Publié le 14 octobre 2025
La France mise sur les deeptech nucléaires – les entreprises innovantes de rupture – en investissant plus d’1 milliard d’euros sur des projets de petits réacteurs dits SMR pour Small Modular Reactors dans le cadre de l’appel à projet « France 2030 ». Ils sont censés représenter le miracle pour contourner la crise du "grand" nucléaire dans le monde et résoudre la crise climatique.
Ces projets "disruptifs" visent à donner au nucléaire un vernis « start-up innovante ». Entre aides publiques, influence et greenwashing, la deeptech nucléaire est une industrie peu fréquentable que la nouvelle édition du World Nuclear Industry Status Report (WINSR) compare à un « village Potemkine » [1]. Que cache les promesses de façade de ces petits réacteurs ?
En 2024, Antoine Bonduelle, E&E Consultant et expert auprès du GIEC, expliquait en conférence que ces petits réacteurs étaient, dans la plupart des cas, des réacteurs "de papier". En France, 1 seul projet a soumis une demande d’autorisation de création à l’ASNR. Ces technologies sont développées dans le militaire ou dans le domaine de la recherche mais depuis le discours d’Emmanuel Marcon à Belfort en 2022, la France souhaite se doter d’un prototype industriel de SMR d’ici 2030.
Ces petits réacteurs attirent toute l’attention : ils fascinent les médias et concentrent les subventions publiques. A tel point qu’il s’agit du premier budget de « France 2030 » dont le volet nouveau nucléaire est doté de 1 milliard d’euros. Cet appel à projets « Réacteurs nucléaires innovants » lancé en mars 2022 vise à faire émerger des "champions". Onze projets ont été sélectionnés pour la première phase d’accompagnement.
Parmi les 11 lauréats de la première phase, 4 start-up sont issues d’un essaimage du CEA (Otrera, Hexana, Stellaria et Blue Capsule) et 9 projets sont soutenus techniquement par le CEA pour un montant total d’aide de 27,8 millions d’euros. L’étude de l’implantation d’un module Calogena sur un site du CEA (Cadarache) vient d’être signé en août 2025. A ce stade, le CEA semble être le grand gagnant des aides publiques. Cette institution qu’Ange Pottin décrit dans Le Nucléaire imaginé, comme « une créature institutionnelle protéiforme et envahissante. Tout à la fois institut de recherche de pointe, producteur de bombes atomiques, empire minier néocolonial, fierté nationale et puissance industrielle [...] » semble bien être sur tous les fronts de « France 2030 ». Pourtant, à l’image de l’EPR porté par EDF, le CEA n’est pas en reste pour les dérives de budget et de calendrier de ses projets. Le réacteur de recherche Jules Horowitz porté principalement par le CEA accuse actuellement un retard de mise en service de 18 ans et un dépassement de budget significatif passant d’une estimation initiale de 630 millions d’euros à environ 6 milliards.
Les besoins financiers augmentent à chaque étape du développement industriel, jusqu’aux têtes de séries. En juillet 2025, le secrétariat général à l’investissement a déclaré que les fonds restant de « France 2030 » seront désormais fléchés en priorité vers les projets les « plus matures » tout en ajoutant à la liste des lauréats un autre projet du... CEA [Archéos].
L’étape de la « vallée de la mort » – construire des prototypes fonctionnels– n’est que le début. Les fonds nécessaires sont très supérieurs aux soutiens envisagés. D’après le témoignage d’un représentant du fonds d’investissement Exergon auprès de la Commission de Régulation de l’Énergie :
« Les fonds [privés] qui ont investi dans certains projets de SMR misent sur la valorisation de la start-up pour rentabiliser leur investissement mais ne comptent pas accompagner l’entreprise jusqu’à l’étape d’industrialisation ».
Si les investissements privés sont encore frileux, l’actualité ne va pas améliorer la situation. En juillet 2025, Newcleo annonce cesser le développement de ses nouveaux réacteurs au Royaume-Uni invoquant un manque de soutien et de fond accordés par le gouvernement britannique. Malgré les 535 millions d’euros levés en Europe, la start-up déclare un besoin de 3 milliards d’euros pour financer ses projets. Pourtant Newcleo est en difficulté financière même si pour Stefano Buono, le directeur général de Newcleo, cette alerte financière est « tout à fait normale ». L’entreprise Jimmy Energy déclare en septembre 2025 avoir revu sa copie pour le design, la puissance et le calendrier de déploiement pour rester « compétitif » alors qu’il s’agissait du seul projet à avoir déposé un dossier de demande d’autorisation auprès de l’ASNR. Naarea a quant à elle été placée en redressement judiciaire le 3 septembre 2025 rejetant ses problèmes de trésorerie sur un "retard" de remboursement de 5,5 millions d’euros de Crédits Impôts Recherche – autre manne financière publique de ces entreprises. A elles trois, ces start-up ont déjà englouti 57 millions de subventions publiques de « France 2030 ».
