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Sortir du nucléaire n°109



Printemps 2026
Crédit photo : © James Lee - Unsplash

Ne paniquez pas, tout est sous contrôle

Il y a 40 ans, une erreur humaine à la centrale de Tchernobyl menait à une catastrophe nucléaire considérée aujourd’hui encore comme l’accident industriel le plus effrayant par 46 % des Français·es [1]. En 2011, l’accident de Fukushima Daiichi démontrait le sous-dimensionnement des installations nucléaires face à un aléa naturel extrême. En France, les autorités se rassurent sur la probabilité d’un accident en mettant à niveau leurs installations. À l’heure où la tempête Goretti a mis à l’arrêt les réacteurs de Flamanville, il est pourtant raisonnable de questionner le niveau de sûreté des installations nucléaires françaises.

Risques et accidents Incidents / Accidents Nucléaire et démocratie

Calculs à multiples inconnues

L’évaluation de la sûreté des centrales est fondée sur une approche déterministe (l’étude d’un nombre limité d’accidents) et probabiliste. Cette dernière est basée sur des analyses techniques évaluant les risques liés aux installations nucléaires en termes de fréquence des événements redoutés selon des scénarios et leurs conséquences. En 2010, une étude [2] assurait : "La probabilité d’un accident grave dans une centrale nucléaire, suivi d’un important rejet de radioactivité a été divisée par 1 600 entre la conception initiale des premiers réacteurs [et celle] d’aujourd’hui". Un an plus tard, un tsunami entraînait la fusion des cœurs des réacteurs 1, 2 et 3 de la centrale nucléaire de Fukushima Daïchi, pointant ainsi les limites des études probabilistes. Il apparaît difficile de calculer des probabilités d’occurrence de combinaisons d’événements rares, de défaillances techniques, d’erreurs humaines, d’attaques terroristes ou encore de guerres.

Réactions en chaîne

Centrale nucléaire du Blayais.
CC by Pierre Alain Dorange - Wikipedia

Dans le domaine nucléaire, l’amélioration de la sûreté ne semble pouvoir exister qu’en réaction aux événements passés : la création de l’entité qui deviendra l’Autorité de Sûreté Nucléaire et de Radioprotection (ASNR) a été décidée après le deuxième accident de la centrale de Saint-Laurent-des-Eaux, en 1980. À l’époque, il n’avait pas été jugé probable qu’une fusion du cœur du réacteur puisse laisser échapper du plutonium dans la Loire.

Fin 1999, l’inondation partielle de la centrale du Blayais à cause de la tempête Martin a obligé la prise en compte des cumuls de phénomènes qui n’étaient pas envisagés jusque-là, comme des vents violents et une "surcote" [3].

À la suite de l’accident de Fukushima Daiichi, les installations nucléaires françaises ont fait l’objet d’évaluations complémentaires de sûreté. Au vu des résultats, l’ASNR a demandé aux exploitants de procéder à la mise à niveau des installations et de leur organisation de crise avec la mise en place d’un "noyau dur" : un ensemble de dispositions ayant pour objectif d’accroître le niveau de résistance des installations, en cas d’agression naturelle extrême ou de perte de fonctions vitales pouvant conduire à des rejets de radioactivité.

15 ans plus tard, la totalité des travaux prévus pour se mettre en conformité ne sont pas encore terminés et déjà ceux qui le sont montrent des failles. À Flamanville, le centre de crise local (CCL), censé résister à des agressions extrêmes d’origine externe, a perdu son alimentation électrique principale pendant la tempête Goretti, alors que l’intensité des vents et des embruns était comprise dans les hypothèses normalement retenues. Preuve que malgré les efforts, les incidents ne peuvent pas tous être évités.

Rien à déclarer

Les incidents déclarés sur les installations nucléaires sont catégorisés selon l’échelle internationale des événements nucléaires qui compte huit niveaux allant des anomalies (niveau 1) à l’accident majeur (niveau 7), le niveau 0 étant celui des écarts. D’après l’ASNR [4], l’échelle INES est "destinée à faciliter la perception par les médias et le public de l’importance de l’événement", mais "[elle] ne constitue pas un outil d’évaluation". La déclaration des événements de niveau 0 est importante pour l’analyse des signaux faibles – la partie immergée de l’iceberg.

Le nombre d’événements déclarés atteint des sommets pour l’EPR de Flamanville. EDF justifie ce record par une machine plus complexe, des circuits plus nombreux et des règles générales d’exploitation (sorte de code de la route d’exploitation) qui comptent plus de critères que les autres réacteurs. Malgré le vieillissement des centrales et l’EPR de Flamanville qui comptabilise à lui seul 50 incidents significatifs sur 2025 dont 15 de niveau 1, le nombre d’événements déclarés stagne au global. La raison est simple pour l’ASNR : "Cela dépend beaucoup de la culture du site et du management impulsé par la direction". Les critères et les modalités de déclaration sont sujets à interprétation. Attendue pour 2026, la révision des critères de déclaration des événements significatifs devrait apporter son lot de clarifications et surtout s’intégrer enfin dans une décision "juridiquement contraignante". Décision qui ne laisse pas de marbre les exploitants comme Orano craignant "l’inflation réglementaire". La déclaration de ces événements significatifs est pourtant indispensable pour éviter leur reproduction et déterminer leur cause profonde.

Les accidents sont autant de leçons à prendre en compte pour encore élever le niveau de sûreté... avant le prochain événement. Le risque zéro n’existe pas – surtout sur un parc vieillissant qui cumule les problèmes génériques [5] et qu’EDF tentera de maintenir en vie jusqu’à 60, 70 ou 80 ans peut-être.

Marjorie D’Agostino, Louiselle Debiez et Françoise Pouzet


Notes

[1Baromètre de perception des risques de l’ASNR, 2025.

[2Évaluation des risques d’accidents nucléaires comparés à ceux d’autres filières énergétiques de l’Agence pour l’Énergie nucléaire.

[3Rapport IRSN, Anticipation et résilience : Réflexions dix ans après l’accident de Fukushima Daiichi, 2021.

[4Article dans le journal Contexte du 21 février 2020 – Vieux, et donc dangereux ?

[5En 2022, l’apparition de fissures induites par la corrosion sous contrainte des tuyauteries des circuits d’injection de sécurité avait nécessité l’arrêt de la moitié du parc.



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