Faire un don

La sortie du nucléaire marque des points

Crédit photo : © Francesco Alesi - Greenpeace

S’ouvrir

Sortie du nucléaire : entre pression des pro-nucs et renouveau du mouvement antinucléaire

Qu’ont en commun l’Allemagne, la Belgique, la Suisse et l’Italie ? Ces pays ont tous décidé de sortir du nucléaire. Si certains ont tenu leur engagement, d’autres se montrent désormais plus frileux. Dans un cas comme dans l’autre, le lobby de l’atome pousse pour faire marche arrière, prolonger des réacteurs qui ont depuis longtemps passé l’âge de la retraite, voire même tout bonnement relancer la filière nucléaire. Mais les antinucléaires n’ont pas dit leur dernier mot. Le mouvement connaît au contraire un renouveau, transcendant les frontières pour tisser des liens avec les luttes voisines. Dans leur combat, les opposant·es de l’atome peuvent, non sans ironie, compter sur la filière nucléaire : l’échec industriel et financier de l’EPR, en France comme au Royaume-Uni, sert au moins de contre-exemple à l’Italie, à la Suisse, et à tous les pays qui hésitent à rouvrir la page nucléaire.

Sortie du nucléaire Organisations antinucléaires étrangères Lobby nucléaire

Italie : EDF en embuscade

En 1987, c’est par un référendum que l’Italie décidait de sortir du nucléaire, avec 80,6% des voix. À cette époque, l’Italie avait quatre centrales nucléaires et deux en construction. En 1990, le dernier réacteur fermait. En 2011, Silvio Berlusconi signait un accord avec Nicolas Sarkozy pour acheter quatre réacteurs EPR. Un référendum, tenu cette même année, stoppait ce projet, avec un résultat cinglant de 93% contre.

Depuis 1990 la part du fossile n’a pas augmenté, mais le solaire a pris une part importante dans le mix électrique italien, qui se compose aujourd’hui à 55% de fossile et 45% de renouvelable. Avant l’élection de Giorgia Meloni, présidente du Conseil des ministres depuis 2022, l’objectif était de parvenir à une électricité 70% renouvelable en 2030 et de poursuivre vers le 100%.

Aujourd’hui, le gouvernement Meloni souhaite des réacteurs nucléaires SMR, mais n’a trouvé aucun investisseur. C’est pourquoi EDF a fait comme en Angleterre avec British Energy et a acheté Edison, firme majeure de l’électricité en Italie. Edison a alors signé un partenariat « congénital » avec EDF pour développer un SMR Nuward.

« La discussion sur le nucléaire est une diversion de l’attention du public pour maintenir la filière gazière » nous dit Giuseppe Onufrio, de Greenpeace Italie. Le réseau d’ONG italiennes « Réseau 100% renouvelable » a publié une étude [1] réalisée par 25 universitaires démontrant le scénario d’un approvisionnement italien à 100% renouvelable. En octobre 2025, le réseau tiendra une conférence sur cette étude qui renforce les activités déployées par ses associations membres.

Suisse : Trumpiens à la manœuvre

En 2017, les Suisses et Suissesses décidaient par 58% des voix d’interdire de nouveaux réacteurs nucléaires. Cela n’impliquait pas la fermeture des réacteurs comme en Italie mais plutôt de laisser les cinq réacteurs avancer dans leur compte à rebours vers la fermeture, sans calendrier. Une expérimentation de gériatrie industrielle dont les pays voisins sont devenus cobayes.
Depuis, la centrale nucléaire de Mühleberg a fermé, les travaux de rénovation étant jugés trop chers. Son apport de 5% au mix électrique suisse a été largement remplacé l’essor exponentiel du solaire, qui contribue désormais à 10 % du mix électrique.

Aujourd’hui, le mix électrique suisse est à 35% nucléaire et 65% renouvelable. Le solde import/export est de zéro. La Suisse avance donc vers une sortie du nucléaire dangereusement lente. L’élection d’Albert Rösti, conservateur trumpien et nostalgique de l’époque nucléaire à la tête du département de l’énergie, met cette sortie en danger. Il tentera cette année de faire adopter au parlement une autorisation pour la construction d’un nouveau réacteur. Alors que les assemblées générales des Verts et du PS ont été unanimes pour s’y opposer, les yeux sont rivés sur la position du parti du Centre. S’il bascule vers M. Rösti, le nucléaire pourrait redevenir une option en Suisse.

