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Sortir du nucléaire n°80

Hiver 2019

Alternatives

Fini le nucléaire en 2022... au moins à Grenoble !

Hiver 2019




Ce gros titre à la une du Dauphiné Libéré le 10 mars 2018 a attiré le regard des antinucléaires grenoblois... et certainement pas qu’eux ! Sur deux pages le quotidien local annonçait qu’en 2022, Grenoble allait assurer à ses 120 000 clients une électricité 100% renouvelable, en triplant sa production d’énergies renouvelables par plan d’investissement de 125 millions d’euros. Nous avons rencontré Vincent Fristot, adjoint au maire de Grenoble pour l’urbanisme, le logement, l’habitat et la transition énergétique.

Une du Dauphiné annonçant la fin du nucléaire pour 2022


Philippe Lambersens : Je crois savoir que vous avez un passé de militant antinucléaire ?

Vincent Fristot : Oui, j’ai une expérience militante et associative liée aux alternatives au nucléaire. J’ai créé en 1991 Phebus devenu Hespul  [1], j’ai participé dès 1993 aux Européens contre Superphénix  [2], puis à la fondation de négaWatt en 2001 et j’ai été administrateur de la CRIIRAD entre 2010 et 2013. Avant de rejoindre en 2014 l’équipe municipale, j’ai été conseiller municipal délégué à la maîtrise de l’énergie — ce qui était une innovation à l’époque — de 1995 à 2008.

Vincent Fristot

Ph. L. : Selon vous, quels leviers peut utiliser une municipalité pour aller vers la transition énergétique ?

V.F. : Le patrimoine de la ville, c’est notre cœur de cible. Grenoble gère 500 bâtiments publics  [3] et neuf millions d’euros sont dépensés chaque année en fluides (chauffage, électricité, eau). Les politiques d’économies d’énergie ont permis en 12 ans (2005-2017) une diminution de 20% des consommations d’énergie et une baisse de 42% des gaz à effet de serre. Sur l’éclairage public, un des premiers postes de consommation, nous avons l’objectif de baisser de 50% sur huit ans. Quant aux véhicules municipaux, dont le nombre a diminué tant pour les employés que pour les élus, ils consomment 20% de carburant en moins qu’il y a quatre ans. La leçon à retenir, c’est que c’est vraiment une transition : ce n’est pas du jour au lendemain.

En élargissant le périmètre, on peut agir sur la rénovation thermique du logement social public. Il est possible de baisser les charges des locataires. Avec les bailleurs sociaux Actis et Grenoble Habitat, nous avons trouvé les financements à hauteur de 15 000 à 20 000 euros pour l’isolation extérieure d’un logement. L’ambition sur la Métropole grenobloise est de rénover 800 à 1 000 logements sociaux par an (3 000 personnes). Si les aides de la Région se tarissent, des programmes européens existent. Par exemple, City-zen nous a permis de rénover 200 logements du quartier Mistral.

On peut aussi agir sur les copropriétés privées. Par exemple avant 2000, dans la rénovation du quartier Berriat, avec Raymond Avrillier  [4], on a inclus la préoccupation “énergie“. À partir de 2004 sur les grands boulevards nous avons mené une opération programmée d’amélioration thermique des bâtiments pour un millier de logements et commerces, avec le soutien financier de l’ADEME.

L’occasion de mettre en place un “dispositif d’animation“, où on rassemble intervenants communaux, associatifs, privés. Mur-Mur est un programme lancé ensuite par La Métro  [5]. Mur-Mur 1 a permis de rénover 4 500 logements pour un coût de 65 millions d’euros, Mur-Mur 2 concerne 2 000 logements privés par an  [6]. On n’est plus à une échelle microscopique ! Avec un intérêt pour le confort et le portefeuille des habitants mais aussi pour l’emploi avec la constitution d’une vraie filière professionnelle locale (plus de 600 emplois induits).

On est à l’opposé des offres énergétiques nationales et centralisées. On démontre qu’il est possible d’agir localement et à grande échelle en réduisant la demande d’énergie. D’ailleurs, la loi de Transition énergétique prévoit une division par deux des consommations énergétiques en 2050. On y arrive en cumulant les trois axes proposés par négaWatt : sobriété, efficacité et renouvelables.

