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Des accidents nucléaires partout

France : Gravelines : Qualité des interventions et des vérifications en question

Un ébulliomètre mal branché pendant deux années, un communiqué qui n’explique rien




11 janvier 2024


Début janvier 2024, sur le réacteur 3 de la centrale de Gravelines (Nord) une "anomalie" est détectée : le système qui mesure un paramètre crucial - est-ce que l’eau de refroidissement du réacteur boue ou pas - est mal branché... Depuis 2022.


Crédit photo : André Paris

C’est a priori lors des interventions faites durant la 4ème visite décennale du réacteur, ce grand programme de contrôles de conformité des équipements et d’améliorations qui a lieu tous les 10 ans, que l’erreur de branchement a été commise. Elle est donc restée inaperçue durant deux ans. De quoi remettre en question non seulement la qualité des interventions faites durant la visite décennale de l’installation, mais aussi les contrôles et les vérifications effectuées depuis.

Les ébulliomètres permettent de mesurer l’écart entre la température de l’eau de la cuve et la température d’ébullition à la pression correspondante [1]. En effet, la température à laquelle l’eau se met à bouillir dépend de la pression à laquelle l’eau est soumise. Plus la pression est élevée, plus la température d’ébullition est élevée. C’est pourquoi l’eau de refroidissement des réacteurs nucléaires est sous pression, afin d’éviter qu’elle ne s’évapore lorsqu’elle est en contact du combustible qui dégage une forte chaleur. Si l’eau qui baigne les assemblages de combustible se met à bouillir, l’efficacité du refroidissement diminue. Si le combustible n’est plus assez refroidit, il peut être endommagé. Si le combustible est endommagé, la réaction nucléaire devient très difficile à contrôler. Le risque d’ébullition de l’eau de refroidissement est donc un risque crucial dans une centrale nucléaire. Les ébulliomètres servent à prévenir ce risque. C’est pourquoi ils doivent toujours être en capacité de fonctionner et sont dotés d’une alimentation électrique de secours : en cas de perte de courant, la source électrique de secours prend le relai, et le risque d’ébullition reste surveillé.

C’est justement l’alimentation électrique d’un ébulliomètre qui était mal configurée sur le réacteur 3 de Gravelines. On ne sait ni pourquoi, ni depuis quand exactement, mais l’ébulliomètre était branché à son alimentation électrique de secours. En cas de problème avec cette source de courant, l’ébulliomètre se serait éteint.

Comme tous les systèmes les plus importants dans une centrale nucléaire, les ébulliomètres sont doublés : il existe un second système de mesure, indépendant du premier. En cas de perte de l’un, l’autre peut prendre le relai, et la fonction (surveiller l’écart entre la température de l’eau de refroidissement du réacteur et la température d’ébullition à la pression correspondante) reste assurée. Les règles qui régissent le fonctionnement des réacteurs imposent que les 2 systèmes doivent être opérationnels lorsque la réaction nucléaire est lancée, c’est à dire fonctionner correctement et avoir une alimentation électrique de secours disponible. Il aura donc fallu deux ans à EDF pour s’apercevoir que ce n’était pas le cas sur le réacteur 3 de Gravelines.

Erreur commise lors d’une intervention sur un équipement crucial dans une période dévolue à détecter les non-conformités des équipements et améliorer le niveau de sûreté [2], c’est-à-dire limiter le risque d’accident (visite décennale), redémarrage du réacteur nucléaire sans que le problème ne soit détecté, deux années de fonctionnement et de contrôles sans s’apercevoir du problème, violation des règles régissant l’exploitation... La détection plus que tardive de ce mauvais branchement à valu à EDF la déclaration d’un évènement significatif [3] pour la sûreté le 10 janvier 2024. Une déclaration dans laquelle l’industriel mentionne seulement que l’équipement concerné est un "matériel de mesure de certains paramètres du réacteur". Une formulation qui ne permet pas vraiment de comprendre les tenants et aboutissants de son erreur de branchement. Alors qu’il s’agit bien du refroidissement d’un réacteur nucléaire en fonctionnement dont il est question.

Ce que dit EDF :

Déclaration d’un évènement significatif de sûreté de niveau 1 suite à la détection tardive d’une anomalie de lignage électrique sur un matériel de l’unité de production N°3.

Publié le 11/01/2024

Evénement sûreté

Le 5 janvier 2024, l’unité de production n°3 de la centrale nucléaire de Gravelines est en fonctionnement et à disposition du réseau électrique.

