Ukraine : la transition énergétique par temps de guerre
Depuis la catastrophe de Tchernobyl en 1986, une zone d’exclusion s’étend majoritairement en Ukraine, et partiellement en Biélorussie. Depuis le début de la guerre menée par la Russie en Ukraine, ce site est devenu le théâtre d’affrontements. Pauline Boyer, chargée de campagne transition énergétique et nucléaire pour Greenpeace France, s’est rendue sur place dans le cadre d’une mission menée par l’ONG. Elle nous raconte.
À quels enjeux sanitaires la population ukrainienne est-elle confrontée autour de Tchernobyl ?
La forêt y est extrêmement contaminée, de nombreux déchets radioactifs provenant du réacteur 4 ayant explosé y sont enterrés. Aujourd’hui, un des risques principaux pour la population est celui des feux de forêt, qui remettent en suspension ces éléments radioactifs. À cela s’ajoute un problème d’accessibilité pour les pompiers lorsqu’ils doivent éteindre ces feux, en raison des mines antipersonnel qui s’y trouvent depuis la guerre.
Depuis 1986, il existe un laboratoire – aujourd’hui appelé écocentre – où des scientifiques travaillent, font des prélèvements d’eau, de terre, ont accès à de nombreux instruments de mesure. Quand les troupes russes sont arrivées et ont occupé Tchernobyl en 2022, elles ont cassé beaucoup de matériel qui ne sert qu’à la science, ont pris les disques durs des ordinateurs. La réhabilitation des laboratoires a été possible grâce aux dons de la communauté internationale.
Greenpeace a constitué une bibliographie avec les études qui ont été faites sur l’impact des faibles doses, liées à l’ingestion du césium 137 – via la poussière radioactive et les aliments cultivés dans les potagers. Ce sont les familles les plus pauvres qui sont les plus touchées, parce qu’elles n’ont pas les moyens de se procurer des denrées exemptes de radioactivité.
Le Pr Youri Bandajevski a passé sa vie à étudier l’impact de l’accident nucléaire sur la santé, notamment celle des enfants. Il a mis en évidence le lien entre l’ingestion de radioactivité et différentes pathologies, en dehors des seuls cancers : malformations génitales, avortements spontanés, malformations cardiaques, problèmes de développement des enfants, retard mental, etc.
Avec cet accident nucléaire, on met beaucoup l’accent sur le côté spectaculaire des morts par irradiation (syndrome d’exposition radioactive aiguë), notamment des liquidateurs. En parallèle, il y a une invisibilisation des victimes de long terme, y compris les descendant·es de personnes contaminées : la contamination a un impact génétique sur la génération d’après, voire la suivante. Tout cela est largement invisibilisé par l’industrie nucléaire.
Timothy A. Mousseau a beaucoup étudié l’impact sur la faune. Il y a des animaux dans la zone d’exclusion, mais en nombre plus limité à l’intérieur d’une même espèce, et les individus ne sont pas en bonne santé. Son travail permet de démystifier cette idée de forêt enchantée qui serait le paradis des animaux, simplement parce que l’humain n’est plus là.
Tu peux nous dire un mot sur la centrale de Zaporijjia ?
Zaporijjia est un endroit stratégique, la centrale représentant une énorme production d’énergie. Elle est occupée par les troupes russes depuis 2022. Tous les réacteurs ont été arrêtés quelques mois après le début de l’occupation, en septembre 2022. Un certain niveau de violence physique et psychologique, à l’égard des travailleurs, a régné dans la centrale. Son arrêt a été la meilleure décision en temps de guerre. Pour la Russie, c’est une manière de neutraliser la production d’électricité, tout en militarisant la zone. Elle sait que l’Ukraine ne va pas attaquer une centrale nucléaire sur son propre territoire. C’est une occupation très symbolique : la Russie ose faire ce qui n’a jamais été fait avant, c’est-à-dire voler une centrale nucléaire à un autre pays, ce qui va évidemment à l’encontre du droit international.