Ph. L. : Sur l’électricité, Gaz Électricité Grenoble (GEG) est un outil historique de la ville où s’est développée l’hydroélectricité.

V.F. : Oui, depuis plus d’un siècle, au cœur des Alpes, GEG occupe une place toute particulière dans le paysage énergétique français. Savez-vous que GEG fournit l’électricité de la Tour Eiffel et de l’Opéra de Paris ? Ce service municipal d’exploitation et de distribution de gaz est né en 1867 et il s’est adjoint la distribution d’électricité en 1903.

En 1946, lors des nationalisations, la Ville de Grenoble a fait le choix de conserver son service municipal en régie. En 1986, GEG devient une Société d’Économie Mixte avec aujourd’hui la Métropole grenobloise ainsi qu’une dizaine de communes hors agglomération. Je préside le conseil d’administration de GEG et les élus orientent les décisions en termes de production, de distribution ou de fourniture énergétique. L’objectif est d’aller plus loin que l’énergie “verte“. Nous cherchons à contractualiser avec les producteurs, pour rapprocher l’énergie produite du consommateur. GEG est d’ailleurs producteur de 147 Gwh en électricité renouvelable principalement hydraulique.

Ce printemps, nous avons lancé un programme d’investissement de 125 millions d’euros  [7] en vue de produire, d’ici 2022, 400 Gwh d’électricité, pour couvrir 100% des besoins des particuliers grenoblois. Ce quasi triplement en cinq ans sera pour moitié assuré par l’éolien en rénovant le parc de Rivesaltes et en créant des fermes éoliennes en Picardie et Nouvelle Aquitaine. L’éolien local ne permet pas encore une rentabilité économique. Ici, nous développons des projets photovoltaïques. À Susville, en partenariat avec la Compagnie nationale du Rhône, vient d’être construite une centrale de 19 000 panneaux, produits à 50 kilomètres, sur 8,5 hectares de terrains communaux, terrils des anciennes mines de charbon. Cette installation couvrira la consommation électrique d’environ 2 800 habitants. Et les élus locaux souhaitent amplifier ces projets.

Au 1er mars 2018, onze communes ont rejoint l’opérateur grenoblois, après Allevard en 2017. Ces communes ont fusionné leurs régies d’électricité à GEG face à la disparition des tarifs réglementés d’électricité pour les gros consommateurs. L’ancrage local de GEG a convaincu les édiles. Ainsi, a pu être mené rapidement l’enfouissement de lignes de la commune de montagne de La Ferrière assurant la sécurisation des centrales hydrauliques locales.

Pour revenir à la politique énergétique locale, il est important pour les projets nouveaux de réfléchir en terme d’“énergie grise“  [8]. Par exemple, nous menons un projet avec le bailleur social Actis, Haut-Bois : un bâtiment passif en structure bois de neuf niveaux. Sur le Plan Local d’Urbanisme, Grenoble a inscrit d’aller 20% au-delà des réglementations thermiques nationales dans le bâtiment neuf.

Il existe donc un très grand nombre de leviers pour la transition énergétique et notre objectif est bien de les activer tous. Mais le temps et la place manquent pour évoquer l’ensemble de la politique de mobilité menée dans le cadre du Plan de Développement Urbain.

Ph. L. : Le nucléaire vous apparaît-il comme un verrou à la transition énergétique ?

V.F. : C’est sûr que si on utilise les moyens publics pour poursuivre dans cette voie, ces moyens manqueront pour la transition, et le temps presse ! Les politiques nationales (PPE) qui visent à reporter les échéances du mix électrique maintiennent le verrou sur le développement des énergies renouvelables, propres et créatrices d’emplois. Ce sont les énergies de la paix. Il faut sortir du plutonium et des déchets transmis aux générations futures. C’est vraiment un choix de société pour les générations qui ne sont pas encore nées.

Il est urgent de montrer que des alternatives existent, qu’elles sont crédibles et économiquement valables. Tout ce dont nous venons de parler est reproductible : il faut s’y mettre !

Propos recueillis par Philippe Lambersens


Notes

[1l’association HESPUL a 25 ans d’expérience dans le photovoltaïque et les renouvelables. Au départ, l’objectif était de réaliser la 1ere installation photovoltaïque raccordée au réseau électrique en France, ce qui fut fait grâce à la souscription d’une centaine de personnes. La centrale “Phébus 1“ fut inaugurée en 1992 à Lhuis, juste en face de Superphénix, avec comme gérant Georges David, militant historique contre SPX.

