Paru dans Sortir du nucléaire n°111, Automne 2026. Mis en ligne le 30 octobre 2026
Depuis 2023, Énergies renouvelables pour tous défend une transition fondée sur les renouvelables, la sobriété, l’efficacité énergétique et les flexibilités. L’association réunit une vingtaine de spécialistes bénévoles, ingénieurs, scientifiques, juristes et économistes qui agissent par l’analyse, par les consultations publiques et, quand il le faut, par l’action en justice. En avril 2026, Enr pour tous a répondu à la consultation de RTE et a déposé en juin, avec l’économiste Alain Grandjean, des observations auprès de la Commission européenne sur les aides au programme EPR2. Rencontre avec Stéphane His, président de l’association.
L’actualisation corrige de vraies faiblesses. Mais nous ne partageons pas le chiffre de 850 TWh retenu comme cas de base pour la consommation d’électricité de la France en 2050, contre 650 dans l’édition de 2021. Et des points restent problématiques.
Un point compte plus que les autres, le coût du capital. RTE retient un Coût moyen pondéré du capital (CMPC) [1] après impôts unique pour toutes les filières, 6 %, reléguant des variants à l’analyse de sensibilité [2] que personne ne lit. Cela revient à décréter que prêter pour un chantier nucléaire de 15 ans, dont aucun exemplaire au monde n’a été livré sans dérive majeure, présente le même risque que financer un parc solaire construit en 18 mois. Le régulateur, la Commission de régulation de l’énergie (CRE), dit l’inverse, puisqu’il retient 7,3 % pour le parc historique et EDF davantage (8,6 à 10,1 %) [3]. Et EDF a déclaré à 18 mois d’intervalle 13,5 % de coût des fonds propres après impôt à la CRE, contre 6,5 à 8,5 % à Bruxelles, dans le cadre de l’enquête en cours sur le financement des EPR2 [4].
Viennent les hypothèses techniques. RTE projette pour le photovoltaïque (PV) au sol 775 €/kW en 2050, une baisse de 4 % en 26 ans, quand le coût mondial moyen était déjà de 691 dollars en 2024. Les facteurs de charge sont de 28 % pour l’éolien terrestre et 39 % pour l’éolien en mer, alors que les nouveaux projets français à terre sont estimés entre 32 et 34 % et que l’offshore peut être envisagé à 50 %. Un facteur de charge sous-évalué, c’est un coût d’investissement surévalué pour obtenir les TWh nécessaires. Chaque hypothèse est dite prudente. Mais elles le sont toutes dans le même sens.
Les éoliennes et le PV ne sont pas directement connectés au réseau, ils passent par un convertisseur de puissance, dont la fonction est de calibrer le courant produit afin de l’adapter au réseau. Il existe deux catégories de convertisseurs : le grid following et le grid forming. Le premier, pour fonctionner, doit être connecté à un réseau fonctionnel, ce qui signifie qu’en cas de panne massive, il n’y a plus d’énergie injectée sur le réseau. À l’inverse, pour le grid forming, le système génère ses propres références de fréquence et de tension, et peut adapter le courant produit sans avoir besoin d’un réseau fonctionnel comme référence. Il ne suit plus le réseau, il contribue à le construire.
C’est décisif, car un rapport conjoint de RTE et de l’AIE posait en 2021 quatre conditions pour un système électrique très renouvelable. La première portait sur la stabilité malgré la baisse de l’inertie [des alternateurs des centrales nucléaires, thermiques et hydrauliques], et le rapport concluait qu’il existe un large consensus scientifique sur la stabilité théorique d’un tel système, mais que les solutions techniques n’étaient pas disponibles commercialement à l’échelle d’un système comme celui de la France.
Le grid forming y figure explicitement comme l’une de ces solutions, testée en laboratoire et sur des microréseaux, mais pas encore à grande échelle. C’est cette seule réserve qui fondait l’idée qu’un tel système serait plus risqué. Cinq ans plus tard, la démonstration a eu lieu, notamment en Australie. Reste le coût mais, dans Futurs énergétiques 2050, RTE évalue le développement de ces solutions, par onduleurs grid forming ou par compensateurs synchrones, entre 200 et 900 millions d’euros par an en 2060 selon les scénarios, juge ce montant faible au regard du coût total du système et qualifie son évaluation de conservatrice.
