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Sortir du nucléaire n°82

Été 2019

International

La Russie entre pétrole et nucléaire

Été 2019




À l’heure où l’industrie nucléaire française (EDF, Orano/ex Areva), japonaise (Mitsubishi, Toshiba, Hitachi) ou américaine (Westinghouse) connaissent des déboires ou sont dans la tourmente, l’industrie nucléaire russe fait régulièrement la une des journaux et semble accumuler les succès. Surfant sur les difficultés de ses concurrents, Rosatom, l’entreprise d’État qui regroupe toutes les activités nucléaires du pays, détient maintenant le plus gros portefeuille à l’exportation et multiplie les annonces de coopération nucléaire bilatérale. La Russie va-t-elle profiter de la crise du nucléaire occidental pour rafler la mise et vendre sa technologie au reste du monde, comme n’hésitent pas à l’affirmer certains commentateurs ? Pour tenter de répondre à cette question, il faudrait dissiper le rideau de fumée de propagande qui est venu remplacer le rideau de fer.



© ecodefense

Depuis le raccordement au réseau de Novovoronezh 2-2 le 1er mai 2019, le pays compte 36 réacteurs électronucléaires en exploitation (à comparer à 58 en France) et 6 en construction (1 en France), même si un ambitieux programme de plus de 20 nouveaux réacteurs est annoncé. Le parc a fourni 190 TWh en 2017, soit 17,8 % de la production électrique nationale (respectivement 379 TWh et 72% pour la France). Malgré son apparent dynamisme, le nucléaire russe n’apporte en fait qu’une contribution relativement modeste à l’approvisionnement énergétique de ce pays de près de 150 millions d’habitants.

L’année 2019 a également vu l’arrivée en Sibérie orientale de la première “centrale flottante“, l’Akademik Lomonosov. Toutefois il ne s’agit pas vraiment d’une nouveauté technologique : les deux réacteurs, de 35 MW électriques chacun, sont en fait adaptés d’une version déjà utilisée pour des brise-glaces. Et plus généralement, la première filière nucléaire au niveau mondial, les réacteurs à eau pressurisée, est issue de la technologie des sous-marins atomiques de la Guerre froide. Reste que les risques potentiels de ce modèle de centrale destiné à alimenter des régions insulaires ou très isolées, parfois dans des conditions climatiques très difficiles, sont immenses [1] .

© ecodefense

Agents de l’étranger

La prospérité rayonnante de Rosatom s’explique aussi par son impunité. La récente affaire de pollution au ruthénium-106 a révélé une nouvelle fois la faiblesse et l’absence d’autonomie de l’autorité de sûreté (Rostekhnadzor). Bien que la présence de ce radioélément ait été détectée l’année dernière dans une grande partie de l’Europe et que de nombreux éléments mettent en cause les installations de Mayak, dans l’Oural, la Russie a nié toute responsabilité contre toute évidence.

Mais dans ce pays qui compte plus d’une centaine d’installations de recherche nucléaire, souvent issues du programme militaire, la culture du secret très soviétique des organismes d’État est aussi renforcée par la répression qui frappe les militants et les organisations de la société civile qui souhaitent faire la lumière sur différents problèmes de pollution de l’environnement. De nombreuses associations écologistes qui ont bénéficié d’un financement extérieur pour mener des études ont été classées comme “agents de l’étranger“. Elles doivent de ce fait apposer cette mention infamante (signifiant clairement “espion“ pour le grand public) sur toutes leurs productions et sont soumises à des pressions et des amendes qui les réduisent progressivement au silence.

Il serait pourtant faux de croire que la répression a réussi à museler toute opposition au nucléaire en Russie. Certains groupes font entendre leurs critiques depuis de nombreuses années. C’est notamment le cas d’Ecodefense, née en 1989 dans l’enclave russe de Kaliningrad entre la Pologne et la Lituanie, et de son charismatique leader, Vladimir Sliviak. En mars 2019, l’organisation a publié une intéressante analyse du carnet de commandes de Rosatom à l’étranger à partir du dernier rapport public du conglomérat sur l’année 2017. Le géant russe se vante d’avoir un portefeuille de projets d’une valeur de 133 milliards de dollars, correspondant à 33 réacteurs nucléaires, une estimation manifestement surévaluée selon Ecodefense.