[2Ancêtre du Réseau “Sortir du nucléaire“.

[3Écoles, centres sportifs, musées, etc.

[4Ancien militant acharné contre Superphénix et alors adjoint au logement.

[5La Métro ou Grenoble Alpes-Métropole regroupe 49 villes et villages des vallées du Drac, de l’Isère et de la Romanche, des massifs du Vercors, de Chartreuse, de Belledonne et de l’Oisans.

[680 millions d’euros sur 2 ans, avec 15 millions d’euros d’aide des collectivités locales.

[7Soit un investissement de 1 041 € par client.

[8L’énergie grise ou énergie intrinsèque est la quantité d’énergie nécessaire lors du cycle de vie d’un matériau ou d’un produit : la production, l’extraction, la transformation, la fabrication, le transport, la mise en œuvre, l’entretien et enfin le recyclage, à l’exception notable de l’utilisation.

Philippe Lambersens : Je crois savoir que vous avez un passé de militant antinucléaire ?

Vincent Fristot : Oui, j’ai une expérience militante et associative liée aux alternatives au nucléaire. J’ai créé en 1991 Phebus devenu Hespul  [1], j’ai participé dès 1993 aux Européens contre Superphénix  [2], puis à la fondation de négaWatt en 2001 et j’ai été administrateur de la CRIIRAD entre 2010 et 2013. Avant de rejoindre en 2014 l’équipe municipale, j’ai été conseiller municipal délégué à la maîtrise de l’énergie — ce qui était une innovation à l’époque — de 1995 à 2008.

Vincent Fristot

Ph. L. : Selon vous, quels leviers peut utiliser une municipalité pour aller vers la transition énergétique ?

V.F. : Le patrimoine de la ville, c’est notre cœur de cible. Grenoble gère 500 bâtiments publics  [3] et neuf millions d’euros sont dépensés chaque année en fluides (chauffage, électricité, eau). Les politiques d’économies d’énergie ont permis en 12 ans (2005-2017) une diminution de 20% des consommations d’énergie et une baisse de 42% des gaz à effet de serre. Sur l’éclairage public, un des premiers postes de consommation, nous avons l’objectif de baisser de 50% sur huit ans. Quant aux véhicules municipaux, dont le nombre a diminué tant pour les employés que pour les élus, ils consomment 20% de carburant en moins qu’il y a quatre ans. La leçon à retenir, c’est que c’est vraiment une transition : ce n’est pas du jour au lendemain.

En élargissant le périmètre, on peut agir sur la rénovation thermique du logement social public. Il est possible de baisser les charges des locataires. Avec les bailleurs sociaux Actis et Grenoble Habitat, nous avons trouvé les financements à hauteur de 15 000 à 20 000 euros pour l’isolation extérieure d’un logement. L’ambition sur la Métropole grenobloise est de rénover 800 à 1 000 logements sociaux par an (3 000 personnes). Si les aides de la Région se tarissent, des programmes européens existent. Par exemple, City-zen nous a permis de rénover 200 logements du quartier Mistral.

On peut aussi agir sur les copropriétés privées. Par exemple avant 2000, dans la rénovation du quartier Berriat, avec Raymond Avrillier  [4], on a inclus la préoccupation “énergie“. À partir de 2004 sur les grands boulevards nous avons mené une opération programmée d’amélioration thermique des bâtiments pour un millier de logements et commerces, avec le soutien financier de l’ADEME.

L’occasion de mettre en place un “dispositif d’animation“, où on rassemble intervenants communaux, associatifs, privés. Mur-Mur est un programme lancé ensuite par La Métro  [5]. Mur-Mur 1 a permis de rénover 4 500 logements pour un coût de 65 millions d’euros, Mur-Mur 2 concerne 2 000 logements privés par an  [6]. On n’est plus à une échelle microscopique ! Avec un intérêt pour le confort et le portefeuille des habitants mais aussi pour l’emploi avec la constitution d’une vraie filière professionnelle locale (plus de 600 emplois induits).

