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Sortir du nucléaire n°111



Automne 2026
Crédit photo : ©️Evening_tao - Magnific

Limites et biais des scénarios RTE

La version 2026 des scénarios Futurs énergétiques de RTE croise cinq mix de production dont trois avec du nouveau nucléaire, avec trois trajectoires de consommation électrique encore augmentées. Nous vous en proposons ici une analyse critique.

Alternatives et sortie du nucléaire Politique énergétique Coût du nucléaire

Le nucléaire coûte plus cher dans les scénarios électriques pour 2050

En 2022, parallèlement aux scénarios Futurs énergétiques de RTE, était sortie une nouvelle version du scénario négaWatt qu’on peut rapprocher de la trajectoire "sobriété" de RTE avec un mix 100 % renouvelable en 2050.

L’ADEME avait aussi sorti fin 2021 Transition(s) 2050 qui proposait quatre scénarios énergétiques : Les scénarios S2, S3 et S4 présentaient des trajectoires de consommation proches de celles de Futurs énergétiques et S2 proche de celle de négaWatt. Surtout, S1 et S2 étaient sans nouveau nucléaire et S3 avait deux variantes de mix, avec ou sans nouveau nucléaire.
Malheureusement, et ce n’est sans doute pas une coïncidence, ce document n’est paru qu’après le funeste discours de campagne de Macron à Belfort en février 2022, où il annonçait souhaiter la construction de six nouveaux EPR2 et l’étude de la mise en chantier de huit autres avant 2050.

Les scénarios de niveau de consommation S3 de 650 TWh avec ou sans nouveau nucléaire étaient très proches en coût [1].

Extrait du Tableau 1 Description des 4 scénarios de Transition(s) 2050
©️Transition(s) 2050, feuilleton mix électrique, ADEME, février 2022, page 6

Or, la réévaluation du coût des six EPR2 par EDF de 51,7 à 72,8 milliards d’€2020 donne un avantage définitif au scénario sans nouveau nucléaire avec, à la place, 24 GW d’éolien offshore flottant supplémentaire par rapport au scénario avec nouveau nucléaire. Le nucléaire est clairement le moyen de production d’électricité le plus cher ! Quand bien même le niveau de consommation de ces trajectoires ADEME S3 ou RTE "de référence" serait atteint, l’option éolien offshore flottant supplémentaire serait préférable à celle du nouveau nucléaire. Et l’éolien terrestre fait encore mieux selon la page 39 du document "Modélisation et optimisation des mix électriques 2020-2060" de l’ADEME, publié en février 2022.

Capture d’écran des Coûts complets des scénarios, calculés sur la trajectoire 2020-2060

RTE se trompe sur l’évolution de la consommation !

Quand il y a des projets nucléaires (cf. ci-dessous les bilans prévisionnels RTE 2005 à 2013 et surtout depuis 2021), le prévisionnel de consommation grimpe en flèche. Quand il n’y en a pas, ce prévisionnel est stable voire en baisse (les prévisionnels 2014 à 2019 sont sous l’influence de la loi de transition énergétique pour la croissance verte qui prévoyait à juste titre la fermeture de 14 réacteurs de 2015 a 2025 – seuls ceux de Fessenheim ont été arrêtés).

Évolution par RTE des prévisions de consommation en électricité
©️ Capture d’écran de la présentation "Marché de capacité et gestion de la demande", RTE, 11 février 2025, page 5

RTE se rend tout de même à une évidence dans son Bilan prévisionnel 2025 publié le 9 décembre 2025 : les moyens de production supplémentaires les plus chers – en premier lieu le nucléaire – ne parviendront pas à être justifiés par une consommation d’électricité pas aussi forte qu’attendue.

"À moyen et long terme, la poursuite d’une tendance d’électrification modérée conduirait
à remettre en question également des projets éoliens en mer (notamment flottants) et les
nouveaux réacteurs nucléaires. L’optimum économique à moyen terme pour le système électrique, si la consommation n’augmente pas ou peu, consiste à limiter les investissements dans des installations très capitalistiques et à privilégier plutôt la prolongation de la durée de vie de celles
qui existent, ou à investir dans les filières les plus compétitives à court terme. Le nouveau nucléaire ou l’éolien en mer flottant n’en font pas partie." - Bilan prévisionnel Édition 2025, Période 2025-2035, RTE, p.27

Pourtant, la version 2026 de Futurs énergétiques s’oriente vers un ajout de 200 TWh [2] de consommation à la trajectoire de consommation de référence. Comment ?