© ecodefense

Tout d’abord, les projets mentionnés par Rosatom concernent en grande partie des projets liés à des transferts de technologie ou des contrats liés au cycle du combustible. C’est notamment le cas d’un contrat de 600 Mds € conclu entre EDF et Tenex (filiale de Rosatom) pour le “recyclage“ de l’uranium de retraitement qui s’accumule en France depuis de longues années. De fait, les nouveaux réacteurs nucléaires ne représentent “que“ 97 Mds USD. Même en tenant compte d’un coût par réacteur officieux de 5 à 7 Mds USD, nettement inférieur à celui de ses concurrents, il est difficile de comprendre le carnet de commandes. Dans un certain nombre de cas, les projets sont complètement ou virtuellement abandonnés (Viêtnam, Arménie, Jordanie). D’autres tardent à se concrétiser (Égypte) ou prennent du retard (construction récemment retardée de quatre ans en Finlande). En ce début 2019, seulement sept réacteurs sont dans une phase active de construction : un en Turquie (Akkuyu, totalement financé par la Russie), deux au Bangladesh (Rooppur, coût 13 Mrd USD, crédit russe 11,4 Mds USD), deux au Belarus (Ostrovets, 11 Mds USD, crédit russe 10 Mrd) et deux en Inde (Kudankulam, 6,4 Mrd, crédit russe 3,4 Mds USD).

© ecodefense

Il est clair que les exportations nucléaires russes sont loin d’avoir une justification économique pour la Russie mais lui permettent de préserver des positions géostratégiques. Il s’agit avant tout pour elle de renforcer ses zones d’influence traditionnelles et sa position dans certains pays en développement. Accessoirement, comme chez d’autres détenteurs de l’arme atomique, il n’y a pas de cloisonnement très clair entre nucléaire civil et nucléaire militaire. La question qui se pose est : Vladimir Poutine a-t-il les moyens de ses ambitions, l’économie russe peut-elle soutenir son nucléaire dans le pays et à l’exportation ? Il semblerait que la situation soit déjà tendue puisqu’il a fallu dans certains cas (par ex. Fennovoima, Finlande) puiser dans un fonds souverain normalement prévu pour payer les retraites des citoyens russes pour remporter un contrat. Paradoxalement, ce sont en bonne partie les énormes exportations de pétrole et de gaz qui permettent au pays d’équilibrer sa balance commerciale et de maintenir sa politique nucléaire. Jusqu’à quand ?

Jean-Luc Thierry


Les associations antinucléaires en Russie

La plupart des groupes antinucléaires russes ne diffusent que des informations en russe. Quelques associations plus importantes diffusent cependant des informations en anglais.

Deux fédérations écologistes internationales implantées en Russie diffusent également des informations sur le nucléaire :


Notes

[1Voir à ce sujet pages 3 et 4, le contre argumentaire proposé sur les SMR.

© ecodefense

Depuis le raccordement au réseau de Novovoronezh 2-2 le 1er mai 2019, le pays compte 36 réacteurs électronucléaires en exploitation (à comparer à 58 en France) et 6 en construction (1 en France), même si un ambitieux programme de plus de 20 nouveaux réacteurs est annoncé. Le parc a fourni 190 TWh en 2017, soit 17,8 % de la production électrique nationale (respectivement 379 TWh et 72% pour la France). Malgré son apparent dynamisme, le nucléaire russe n’apporte en fait qu’une contribution relativement modeste à l’approvisionnement énergétique de ce pays de près de 150 millions d’habitants.

L’année 2019 a également vu l’arrivée en Sibérie orientale de la première “centrale flottante“, l’Akademik Lomonosov. Toutefois il ne s’agit pas vraiment d’une nouveauté technologique : les deux réacteurs, de 35 MW électriques chacun, sont en fait adaptés d’une version déjà utilisée pour des brise-glaces. Et plus généralement, la première filière nucléaire au niveau mondial, les réacteurs à eau pressurisée, est issue de la technologie des sous-marins atomiques de la Guerre froide. Reste que les risques potentiels de ce modèle de centrale destiné à alimenter des régions insulaires ou très isolées, parfois dans des conditions climatiques très difficiles, sont immenses [1] .

© ecodefense

Agents de l’étranger

La prospérité rayonnante de Rosatom s’explique aussi par son impunité. La récente affaire de pollution au ruthénium-106 a révélé une nouvelle fois la faiblesse et l’absence d’autonomie de l’autorité de sûreté (Rostekhnadzor). Bien que la présence de ce radioélément ait été détectée l’année dernière dans une grande partie de l’Europe et que de nombreux éléments mettent en cause les installations de Mayak, dans l’Oural, la Russie a nié toute responsabilité contre toute évidence.