Les porteurs de projets souhaitent voir un contexte réglementaire « diminué » à l’image de leurs « petits réacteurs ». Après une première victoire avec la loi du 22 juin 2023 qui introduit des mesures visant à simplifier et accélérer les procédures administratives pour la construction et l’exploitation des réacteurs nucléaires en France – en réduisant notamment les délais des études d’impact et des enquêtes publiques – les acteurs du nucléaire ont engagé des activités d’influence déclarées à la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique. Chaque action de lobbying fait l’objet d’une fiche que le réseau Sortir du Nucléaire a pu analyser.
Leurs actions visent à toujours plus de facilitations réglementaires et fiscales :
- Naarea : Porter le déploiement de petits réacteurs dans le futur mixte énergétique dans le cadre d’une loi sénatoriale de programmation énergétique
- Calogena : Adapter la fiscalité des Installations Nucléaires de Base aux petits réacteurs, adapter les processus d’autorisation aux petits réacteurs, proposer des évolutions réglementaires favorisant le développement et les implantations de solutions de chaleur décarbonée, bénéficier d’un taux de TVA à 10%
- Jimmy Energy : Adapter la fiscalité dédiée aux INB aux installations et puissances des SMR dans le cadre du PLF pour 2025
- Union française de l’électricité : Permettre la reconnaissance de la raison impérative d’intérêt public majeur (RIIPM) aux réacteurs nucléaires
Si l’ASNR assouplit certaines exigences, cela rendrait certains SMR encore plus dangereux que les "grands" réacteurs surtout s’ils sont installés près des zones habitées ou sur des sites Seveso. Le statut « INB » des Installations Nucléaires de Base et Seveso sont de natures très différentes, les seuils d’exemption d’assurance contre l’accident nucléaire majeur ne sont plus tenables pour un projet qui seraient 100% privé et il en va de même pour la responsabilité unique de l’exploitant (sans le concepteur ni l’acheteur).
Autre complexité, certains projets prévoient l’utilisation d’un combustible d’uranium enrichi entre 10 à 20% en Uranium 235 – au lieu de 5 % pour les réacteurs à eau pressurisé (dit HALEU pour high-assay, low-enriched uranium) ou encore de plutonium. Or, pour des risques de prolifération, il n’existe pas de "marché" commercial de ces matières stratégiques. Les porteurs de projets français vont devoir faire pression pour que l’accès à ces matières leur soit assuré par le Plan National de Gestion des Matières et des Déchets Radioactifs 2027-2031 dont le débat public vient d’être lancé.
Ces financements publics et ces risques sont « justifiés » par l’état français et les technosolutionnistes au titre de la décarbonation nécessaire et urgente de l’industrie. Ces projets ont un horizon – même optimiste – au-delà de 2050 pour leur industrialisation à l’échelle commerciale. Aucun n’est donc actuellement une option pour le climat. On retrouve ce calendrier à l’horizon 2050 chez E. Galichet (CNAM) pourtant très favorable au nucléaire. Les besoins de décarbonation de l’industrie n’est pas compatible avec ce calendrier et il existe à ce jour des alternatives plus rapides à mettre en œuvre et bien plus rentables.
Les SMR ne produiront pas seulement de l’électricité mais aussi de la chaleur, parfois en cogénération – électricité et chaleur. Or pour la production de chaleur, les difficultés s’accumulent : le réacteur doit être proche de l’installation "cliente" et les plages de température du petit réacteur doivent être en adéquation avec le besoin de l’industriel.
D’après les premiers partenariats recensés [2], l’industrie lourde représenterait le premier marché pour la chaleur des SMR. L’installation d’un petit réacteur Jimmy est à l’étude sur les sites de production de sucre, d’alcool et d’éthanol du sucrier Cristal Union à Bazancourt (51).
Une autre demande de chaleur pour les SMR pourrait être les réseaux de chaleur urbains. Mais ces derniers disposent d’autres ressources comme la récupération industrielle, la géothermie profonde ou de surface, les pompes à chaleur, le solaire, les ordures ménagères ou les combustibles de récupération. La demande est aussi très saisonnière, ce qui divise encore la rentabilité d’un hypothétique petit réacteur pour les alimenter.
