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À Grenoble, des radiations et des puces
Leader mondiaux dans la production de matériaux semi-conducteurs et de puces électroniques, les sociétés Soitec et ST Microelectronics cachent une histoire étroitement liée à celle de l’industrie nucléaire à Grenoble, et un rôle crucial dans la dissuasion nucléaire française.
L’histoire d’amour entre Grenoble et le nucléaire ne date pas d’hier. En 1956, le Centre d’Étude Nucléaire de Grenoble (CENG) a été créé dans le quartier de la Presqu’île, sur l’ancien « polygone militaire ». Ce laboratoire, branche grenobloise du Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA), étudiait le comportement de différentes matières soumises à irradiation, pour le nucléaire civil et militaire, grâce à trois réacteurs et un site de stockage et de pré-traitement des déchets.
Au sein du CENG, a émergé un groupe « électronique intégré », chargé de l’élaboration et de la maintenance de l’électronique des réacteurs nucléaires. En 1967, ce groupe est devenu le Laboratoire d’Électronique et de Technologie de l’Information, rattaché au CEA (CEA-LETI). C’est dans ce laboratoire qu’a été développée la technologie « Silicium sur isolant » (SOI). Les puces fabriquées à partir de cette technologie sont capables de fonctionner en très haute et très basse températures et dans des milieux irradiés, ce qui en fait des composants indispensables pour des dispositifs nucléaires.
Depuis mars 2023, le « polygone militaire » n’a officiellement plus aucun caractère nucléaire et a fini sa conversion dans « les nano et micro technologies, l’électronique, le quantique, les énergies « nouvelles », les capteurs, les batteries, l’hydrogène, etc. ». Mais certaines multinationales de l’électronique issues du CEA sont toujours bel et bien là, perpétuant les activités nucléaires de leur parent…
ST Microelectronics et Soitec au service de la dissuasion nucléaire
« Spin-off » du CEA, la société Soitec a été créée en 1992 pour produire et rentabiliser à grande échelle la technologie SOI grâce à des applications civiles (smartphone, voiture électrique)… et militaires ! Soitec entretient un partenariat avec la Direction Générale des Armements visant à sécuriser l’approvisionnement d’industries militaires en substrat SOI. Cette technologie équipe également des puces « Rad-Hard » développées par ST Microelectronics, filiale du CEA-LETI, créée en 1987 à Grenoble. Ces puces sont spécialement conçues pour aller dans l’espace et dans des environnements irradiés, notamment pour des usages nucléaires militaires. C’est le cas des puces C65SPACE, résistantes aux radiations, que ST Microelectronics fournit à l’entreprise de défense française Thalès.
Derrière leur vitrine de sociétés aux applications civiles, Soitec et ST Microelectronics cachent en réalité un rôle stratégique militaire majeur. En 2016, un rapport parlementaire affirmait ainsi que la capacité de dissuasion nucléaire française serait affectée « si STMicroelectronics ou Soitec arrêtaient leur activité défense ». Est-ce pour cette raison qu’en 2015 l’État est intervenu pour sauver Soitec de la faillite après des investissements ratés [1] ?
- Stop Micro
Le collectif StopMicro
Le collectif StopMicro s’intéresse à toutes les saletés de la microélectronique grenobloise, de l’accaparement en eau qu’elle impose à sa complicité malsaine avec le nucléaire militaire. Il a organisé plusieurs manifestations devant les portes des usines, dont la dernière en mars 2025 qui a rassemblé plus de 2000 personnes !
Pour aller plus loin
- Les brochures Soitec 30 ans de nuisance et Life.augmented / Death.augmented accessibles sur le site de StopMicro
- Des treillis dans les labos, Fabrice Lamarck, Éd. Le monde à l’envers, 58 p., avril 2024
Notes
[1] Polémique : des dirigeants de la société Soitec touchent 100 millions d’euros grâce à leurs actions, France3, 04/10/2019