  • Par un renoncement à la rénovation énergétique (la consommation de chaleur pour le chauffage en 2050 augmente de 14 TWh dans le bâtiment de la version 2021 à la version 2026),
  • par un recours encore plus faible à la biomasse, qui baisse de 34 TWh de 2023 à 2050 pour le chauffage résidentiel dans la version 2026,
  • par la consommation escomptée des data centers, qui augmente de 40 TWh en 2050 de la version 2021 à la version 2026,
  • et enfin par l’inefficace production de carburants de synthèse (e fuels) pour des transports maritimes et aériens, dont le trafic reste anticipé à la hausse par RTE, avec pour conséquence une augmentation de la consommation d’électricité pour la production d’hydrogène et de e fuels de 43,4 TWh en 2050 de la version 2021 à la version 2026. Tout au plus peut-on concéder à RTE une électrification plus forte des transports routiers terrestres.

De nombreux biais sur les coûts du nucléaire dans les scénarios de RTE

Hypothèses par RTE des coûts du nucléaire
©️Capture d’écran du tableau "Coûts nucléaire" présent dans les annexes de la consultation publique 2026 sur l’actualisation du scénario "Futurs énergétiques 2050" de RTE, www.rte-france.com

Les dépenses d’investissement de post-exploitation ne sont pas indiquées pour EPR, EPR2 et SMR. Le coût d’investissement (CAPEX) EPR2 est censé être celui à date : on est pourtant déjà à l’heure actuelle au-delà des 8 250 €2025/kW indiqués. Selon l’INSEE, 72,8 milliards d’euros de 2020 en donnent 84,07 de 2025, soit 8 390 €2025/kW pour 6 EPR2 de 1 670 MW. Nul doute que ce chiffre va encore s’envoler au fil des réévaluations successives si le projet de six EPR2 devait se poursuivre !

Les charges d’exploitation (OPEX) semblent sous-évaluées : la Commission de régulation de l’énergie (CRE) indique dans un rapport du 22 septembre 2025 [3] un montant plus élevé de plus de 10 €/MWh auquel EDF surenchérit de 10 €/MWh supplémentaires !

N’oublions pas qu’à ces OPEX doivent être ajoutés les CAPEX (13,1 €/MWh selon EDF) et le coût du financement (19,8 €/MWh selon EDF), soit un coût total de 81,5 €2026/MWh selon EDF au périmètre des 57 réacteurs existants dont l’EPR de Flamanville en 2029-2031. Ce n’est pas très compétitif, et l’EPR de Flamanville, le grand carénage, Cigeo et l’"Aval du futur" envisagés, ont plombé ce résultat sans doute encore optimiste.

Des engagements européens et internationaux non respectés

Le nouveau nucléaire amènerait la France à violer certains de ses engagements européens et internationaux. Citons :

  • la directive RED III, relative aux énergies renouvelables. L’objectif pour 2030 d’énergies renouvelables dans la consommation brute d’énergie finale est attendu à au moins 44 % en 2030, toutes énergies confondues. Les mix nucléarisés nous éloignent de cet objectif.
  • la directive Efficacité énergétique. L’objectif de consommation énergétique finale est de 1 243 TWh en 2030 pour la France, toutes énergies confondues, et l’objectif de consommation maximale d’énergie primaire est de 1 845 TWh pour la France en 2030, soit une efficacité énergétique de 67 % dont le nucléaire nous éloigne.
  • la convention Ospar qui, de fait, interdit le renouvellement de la filière MOX.
  • des pratiques anticoncurrentielles contraires au droit de l’Union européenne (absence de prise en compte des alternatives, absence de marché public – Framatome seul en lice [4], entente avec Westinghouse).
  • un nouveau nucléaire plus coûteux que les énergies renouvelables – même à l’échelle du coût total du système électrique – dont le choix serait malvenu alors que la France est en "procédure de déficit excessif" [5].
  • Damien Renault

Notes

[1] Transition(s) 2050, feuilleton mix électrique, ADEME, février 2022, page 6

[2] 10 TWh correspondent environ à la production annuelle attendue d’un EPR2.

[3] Évaluation des coûts complets de production de l’électricité au moyen des centrales électronucléaires historiques pour la période 2026-2028, Commission de régulation de l’énergie, 22 septembre 2025, page 52.

[4] La Cour de justice annule la décision de la Commission approuvant l’aide de la Hongrie pour la centrale nucléaire Paks II, Cour de Justice de l’Union Européenne, 11 septembre 2025

[5] L’expression "procédure de déficit excessif" renvoie à une règle budgétaire européenne qui limite le déficit public à 3% du PIB et la dette publique à 60% du PIB. La France est largement sortie de ces clous-là. Déficit excessif : pourquoi la France reste sous surveillance de l’Union européenne, www.touteleurope.eu, 16 juillet 2026



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