Mais dans ce pays qui compte plus d’une centaine d’installations de recherche nucléaire, souvent issues du programme militaire, la culture du secret très soviétique des organismes d’État est aussi renforcée par la répression qui frappe les militants et les organisations de la société civile qui souhaitent faire la lumière sur différents problèmes de pollution de l’environnement. De nombreuses associations écologistes qui ont bénéficié d’un financement extérieur pour mener des études ont été classées comme “agents de l’étranger“. Elles doivent de ce fait apposer cette mention infamante (signifiant clairement “espion“ pour le grand public) sur toutes leurs productions et sont soumises à des pressions et des amendes qui les réduisent progressivement au silence.

Il serait pourtant faux de croire que la répression a réussi à museler toute opposition au nucléaire en Russie. Certains groupes font entendre leurs critiques depuis de nombreuses années. C’est notamment le cas d’Ecodefense, née en 1989 dans l’enclave russe de Kaliningrad entre la Pologne et la Lituanie, et de son charismatique leader, Vladimir Sliviak. En mars 2019, l’organisation a publié une intéressante analyse du carnet de commandes de Rosatom à l’étranger à partir du dernier rapport public du conglomérat sur l’année 2017. Le géant russe se vante d’avoir un portefeuille de projets d’une valeur de 133 milliards de dollars, correspondant à 33 réacteurs nucléaires, une estimation manifestement surévaluée selon Ecodefense.

© ecodefense

Tout d’abord, les projets mentionnés par Rosatom concernent en grande partie des projets liés à des transferts de technologie ou des contrats liés au cycle du combustible. C’est notamment le cas d’un contrat de 600 Mds € conclu entre EDF et Tenex (filiale de Rosatom) pour le “recyclage“ de l’uranium de retraitement qui s’accumule en France depuis de longues années. De fait, les nouveaux réacteurs nucléaires ne représentent “que“ 97 Mds USD. Même en tenant compte d’un coût par réacteur officieux de 5 à 7 Mds USD, nettement inférieur à celui de ses concurrents, il est difficile de comprendre le carnet de commandes. Dans un certain nombre de cas, les projets sont complètement ou virtuellement abandonnés (Viêtnam, Arménie, Jordanie). D’autres tardent à se concrétiser (Égypte) ou prennent du retard (construction récemment retardée de quatre ans en Finlande). En ce début 2019, seulement sept réacteurs sont dans une phase active de construction : un en Turquie (Akkuyu, totalement financé par la Russie), deux au Bangladesh (Rooppur, coût 13 Mrd USD, crédit russe 11,4 Mds USD), deux au Belarus (Ostrovets, 11 Mds USD, crédit russe 10 Mrd) et deux en Inde (Kudankulam, 6,4 Mrd, crédit russe 3,4 Mds USD).

© ecodefense

Il est clair que les exportations nucléaires russes sont loin d’avoir une justification économique pour la Russie mais lui permettent de préserver des positions géostratégiques. Il s’agit avant tout pour elle de renforcer ses zones d’influence traditionnelles et sa position dans certains pays en développement. Accessoirement, comme chez d’autres détenteurs de l’arme atomique, il n’y a pas de cloisonnement très clair entre nucléaire civil et nucléaire militaire. La question qui se pose est : Vladimir Poutine a-t-il les moyens de ses ambitions, l’économie russe peut-elle soutenir son nucléaire dans le pays et à l’exportation ? Il semblerait que la situation soit déjà tendue puisqu’il a fallu dans certains cas (par ex. Fennovoima, Finlande) puiser dans un fonds souverain normalement prévu pour payer les retraites des citoyens russes pour remporter un contrat. Paradoxalement, ce sont en bonne partie les énormes exportations de pétrole et de gaz qui permettent au pays d’équilibrer sa balance commerciale et de maintenir sa politique nucléaire. Jusqu’à quand ?

Jean-Luc Thierry


Les associations antinucléaires en Russie

La plupart des groupes antinucléaires russes ne diffusent que des informations en russe. Quelques associations plus importantes diffusent cependant des informations en anglais.

Deux fédérations écologistes internationales implantées en Russie diffusent également des informations sur le nucléaire :



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Industrie nucléaire Projets nucléaires