrait tout le continent inhabitable – les scientifiques et les centaines de milliers de liquidateurs – et d’un autre les « salauds » – ingénieurs ou responsables du Parti communiste – dont l’arrogance et l’imprévision ont conduit un pays au bord du gouffre. Les catastrophes de 1979à Three Miles Island (États-Unis) ou de 2011 à Fukushima (Japon) ont pourtant largement démontré que les systèmes administrés n’avaient pas le monopole de l’incurie dans la gestion d’une industrie aussi complexe, ni celui du désarroi devant un accident technologique de cette ampleur.

Omniprésent en arrière plan de la série, le KGB surveille les scientifiques de la commission gouvernementale, et en particulier Valéri Légassov, pour éviter les fuites. Le scénario s’éloigne pourtant beaucoup du « testament » laissé par Légassov au moment de son suicide, deux ans après le drame. Au contraire, M. Mikhaïl Gorbatchev a expliqué avoir mobilisé les services secrets pour obtenir les informations fiables qu’il n’obtenait pas en tant que Secrétaire général du Comité central du Parti communiste [2].

La réalisation de Johan Renck focalise le regard du spectateur sur les personnages qui incarnent le mensonge d’État. Mais on ne saura rien des pressions exercées par les pays occidentaux et l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA) qui, après avoir critiqué les autorités soviétiques pour leur rétention d’information, firent en sorte qu’elles minimisent le nombre de victimes [3]. Longtemps après l’effondrement du régime, un documentaire sur « le monde d’après » montre que les instances internationales de contrôle comme les autorités locales s’accordent toujours pour atténuer et masquer les conséquences à long terme de la radioactivité sur l’écosystème et la population [4].

Julien Baldassarra

Article initialement publié dans Le Monde diplomatique de juin 2019




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