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Sortir du nucléaire n°109



Printemps 2026

Remember Fessenheim : enquête intime sur Françoise d’Eaubonne

En septembre dernier, David Dufresne a publié Remember Fessenheim aux éditions Grasset. Une enquête et une plongée dans les archives de sa grand-mère, antinucléaire convaincue et figure de l’éco-féminisme : Françoise d’Eaubonne. Entretien.

Luttes et actions Culture antinucléaire Fessenheim

Q1 : Comment on se construit en tant que militant avec cet héritage ?

À l’âge que j’ai, on cherche surtout à se déconstruire. Pendant très longtemps j’ai mis Françoise à distance. Si je l’avais beaucoup côtoyée, je pense que ça aurait été très compliqué de faire mon petit trou à côté de ce volcan. Mais en revanche, j’ai toujours eu en tête ce qu’elle pouvait faire, même si je savais pas tout, évidemment. Ce qui a été étrange pour moi lors de l’enquête, c’est de me rendre compte combien les liens étaient encore plus étroits que je ne pensais entre elle et moi. Ce qui m’intéresse chez elle, c’est qu’elle s’extrait d’un monde, celui de ses parents et notamment de son père, pour être militante. Je trouve que c’est très intéressant de voir comment on peut penser contre soi même et y compris contre ceux qu’on aime.

Q2 : Après être repassé à travers ses carnets, et ce qu’elle a voulu laisser de sa vie, notamment militante, y a-t-il une façon de lutter de Françoise d’Eaubonne dont nous devrions nous inspirer aujourd’hui, d’après toi ?

Ah oui, clairement : la joie. La joie à la fois de militer et de changer le monde. Chaque époque a sa gravité, ce qu’on vit aujourd’hui est particulièrement saillant. Mais justement, il faut garder la joie de militer, parce qu’au fond c’est une arme extraordinaire qui n’est pas criminalisable, pour l’instant. On ne peut pas dire grand chose à des gens qui militent dans la joie. On doit rester soi-même et ne pas avoir honte de la joie, du rire. Chez elle, c’était extraordinaire. Quand elle invente le commando saucisson [1], elle sait très bien qu’il y a une dimension drôlatique, qui manque, je trouve, dans certaines luttes actuelles, où il y a même une forme d’injonction à la gravité, à l’autocensure, à la pureté militante.

Q3 : Lutte anti-nucléaire et complexité de la passation : comment expliquer cet essoufflement ?

L’enquête m’a appris beaucoup de choses que probablement un grand nombre de vos militant·es connaissent. Notamment le fait que le nucléaire a été imposé en France sans débat public. Même les plus favorables ne pouvaient absolument pas dire « c’est anodin ». Pire que ça, nombre de scientifiques ont demandé un moratoire au début des années 1970 et on ne leur a même pas répondu. Donc là dessus, il y a des gens comme Françoise qui vont décider de passer à l’action directe. Pourquoi ? Pour provoquer le débat. Dans le livre, il y a à la fois Fessenheim mais aussi Framatome, dont elle attaque les ordinateurs. Le but, il est là : il faut faire le débat.

Aujourd’hui l’argument de la décarbonisation écrase tout dans le débat public et les médias. On est comme aveuglé·es par le dérèglement climatique, l’effondrement, et des arguments qui se veulent raisonnables, notamment sur le plan économique. C’est une difficulté pour les militant·es, et c’est pour ça, qu’il est très intéressant d’aller voir dans le passé ce qui s’est fait. Il y a des revues extraordinaires, comme la Gueule Ouverte par exemple, c’est passionnant de relire ça. La passation peut passer par là.

Le nouvel ennemi intérieur c’est l’éco-terroriste, et plus récemment l’antifasciste. L’inversion des valeurs est absolument dingue. De ce point de vue là, je trouve extrêmement courageux les gens qui, physiquement, se déplacent pour protester. Je pense aux gens de Bure, par exemple, les gens qui prennent vraiment des risques physiques, avec leur liberté, alors qu’au fond ils demandent la même chose qu’au début des années 1970 : un débat, des discussions.

Q4 : Comment est ce que tu vis le « renouveau » de l’écoféminisme aujourd’hui ? Est ce que tu as l’impression qu’il s’éloigne de la vision qu’en avait Françoise ?

Je voudrais juste préciser qu’effectivement c’est elle qui crée le terme d’écoféminisme, mais comme toutes les grandes idées, c’est impossible de dire qui l’a vraiment eu le premier ou la première. C’était dans l’air, elle a mis un mot. C’est par l’écoféminisme qu’on la connaît, plus que par ses actions anti-nucléaires qui ont mis du temps, pour tout un tas de raisons, notamment et évidemment judiciaires, à être révélées.

Pour moi l’héritage est partagé. Je ne suis pas plus héritier que vous, ou pas moins. Chacun·e peut tout à fait se l’approprier, batailler avec ses idées pour les endosser. Après, il y a effectivement un plaisir, une joie intime que de me dire que tout ce qu’elle a fait, 20 ans après sa mort, est à nouveau dans la lumière. On ne milite pas à titre posthume, mais il y a un truc encourageant là-dedans : peut-être qu’on ne connaît pas, de son vivant, la victoire, mais ça infuse, ça diffuse.

Un dernier mot pour nos lecteur·ices, en dehors de les inviter à lire ton livre ?

Je crois qu’on n’a pas le droit au découragement et à la résignation. Quand ça ne va pas, il faut essayer de rire un bon coup, ça donne de l’énergie.


Notes

[1En mars 1971, le Mouvement de Libération des Femmes proteste contre une conférence anti-avortement. D’Eaubonne suggère l’utilisation de longs saucissons secs en guise de matraque. Le service d’ordre est désemparé, le commando saucisson est né.



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