Lors d’une visite des installations, un intervenant détecte une anomalie de lignage électrique sur une armoire électrique permettant l’alimentation d’un ébulliomètre, matériel de mesure de certains paramètres du réacteur. Il apparait que l’armoire est alimentée par son alimentation de secours, ce qui n’est pas permis par les spécifications techniques d’exploitation lorsque le réacteur est en fonctionnement. Le matériel est donc considéré indisponible.

Le 6 janvier 2024, les équipes de site remettent en conformité l’installation.

Alors que l’analyse de l’évènement est en cours, la direction de la centrale considère, à titre conservatoire, que le mauvais branchement électrique de l’ébulliomètre est daté de la dernière intervention qui a eu lieu sur ce matériel lors de la visite décennale de 2022. De ce fait, la conduite à tenir n’a pas été respectée a posteriori. L’évènement n’a eu aucune conséquence réelle sur la sûreté des installations. Cet évènement et a été déclaré à l’Autorité de Sûreté nucléaire le 10 janvier 2024, au niveau 1 de l’échelle INES.

https://www.edf.fr/la-centrale-nucleaire-de-gravelines/les-actualites-de-la-centrale-nucleaire-de-gravelines/declaration-dun-evenement-significatif-de-surete-de-niveau-1-suite-a-la-detection-tardive-dune-anomalie-de-lignage-electrique-sur-un-materiel-de-lunite-de


Ce que dit l’ASN :

Détection tardive de l’indisponibilité d’un ébulliomètre du réacteur 3

Publié le 18/01/2024

Centrale nucléaire de Gravelines Réacteurs de 900 MWe - EDF

Le 9 janvier 2024, EDF a déclaré à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) un événement significatif pour la sûreté relatif à la détection tardive de l’indisponibilité de l’ébulliomètre d’une voie de sûreté du réacteur 3.

Les ébulliomètres sont des dispositifs qui permettent de mesurer l’écart entre la température de l’eau de la cuve et la température d’ébullition à la pression correspondante.
Ces mesures sont réalisées à partir de sondes de température situées dans la cuve des réacteurs. Le résultat de ces mesures est une aide à la conduite du réacteur, notamment en situation accidentelle. Chaque réacteur dispose de deux ébulliomètres redondants (voie A et voie B). Les règles générales d’exploitation en demandent la disponibilité dès la fermeture du circuit primaire principal.

Le 5 janvier 2024, le réacteur 3 étant en production, l’exploitant de la centrale de Gravelines a constaté une erreur de câblage de l’armoire électrique alimentant l’ébulliomètre de la voie B, qui était connectée à l’alimentation électrique de la voie A. Cette configuration a entraîné la perte de redondance électrique, amenant à considérer l’ébulliomètre équipant la voie B comme indisponible. Une intervention lors de l’arrêt pour maintenance du réacteur en 2022 en serait à l’origine.

Du fait du fonctionnement satisfaisant de l’ébulliomètre de la voie A, cet événement n’a pas eu de conséquence sur les installations, les personnes et l’environnement. Toutefois, il a affecté la fonction de sûreté liée au refroidissement du réacteur, et au regard de sa détection tardive, il a été classé au niveau 1 de l’échelle INES (échelle internationale des événements nucléaires et radiologiques, graduée de 0 à 7 par ordre croissant de gravité).

Dès détection de l’anomalie, l’exploitant a remis en conformité le câblage constaté en défaut.

https://www.asn.fr/l-asn-controle/actualites-du-controle/installations-nucleaires/avis-d-incident-des-installations-nucleaires/detection-tardive-de-l-indisponibilite-d-un-ebulliometre-du-reacteur-3


[1Source : ASN

[2La sûreté nucléaire est l’ensemble des dispositions techniques et des mesures d’organisation relatives à la conception, à la construction, au fonctionnement, à l’arrêt et au démantèlement des installations nucléaires de base, ainsi qu’au transport des substances radioactives, prises en vue de prévenir les accidents ou d’en limiter les effets. https://www.asn.fr/Lexique/S/Surete-nucleaire

[3Événements significatifs : incidents ou accidents présentant une importance particulière en matière, notamment, de conséquences réelles ou potentielles sur les travailleurs, le public, les patients ou l’environnement. https://www.asn.fr/Lexique/E/Evenement-significatif En dessous des évènements significatifs, il y a les évènements dits « intéressants », et encore en dessous les « signaux faibles ». Un évènement catégorisé « significatif » est donc déjà « en haut de l’échelle » d’importance des évènements


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Installation(s) concernée(s)

Gravelines

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163