On est à l’opposé des offres énergétiques nationales et centralisées. On démontre qu’il est possible d’agir localement et à grande échelle en réduisant la demande d’énergie. D’ailleurs, la loi de Transition énergétique prévoit une division par deux des consommations énergétiques en 2050. On y arrive en cumulant les trois axes proposés par négaWatt : sobriété, efficacité et renouvelables.

Ph. L. : Sur l’électricité, Gaz Électricité Grenoble (GEG) est un outil historique de la ville où s’est développée l’hydroélectricité.

V.F. : Oui, depuis plus d’un siècle, au cœur des Alpes, GEG occupe une place toute particulière dans le paysage énergétique français. Savez-vous que GEG fournit l’électricité de la Tour Eiffel et de l’Opéra de Paris ? Ce service municipal d’exploitation et de distribution de gaz est né en 1867 et il s’est adjoint la distribution d’électricité en 1903.

En 1946, lors des nationalisations, la Ville de Grenoble a fait le choix de conserver son service municipal en régie. En 1986, GEG devient une Société d’Économie Mixte avec aujourd’hui la Métropole grenobloise ainsi qu’une dizaine de communes hors agglomération. Je préside le conseil d’administration de GEG et les élus orientent les décisions en termes de production, de distribution ou de fourniture énergétique. L’objectif est d’aller plus loin que l’énergie “verte“. Nous cherchons à contractualiser avec les producteurs, pour rapprocher l’énergie produite du consommateur. GEG est d’ailleurs producteur de 147 Gwh en électricité renouvelable principalement hydraulique.

Ce printemps, nous avons lancé un programme d’investissement de 125 millions d’euros  [7] en vue de produire, d’ici 2022, 400 Gwh d’électricité, pour couvrir 100% des besoins des particuliers grenoblois. Ce quasi triplement en cinq ans sera pour moitié assuré par l’éolien en rénovant le parc de Rivesaltes et en créant des fermes éoliennes en Picardie et Nouvelle Aquitaine. L’éolien local ne permet pas encore une rentabilité économique. Ici, nous développons des projets photovoltaïques. À Susville, en partenariat avec la Compagnie nationale du Rhône, vient d’être construite une centrale de 19 000 panneaux, produits à 50 kilomètres, sur 8,5 hectares de terrains communaux, terrils des anciennes mines de charbon. Cette installation couvrira la consommation électrique d’environ 2 800 habitants. Et les élus locaux souhaitent amplifier ces projets.

Au 1er mars 2018, onze communes ont rejoint l’opérateur grenoblois, après Allevard en 2017. Ces communes ont fusionné leurs régies d’électricité à GEG face à la disparition des tarifs réglementés d’électricité pour les gros consommateurs. L’ancrage local de GEG a convaincu les édiles. Ainsi, a pu être mené rapidement l’enfouissement de lignes de la commune de montagne de La Ferrière assurant la sécurisation des centrales hydrauliques locales.

Pour revenir à la politique énergétique locale, il est important pour les projets nouveaux de réfléchir en terme d’“énergie grise“  [8]. Par exemple, nous menons un projet avec le bailleur social Actis, Haut-Bois : un bâtiment passif en structure bois de neuf niveaux. Sur le Plan Local d’Urbanisme, Grenoble a inscrit d’aller 20% au-delà des réglementations thermiques nationales dans le bâtiment neuf.

Il existe donc un très grand nombre de leviers pour la transition énergétique et notre objectif est bien de les activer tous. Mais le temps et la place manquent pour évoquer l’ensemble de la politique de mobilité menée dans le cadre du Plan de Développement Urbain.

Ph. L. : Le nucléaire vous apparaît-il comme un verrou à la transition énergétique ?

V.F. : C’est sûr que si on utilise les moyens publics pour poursuivre dans cette voie, ces moyens manqueront pour la transition, et le temps presse ! Les politiques nationales (PPE) qui visent à reporter les échéances du mix électrique maintiennent le verrou sur le développement des énergies renouvelables, propres et créatrices d’emplois. Ce sont les énergies de la paix. Il faut sortir du plutonium et des déchets transmis aux générations futures. C’est vraiment un choix de société pour les générations qui ne sont pas encore nées.

Il est urgent de montrer que des alternatives existent, qu’elles sont crédibles et économiquement valables. Tout ce dont nous venons de parler est reproductible : il faut s’y mettre !

Propos recueillis par Philippe Lambersens



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