La Commission de Régulation de l’Energie indique que les perspectives de marché [des SMR] dans les Zones non interconnectées – dont font parties les espaces insulaires comme la Corse, la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, la Réunion, etc. - sont « infimes ». En cause, « les EnR affichent déjà une part importante de la production d’électricité » et les « populations locales sont réticentes à l’installation de réacteurs nucléaires sur leurs territoires ».
Les autres débouchés les plus probables sont pour le moment : l’exploitation minière en zone isolée, les data center et l’exploration spatiale… Framatome space et l’ENEA – Agence italienne pour les nouvelles technologies, l’énergie et le développement durable – ont signé un protocole d’accord pour développer un réacteur nucléaire visant à alimenter « en toute sécurité » les futures colonies lunaires.
En plus de débouchés peu recommandables, ces petits réacteurs risqueraient bien de générer bien plus de déchets au kWh produit que n’importe quel réacteur actuellement en service. Une étude de 2022 [3] révèle que, en raison de leur plus petite taille, les petits réacteurs modulaires généreront au moins neuf fois plus d’acier irradié par les neutrons que les centrales « conventionnelles ». Les « nouveaux » combustibles et les nouveaux process nucléaires associés vont multiplier les types de déchets pour lesquels il n’existe pas de filières de traitement. Au démarrage de la phase 2 de l’appel à projet « réacteurs nucléaires innovants » - Phase de preuve de concept – les start-up sélectionnées devront déjà se confronter à la réalité de gestion des déchets produits. D’après la loi, le producteur de déchets radioactifs doit disposer des capacités techniques et financières permettant de respecter les obligations [de gestion des déchets] qui lui incombent. Qui assurera la gestion des déchets des start-up en cessation de paiement ?
Le business modèle des SMR ne tient que par l’effet de série - il faudra en produire plusieurs dizaines du même modèle pour espérer une rentabilité. De fait, les SMR devront être dispersés sur le territoire européen augmentant le flux de transport de matières radioactives, les risques de trafic de combustibles, les risques d’attaques terroristes et la vulnérabilité de nombreux territoires en temps de guerre. L’enjeu d’acceptabilité sociale d’une implantation d’installation nucléaire même de "petite" taille proche des activités humaines est bien identifié comme un des enjeux majeurs de cette industrie. D’après le baromètre 2025 de l’ASNR, seulement 19% des français·es accepteraient d’habiter à côté d’une zone à risque. Ce score grimpe difficilement à 27% d’acceptabilité sociale pour les petits réacteurs nucléaires.
Les lobbies vont-ils réussir à vendre des solutions qui :
- ne règlent pas le problème des déchets radioactifs
- ne sont pas plus économiques que d’autres alternatives
- ne sont pas plus sûres que le "grand" nucléaire
- ne sont pas moins vulnérables aux évènements climatiques extrêmes que le "grand" nucléaire
- devront être implantées proches des habitations ou de sites Seveso
Enquête d’Antoine Bonduelle : https://www.ee-consultant.fr/IMG/pdf/-6.pdf
Global chance : https://global-chance.org/SMR-Les-reacteurs-a-haute-temperature https://global-chance.org/Le-dangereux-engouement-pour-les-SMR https://global-chance.org/Les-SMR-Deux-exemples-NuScale-et-NUWARD
La Gazette du Nucléaire (SMR) : https://gazettenucleaire.org/2024/302/
Rapport Nucléaire Mondial [Mycle Schneider et al.] : https://www.worldnuclearreport.org/The-Annual-Reports-.html
AIEA adaptation climats https://www.iaea.org/publications/12338/adapting-the-energy-sector-to-climate-change
[1] Ministre russe du même nom qui pour masquer la misère des villages lors de la visite de l’impératrice Catherine II en Crimée en 1787 aurait fait construire des villages entiers « de façade » en carton-pâte.
[2] The Nuclear Energy Agency Small Reactor Dashboard : Third Edition : https://www.oecd-nea.org/jcms/pl_73678/nea-small-modular-reactor-smr-dashboard
[3] L.M. Krall, A.M. Macfarlane, & R.C. Erwing, Nuclear waste from small modular reactors, Proc. Natl. Acad. Sci. U.S.A. 119 (23) e2111833119, https://doi.org/10.1073/pnas.2111833119 (2022)
[4] Pas dans mon jardin