L’Alliance fédérale Sortons du nucléaire regroupe des ONG, des partis, l’association des Médecins pour l’environnement et la Société suisse pour l’énergie solaire. En cas de décision pro-nucléaire au parlement, l’alliance et ses membres iront récolter 50 000 signatures qui soumettront alors la décision parlementaire à une votation citoyenne.

Belgique : Reculer pour mieux sortir du nucléaire

L’arrêt des derniers réacteurs belges prévu pour fin 2025 aurait dû marquer la sortie du nucléaire dans le pays, en vertu de la loi promulguée en 2003. Il n’en sera rien. Un nouveau texte de loi, voté le 15 mai 2025, supprime toute mention de sortie de l’atome en 2025. Si deux des quatre réacteurs ont déjà reçu l’autorisation de fonctionner jusqu’en 2035 (Tihange 3 et Doel 4), ce texte pourrait également ouvrir la porte à la prolongation des deux autres (Tihange 1 et Doel 2). Adopté par une large majorité de député·es belges (102 voix pour, 8 contre, 31 abstentions…), le texte lève aussi l’interdiction de construire de nouveaux réacteurs nucléaires.
Ces projets sont cependant encore loin de la concrétisation. Engie, qui s’occupe des réacteurs encore en activité, a exclu toute possibilité de prolongation de Tihange 1 et Doel 2. Si l’opérateur s’est engagé jusqu’en 2035 pour les réacteurs Tihange 3 et Doel 4, il a déjà fait savoir qu’il serait illusoire de les prolonger au-delà.

Du côté du mouvement antinucléaire belge, l’heure n’est donc pas au découragement mais au regroupement ! « On a recréé un mouvement de front entre douze organisations antinucléaires, climatiques et pacifiques, pour contrecarrer la propagande et la démagogie du lobby nucléaire et du gouvernement de droite pro-nucléaire », explique Marc Alexander de l’association VAKS, Verenigde Actie Kern Stop (United Action Nuclear Stop). Pour renforcer la lutte antinucléaire, cette coalition compte mener des actions symboliques mais aussi élargir ses rangs : « Il ne faut pas seulement des fronts antinucléaires belges plus larges, mais aussi une coopération internationale contre ce lobby. » L’appel est lancé.

Allemagne : S’allier aux pays frontaliers

Le 15 avril 2023, 21 ans après la décision de sortie de l’atome, l’Allemagne a mis à l’arrêt ses derniers réacteurs nucléaires. Début 2025, pendant la campagne électorale, les chrétiens-démocrates ont poussé pour la remise en service des centrales. Face à une forte mobilisation citoyenne (150 000 signatures récoltées en quelques jours), à l’état déjà avancé du démantèlement et à la position marquée des socio-démocrates qui ne souhaitaient pas faire marche arrière, cette tentative a finalement échoué.

Si plusieurs luttes ont encore lieu sur le territoire allemand, avec notamment l’opposition au projet d’usine de combustibles Framatome-Rosatom à Lingen, et aux transports Castors, le gros de la partie se joue désormais au-delà des frontières.
Armin Simon, du mouvement antinucléaire allemand .ausgestrahlt, s’inquiète ainsi de l’abandon de la position allemande antinucléaire au niveau européen. Comme Marc Alexander en Belgique, il appelle à renforcer les liens des associations antinucléaires entre pays voisins. « L’annonce du gouvernement belge de supprimer la sortie du nucléaire a immédiatement créé des protestations [en Allemagne], souligne le militant. Des groupes antinucléaires de la région frontalière sont en train de s’allier avec des groupes belges et néerlandais pour que les centrales belges déjà très âgées ne soient pas prolongées. »

.augestrahlt compte également lancer une étude sur le danger que font peser les centrales suisses sur l’Allemagne. « Si ça marche bien, cela pourrait augmenter la pression sur la politique suisse et aider les antinucléaires suisses », s’enthousiasme Armin.

  • Philippe de Rougemont et Louiselle Debiez

Notes

[1Verso la neutralità climatica con elettricità 100 % rinnovabile, 100 % rinnovabili network, 11/03/2025



Soyez au coeur de l'information !

Tous les 3 mois, retrouvez 36 pages (en couleur) de brèves, interviews, articles, BD, alternatives concrètes, actions originales, luttes antinucléaires à l’étranger, décryptages, etc.

Je m'abonne à la revue du Réseau