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Des accidents nucléaires partout

France : Nogent-sur-Marne : Ecole radioactive




31 mars 1998


Malgré une contamination importante connue des autorités françaises et des experts, l’école a fonctionné sans intervention durant des années. Des centaines d’enfants et d’adultes ont été irradiés et contaminés.


"De 1970 à 1987, la période de risque maximal, les résidents - la famille du gardien - ont encaissé 42 mSv (millisieverts) par an et les enseignants, 14,5 mSv.

De 1987 à 1996, le bétonnage du sous-sol des bâtiments a permis de ramener ces doses à, respectivement, 8,4 mSv et 2 ,9 mSv.
Précision : la limite admissible préconisée par les instances internationales est de 1 millisievert par an... "

Un rapport de la Direction générale de santé révèle l’incurie des autorités dans l’affaire de l’école Marie-Curie de Nogent-sur-Marne.

Après l’inquiétude, la colère.

Pour les parents d’élèves de Nogent-sur-Marne, la victoire après douze années de lutte a un goût amer.

Réunies ce soir du 12 mars dans une salle municipale surchauffée, une cinquantaine de familles sont venues entendre Mihèle Rivasi, l’énergique animatrice de la Commission de recherche d’information indépendante sur la radioactivité (Crii-rad), devenue députée socialiste, leur confirmer la bonne nouvelle : sur son intervention, Bernard Kouchner, secrétaire d’Etat à la santé, a annoncé la fermeture prochaine de l’école maternelle et primaire Marie-Curie, bâtie sur des déchets radioactifs (Voir I’Edj n’ 671 du 11 septembre 1997). Un soutien décisif dans le combat qui les oppose à une municipalité hostile à tout déménagement.

Pourtant, dans l’assemblée, on ne pavoise pas car l’élue de la Drôme est aussi venue livrer d’affolantes révélations."Les doses encaissées dans cette école par vos enfants et leurs instituteur, aucun travailleur en centrale nucléaire ne les a jamais atteintes, assure-t-elle consternée. Sauf peut-être les intermittents, la main-d’œuvre extérieure qu’on appelle communément la "viande à rem".

Les données sur lesquelles s’appuie Michèle Rivasi vont sûrement passionner le juge chargé d’instruire les premières plaintes des parents, déposées en juin 1996.

D’autant qu’elles ont bien failli rester enfouies à tout jamais au fond d’un tiroir ministériel.

Le 24 février, à la séance des questions d’actualité de l’Assemblée Nationale, le secrétaire d’Etat finit de répondre à la bête noire du lobby nucléaire qui vient de l’interpeller sur le sort réservé à la désormais célèbre école radioactive. Rappelant que, depuis des travaux d’isolation réalisés en 1996, il n’y a plus de péril sanitaire mais qu’il est néanmoins nécessaire de fermer sans délai cet établissement de 500 élèves, il remet à la parlementaire une liasse de documents. Au milieu des copies de courriers ministériels, bourde monumentale ou fuite délibérée une pépite : un rapport, inconnu de tous, réalisé par les services de la Direction générale de la santé (DGS).

Daté du 15 novembre 1996 et effectué avec le concours des experts de l’lnstitut de protection et de sûreté nucléaire, filiale du Commissariat à l’énergie atomique, et de I’Office de protection contre les rayonnements ionisants( Opri), service spécialisé dépendant du ministère de la Santé, ce document récapitule les doses radioactives reçues par les usagers de l’école depuis son ouverture, en I 970. Les résultats infirment les déclarations rassurantes dispensées aux parents depuis une décennie. De 1970 à 1987, la période de risque maximal, les résidents - la famille du gardien - ont encaissé 42 mSv (millisieverts) par an et les enseignants, 14,5 mSv.

De 1987 à 1996, le bétonnage du sous-sol des bâtiments a permis de ramener ces doses à, respectivement, 8,4 mSv et 2 ,9 mSv.

Précision : la limite admissible préconisée par les instances internationales est de 1 millisievert par an...