Le black-out ibérique l’a illustré, puisque le rapport final du panel d’experts de l’association européenne des gestionnaires de transport d’électricité ENTSO-E, publié en mars 2026, retient des lacunes dans le réglage de la tension et écarte explicitement le manque d’inertie. Le grid forming ne dispense ni de flexibilité ni de réseaux renforcés, mais il transforme la stabilité, d’obstacle rédhibitoire en ligne de coût modeste.
Le problème tient en un chiffre. RTE retient 224 €/kWh pour une batterie de quatre heures et projette pour 2050 une évolution d’environ… 0 %. Or, le coût mondial moyen d’un système batterie clé en main était déjà de 117 dollars en 2025, en baisse de 70 % depuis 2022. RTE inscrit pour 2050 un prix que le monde a battu il y a un an. Nous proposons 100 à 130 € pour 2050, et des systèmes de 8 heures que RTE ne publie même pas.
Cela change tout, car c’est le coût de la flexibilité, avec celui des réseaux, qui creusait l’écart entre les scénarios. RTE écrivait en 2021 que leur classement n’était pas modifié par les sensibilités, sauf en combinant des hypothèses basses sur les renouvelables et très hautes sur le nucléaire. Nous y sommes.
Pas un scénario militant en miroir. Ce qui manque n’est pas un mix de plus, c’est la loyauté de la comparaison. Nous demandons un coût du capital différencié par filière, des hypothèses de renouvelables alignées sur les meilleures pratiques européennes plutôt que sur le statu quo administratif français, une analyse prolongée au-delà de 2060, car celle de 2021 était flattée par des réacteurs amortis, un énoncé clair de ce qui est exclu du chiffrage, risque d’accident nucléaire en tête, et la publication des données d’entrée pour que des tiers puissent refaire tourner l’exercice.
Nos observations à Bruxelles aboutissent à des chiffres qui méritent d’être connus. Aux conditions de marché, le coût complet de l’électricité des EPR2 ressort à 226 €/MWh. Avec le dispositif notifié, prêt de la Caisse des dépôts à 3 % sur 60 % du devis et frais de chantier à taux nul, il tombe à 105 €. Ces 121 € d’écart ne doivent rien à une performance industrielle, ils résultent de l’abaissement du coût du capital par la puissance publique. Le coût pour la collectivité s’établit entre 153 et 259 milliards non actualisés.
Ces engagements ont désormais une adresse budgétaire. Le rapport sur les plafonds de dépenses du projet de loi de finances pour 2027, transmis au Parlement le 15 juillet 2026, crée le programme 387 pour la bonification du prêt et un compte de commerce numéroté 916 pour en sécuriser la budgétisation. Ce programme est rattaché à la mission "Engagements financiers" de l’État, celle de la charge de la dette. Aucun montant n’est publié, et ce compte relève d’un régime où les dépenses prévues sont évaluatives et non limitatives, contrairement à celles inscrites au budget d’un ministère.
Postérieurement à la réalisation de cet entretien avec Stéphane His en septembre 2026, le PLF 2027 déposé à l’Assemblée nationale le 1er octobre 2026 indique une évaluation de 137 820 000 euros d’intérêts intercalaires pour 6 EPR2 que le gouvernement veut faire prendre en charge par le budget de l’État rien que pour 2027, et ce ne serait que la première année.
Demander les chiffres, car cette décision est budgétaire autant qu’industrielle et passe devant le Parlement. Interroger les parlementaires sur ce que ces sommes suppriment ailleurs. Participer aux consultations, car parfois les contributions sont publiées et elles pèsent. Nous demandons que la comparaison soit faite à armes égales, avant l’irréversible.
Les travaux cités dans cet entretien sont accessibles sur enrpourtous.fr, en particulier les observations sur les aides d’État au programme EPR de juin 2026 et la contribution à la consultation de RTE sur la mise à jour de l’étude Futurs Énergétiques 2050 de mai 2026, ainsi que de nombreuses publications ultérieures.
[1] Moyenne pondérée du coût des fonds propres et de la dette.
[2] Le résultat avec la modification d’une seule variable.
[3] Évaluation des coûts complets de production de l’électricité au moyen des centrales électronucléaires historiques pour la période 2026-2028, CRE, septembre 2025
[4] AIDES D’ÉTAT – France — Aide d’État SA.119469 (2025/N) — Soutien à la construction et à l’exploitation de six nouveaux réacteurs nucléaires en France — Invitation à présenter des observations en application de l’article 108, paragraphe 2, du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, Journal Officiel de l’Union Européenne, 7 mai 2026