De la théorie de la dissuasion à la prolifération nucléaire avancée
"Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde" affirmait Albert Camus dans Sur une philosophie de l’expression. Tel est bien le cas avec ce virage à 180° du président Macron le 2 mars dernier concernant la stratégie nucléaire de la France. La nouvelle posture de la "dissuasion nucléaire avancée" est une politique de "prolifération nucléaire avancée" contraire aux engagements internationaux de la France qui vient renforcer la course aux armements.
Jusqu’alors, la France se revendiquait d’être une puissance nucléaire responsable et refusait de contribuer à la course aux armements. Ce n’est plus le cas.
Dans un discours martial prononcé sur la base de l’Île Longue, devant un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) – porteur, comme le Président l’a rappelé sans sourciller, d’une capacité de destruction équivalente à 1 000 Hiroshima ! – Emmanuel Macron a engagé la France à augmenter sa collection de têtes nucléaires, aujourd’hui au nombre de 290. Combien d’armes nucléaires seront estimées nécessaires ? Nous ne le saurons plus. Car le Président a également revendiqué la fin de la transparence, qui était de mise depuis plusieurs décennies.
Cela entraîne de facto une rupture de la confiance, d’une part, vis-à-vis des autres puissances nucléaires et plus largement l’ensemble de la communauté internationale, mais aussi, d’autre part, au niveau interne avec la population et ses représentant·es parlementaires. Pour qui déjà le budget consacré à cette arme de destruction massive n’est plus qu’exprimé en pourcentage approximatif : "environ 13 %".
La prétendue "avancée" de la dissuasion nucléaire
Sur le fond, il n’y a pas de changement quant à la décision d’utilisation de cette arme de destruction massive, puisque celle-ci reste entre les mains d’une seule personne : le Président de la République. De même, le tir en premier d’une arme nucléaire, "l’ultime avertissement", figure toujours parmi les options pour, soi-disant, rétablir la dissuasion.
L’"avancée" correspond uniquement à l’implication d’autres pays de la zone européenne dans le renforcement de la nucléarisation de la sécurité. Neuf États à ce jour : Royaume-Uni, Allemagne, Pologne, Pays-Bas, Belgique, Grèce, Suède, Danemark et Norvège. D’autres États pourraient rejoindre l’initiative, comme par exemple la Finlande. Nous sommes loin du "partage nucléaire" évoqué dans les médias au service de la défense européenne, impossible sans véritable coordination politique.
Ces neuf États viendront "épauler" la force nucléaire de la France en renforçant, par exemple, le système de surveillance et les forces conventionnelles protégeant l’arsenal nucléaire. Des exercices militaires communs impliquant la force nucléaire pourront également être organisés. Voire même, des Rafale porteurs de la bombe pourront être stationnés dans ces pays durant des périodes plus ou moins longues.
Concrètement, la mise en place va se traduire par la signature d’une série d’accords bilatéraux entre la France et chacun des pays. Donc neuf accords bilatéraux dont le contenu, non seulement peut être différentié, mais surtout qui sera classé "confidentiel défense" et ne fera pas l’objet d’une consultation citoyenne et d’un véritable débat parlementaire, ni ici en France, ni dans aucun des neuf États.
- Patrice Bouveret
Observatoire des armements
www.obsarm.info