Première curiosité : le cas des enfants, légèrement moins présents sur le site que leurs instituteurs, est passé sous silence. Mais le lecteur n’est pas encore au bout de ses surprises. Les conclusions de la DGS qui se veulent rassurantes sont proprement hallucinantes. « Aucune de ces valeurs n’a dépassé la limite annuelle réglementaire pour les travailleurs exposés (50 mS). [...] Un suivi médical particulier de toutes les personnes concernées ne constitue pas une nécessité. »

Autrement dit, pas de danger. Tous les experts savent pourtant parfaitement que la radioactivité est dangereuse quelle que soit la dose et que de tels niveaux d’exposition entraînent des leucémies, des cancers du poumon, du foie, des os, des ovaires et des testicules, avec des délais de latence de deux à quarante ans. Mais le plus énorme, qui fait bondir les spécialistes c’est cet amalgamc opéré entre des enfants et les travailleurs du nucléaire. « C’est parce qu’ils sont adultes, sélectionnés à l’embauche sur des critères de bonne santé, suivis médicalement et dûment informés, que l’on a toléré pour ces derniers des doses limites beaucoup plus élevées, explique Corinne Castanier, de la Criirad. Pour tordre le cou à la vérité, la DGS est prête à bafouer ses propres règles ».

Pour Michèle Rivasi, ce document stupéfiant démontre l’ incompétence des autorités de surveillance de la radioactivité. « Voilà comment la radioprotection est traitée en France. Tchernobyl nous avait
permis de découvrir les pratiques effarantes des autorités chargées de Ia protection des populations. Mais depuis Ie départ du Pr Pellerin [chef du SCPRI, l’ancêtre de I’Opri], je vois que rien n’a vraiment changé. »

Lassée de débusquer depuis douze ans des scandales qui n’empêchent pas leurs responsables de poursuivre une brillante carrière de fonctionnaire, l’élue, cette fois-ci, a réclamé à Kouchner des sanctions. « Le moins que l’on puisse faire, c’est d’empêcher tous les experts qui ont participé à la rédaction du rapport sur Marie-Curie de toucher un quelconque dossier de radioprotection ». Une mise hors d’état de nuire, en quelque sorte.

DOMINIQUE FOING

Irradiés de Nogent : les responsables

Roland Nungesser*

Nogentais de souche, il n’ignorait rien de la nature du terrain sur lequel il a fait construire l’école Marie-Curie.

Il faudra 17 ans pour s’apercevoir qu’il n’a effectué qu’un dixième des travaux de recouvrement du sol recommandés par les pouvoirs publics, Tout en s’opposant énergiquement à la réalisation de mesures par un laboratoire indépendant du lobby nucléaire, il n’aura de cesse d’affirmer aux parents que l’école est saine, Il vient d’être promu officier de la Légion d’honneur sur le quota du Ministre de l’intérieur, Jean-Pierre Chevènement,
* Député-maire de Nogent-sur-Marne de 1989 à 1995 et ancien ministre

Pierre Pellerin*

Le mensonge de Tchernobyl – le nuage radioactif stoppé aux frontières – l’a rendu célèbre. A Marie-Curie, ses services ont fait preuve de négligence coupable : ils ont laissé l’école se construire sans décontamination préalable et n’ont vérifié ni la présence de la dalle de béton envisagée par la mairie ni son efficacité. Aucune mesure de radioactivité ne sera effectuée avant 1986. Alertés par la Crii-Rad sur les dangers du radon, ils mettront cinq ans pour ramener les concentrations dans les salles à des doses « normales ». En 1992, ils concluent qu’il n’y a aucun dépassement des imites réglementaires.
* Directeur du SCPRI de 1957 à 1994

Jean François Girard*

C’est sous son autorité qu’a été rédigé le fameux rapport du 15 novembre 1996 sur la radioactivité à l’école Marie-Curie, qui atteste que les enfants, enseignants et personnels ont reçu des doses massives. Ses conclusions lénifiantes contredisent tous les principes de la radioprotection qu’il est pourtant censé faire respecter, La Direction générale de la santé a chois de cacher aux parents l’existence d’un tel document, Et il apparaît que, dix-huit mois après ses travaux, elle n’a encore entamé aucun suivi médical des enfants et du personnel ayant fréquenté cette école,
* Directeur général de la santé de 1986 à 1997.

 L’EVENEMENT DU JEUDI - 2 Mars – 1998

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