Paru dans Sortir du nucléaire n°111, Automne 2026. Mis en ligne le 3 novembre 2026
La version 2026 des scénarios Futurs énergétiques de RTE croise cinq mix de production dont trois avec du nouveau nucléaire, avec trois trajectoires de consommation électrique encore augmentées. Nous vous en proposons ici une analyse critique.
En 2022, parallèlement aux scénarios Futurs énergétiques de RTE, était sortie une nouvelle version du scénario négaWatt qu’on peut rapprocher de la trajectoire "sobriété" de RTE avec un mix 100 % renouvelable en 2050.
L’ADEME avait aussi sorti fin 2021 Transition(s) 2050 qui proposait quatre scénarios énergétiques : Les scénarios S2, S3 et S4 présentaient des trajectoires de consommation proches de celles de Futurs énergétiques et S2 proche de celle de négaWatt. Surtout, S1 et S2 étaient sans nouveau nucléaire et S3 avait deux variantes de mix, avec ou sans nouveau nucléaire.
Malheureusement, et ce n’est sans doute pas une coïncidence, ce document n’est paru qu’après le funeste discours de campagne de Macron à Belfort en février 2022, où il annonçait souhaiter la construction de six nouveaux EPR2 et l’étude de la mise en chantier de huit autres avant 2050.
Les scénarios de niveau de consommation S3 de 650 TWh avec ou sans nouveau nucléaire étaient très proches en coût [1].
Or, la réévaluation du coût des six EPR2 par EDF de 51,7 à 72,8 milliards d’€2020 donne un avantage définitif au scénario sans nouveau nucléaire avec, à la place, 24 GW d’éolien offshore flottant supplémentaire par rapport au scénario avec nouveau nucléaire. Le nucléaire est clairement le moyen de production d’électricité le plus cher ! Quand bien même le niveau de consommation de ces trajectoires ADEME S3 ou RTE "de référence" serait atteint, l’option éolien offshore flottant supplémentaire serait préférable à celle du nouveau nucléaire. Et l’éolien terrestre fait encore mieux selon la page 39 du document "Modélisation et optimisation des mix électriques 2020-2060" de l’ADEME, publié en février 2022.
Quand il y a des projets nucléaires (cf. ci-dessous les bilans prévisionnels RTE 2005 à 2013 et surtout depuis 2021), le prévisionnel de consommation grimpe en flèche. Quand il n’y en a pas, ce prévisionnel est stable voire en baisse (les prévisionnels 2014 à 2019 sont sous l’influence de la loi de transition énergétique pour la croissance verte qui prévoyait à juste titre la fermeture de 14 réacteurs de 2015 a 2025 – seuls ceux de Fessenheim ont été arrêtés).
RTE se rend tout de même à une évidence dans son Bilan prévisionnel 2025 publié le 9 décembre 2025 : les moyens de production supplémentaires les plus chers – en premier lieu le nucléaire – ne parviendront pas à être justifiés par une consommation d’électricité pas aussi forte qu’attendue.
"À moyen et long terme, la poursuite d’une tendance d’électrification modérée conduiraità remettre en question également des projets éoliens en mer (notamment flottants) et lesnouveaux réacteurs nucléaires. L’optimum économique à moyen terme pour le système électrique, si la consommation n’augmente pas ou peu, consiste à limiter les investissements dans des installations très capitalistiques et à privilégier plutôt la prolongation de la durée de vie de cellesqui existent, ou à investir dans les filières les plus compétitives à court terme. Le nouveau nucléaire ou l’éolien en mer flottant n’en font pas partie." - Bilan prévisionnel Édition 2025, Période 2025-2035, RTE, p.27
Pourtant, la version 2026 de Futurs énergétiques s’oriente vers un ajout de 200 TWh [2] de consommation à la trajectoire de consommation de référence. Comment ?
Les dépenses d’investissement de post-exploitation ne sont pas indiquées pour EPR, EPR2 et SMR. Le coût d’investissement (CAPEX) EPR2 est censé être celui à date : on est pourtant déjà à l’heure actuelle au-delà des 8 250 €2025/kW indiqués. Selon l’INSEE, 72,8 milliards d’euros de 2020 en donnent 84,07 de 2025, soit 8 390 €2025/kW pour 6 EPR2 de 1 670 MW. Nul doute que ce chiffre va encore s’envoler au fil des réévaluations successives si le projet de six EPR2 devait se poursuivre !
Les charges d’exploitation (OPEX) semblent sous-évaluées : la Commission de régulation de l’énergie (CRE) indique dans un rapport du 22 septembre 2025 [3] un montant plus élevé de plus de 10 €/MWh auquel EDF surenchérit de 10 €/MWh supplémentaires !
N’oublions pas qu’à ces OPEX doivent être ajoutés les CAPEX (13,1 €/MWh selon EDF) et le coût du financement (19,8 €/MWh selon EDF), soit un coût total de 81,5 €2026/MWh selon EDF au périmètre des 57 réacteurs existants dont l’EPR de Flamanville en 2029-2031. Ce n’est pas très compétitif, et l’EPR de Flamanville, le grand carénage, Cigeo et l’"Aval du futur" envisagés, ont plombé ce résultat sans doute encore optimiste.
Le nouveau nucléaire amènerait la France à violer certains de ses engagements européens et internationaux. Citons :
[2] 10 TWh correspondent environ à la production annuelle attendue d’un EPR2.
[3] Évaluation des coûts complets de production de l’électricité au moyen des centrales électronucléaires historiques pour la période 2026-2028, Commission de régulation de l’énergie, 22 septembre 2025, page 52.
[4] La Cour de justice annule la décision de la Commission approuvant l’aide de la Hongrie pour la centrale nucléaire Paks II, Cour de Justice de l’Union Européenne, 11 septembre 2025
[5] L’expression "procédure de déficit excessif" renvoie à une règle budgétaire européenne qui limite le déficit public à 3% du PIB et la dette publique à 60% du PIB. La France est largement sortie de ces clous-là. Déficit excessif : pourquoi la France reste sous surveillance de l’Union européenne, www.touteleurope.eu, 16 juillet 2026