Peux-tu nous décrire la stratégie de la Russie d’atteinte aux infrastructures énergétiques ?
La stratégie de la Russie est d’affaiblir le moral du peuple ukrainien, en ciblant principalement les infrastructures énergétiques et les sous-stations. Aujourd’hui, l’Ukraine est en précarité énergétique. C’est de la survie. C’est aussi une atteinte à la vie qui perd sa normalité, et une atteinte morale au peuple avec un objectif de terreur. Les attaques peuvent tomber partout.
Concernant l’attaque de l’arche de confinement à Tchernobyl, Greenpeace France a commandé une étude, qui prouve que le drone n’est pas arrivé là par hasard. C’est très symbolique de détruire le fonctionnement d’une construction qui a été un des projets pharaoniques du XXIe siècle. L’arche a été terminée en 2018, plus de 45 pays ont contribué à son développement.
Tu t’es rendue à Tchernobyl via l’équipe de Greenpeace, tu peux nous en dire plus ?
J’y suis allée au sein d’une équipe internationale d’expert·es en radioprotection, capable de mener rapidement des mesures indépendantes sur le terrain. C’est essentiel puisque souvent, quand un accident survient, cela laisse place à beaucoup de mensonges. Dans le cas de la guerre en Ukraine, dès les premières heures, l’équipe s’est réunie et a produit des expertises sur Tchernobyl et les sites nucléaires dangereux en Ukraine.
Quand les troupes russes ont quitté Tchernobyl, les expert·es ont monté une mission pour aller faire ces premières mesures. Je fais partie d’une des missions menées par Greenpeace à Tchernobyl à ce moment-là. Le bureau ukrainien de Greenpeace a été fondé en septembre 2024. Shaun Burnie et Jan Vande Putte sont les moteurs du projet. Greenpeace France a notamment financé une plateforme de prélèvement, aujourd’hui utilisée par les scientifiques près de la rivière de Prypiat. Une publication scientifique va être éditée aux alentours de Tchernobyl grâce à ça.
Greenpeace équipe des locaux en panneaux solaires, parle-nous du projet ?
En Ukraine, Greenpeace soutient et documente les crimes de guerre, pour que plus tard justice puisse être faite.
Un autre enjeu est celui de la réponse à la précarité dans laquelle est plongée la population ukrainienne en raison des bombardements massifs. L’un de ces moyens est la pose de panneaux solaires sur les bâtiments stratégiques : les écoles et les hôpitaux. En zone rurale, l’école, c’est le centre du village. Dans les hôpitaux il y a une nécessité vitale d’avoir de l’électricité constante. L’Ukraine est un pays où il n’y avait pas de politique de développement des énergies renouvelables avant la guerre. Son énergie était d’origine nucléaire et fossile. Les énergies renouvelables sont une façon de résister et d’améliorer la vie quotidienne des Ukrainien·nes.
Greenpeace Ukraine est aussi en train de mettre au point une formation à destination des femmes pour la pose d’installations solaires. Beaucoup d’hommes sont au front ou morts, et de nombreuses femmes sont disponibles pour faire ce travail dont la nécessité est absolue. Il y a donc d’abord le développement de formations accessibles aux femmes, et ensuite un énorme travail pour convaincre les entreprises d’embaucher les femmes formées, ce qui est loin d’être facile dans une société aussi patriarcale. C’est Polina Kolodiazhna qui est motrice de ce projet au sein de Greenpeace Ukraine.
Un dernier mot ?
Le nucléaire est une menace permanente dont on pourrait se passer. En cas de guerre, la population vivant à proximité des centrales nucléaires menacées subit un stress et une terreur supplémentaires. Quand on va là-bas, dans un pays aussi nucléarisé et sous les bombes, on ressent encore plus l’impact au long terme du nucléaire.
Propos recueillis par Garance Dupouy Bossu et Mathilde Damecour

