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Des accidents nucléaires partout

France : Anomalie générique : Perte d’alimentation électrique en cas de séisme : 44 réacteurs nucléaires sur 58 concernés




20 novembre 2018


Le 20 juin 2017, EDF déclarait un évènement significatif pour la sûreté de niveau 2 affectant les 20 réacteurs de 1300 MWe. En raison de défauts sur les structures métalliques qui supportent les vases d’expansion du circuit de refroidissement et de défauts sur les ancrages des autres matériels auxiliaires des moteurs diesels, l’alimentation électrique des réacteurs nucléaires n’était plus assurée en cas de séisme. En octobre 2017, puis en janvier et en avril 2018, l’exploitant a annoncé des "extensions" de cette déclaration, certains réacteurs de 900 MWe étant aussi concernés. Après contrôles de l’ensemble du parc, EDF vient d’annoncer ce 20 novembre 2018 une "mise à jour" de cette déclaration. Résultat : seuls 3 sites nucléaires sur les 19 de l’hexagone sont épargnés (Chooz, Civaux et Cruas). Au total, sur les 58 réacteurs que compte le territoire français, 44 sont touchés par ces défauts, avec pour conséquence une perte d’alimentation électrique en cas de tremblement de terre. Et qui dit perte d’alimentation électrique d’un réacteur nucléaire dit accident majeur.


Pour aboutir à cette somme totale, il faut remonter le fil des communications d’EDF et sortir les calculettes. Reprenons.

Les groupes électrogènes assurent la production électrique nécessaire à la gestion des situations de défaillance des alimentations électriques externes, ces situations pouvant notamment être provoquées par un séisme. Ils sont composés, entre autres, d’un moteur diesel, d’un alternateur et de systèmes auxiliaires (circuits de refroidissement, de prégraissage, etc.).

Une insuffisance de tenue au séisme d’un système auxiliaire des diesel de secours (vase d’expansion [1] du circuit de refroidissement) a été initialement détectée par EDF en mars 2017 à la centrale nucléaire de Golfech, puis sur tous les 12 réacteurs de palier P’4 [2]. L’Autorité de sûreté nucléaire avait provisoirement classé cet événement au niveau 1 de l’échelle INES [3] étant donné les conséquences pour la sûreté en cas de séisme (voir notre article à ce sujet).

Le 20 juin 2017, après contrôles complémentaires, EDF a déclaré à l’ASN que l’absence de démonstration de tenue au séisme était également susceptible de concerner les autres systèmes auxiliaires des deux diesel de secours des 20 réacteurs de 1300 MWe (Belleville, Cattenom, Flamanville, Golfech, Nogent, Paluel, Penly, Saint-Alban). Non seulement les structures en métal qui supportent les vases d’expansion du circuit de refroidissement des diesels ont des défauts, mais les ancrages d’autres équipements auxiliaires de ces sources électriques de secours sont défectueux, et cela sur les 2 groupes électrogènes équipant chaque réacteur. L’ASN demande à EDF de procéder sous 3 semaines au renforcement des ancrages de tous les systèmes auxiliaires pour au moins l’un des deux diesel de secours. Compte tenu des conséquences pour la sûreté, l’évènement générique - puisque commun à 20 réacteurs - est cette fois classé au niveau 2, c’est-à-dire correspondant à une défaillance importante en matière de sûreté. (Voir notre article à ce sujet avec les éléments communiqués par EDF, l’ASN et l’IRSN)

Le 13 octobre 2017, EDF procède à une "extension" de sa déclaration d’évènement significatif pour la sûreté générique de niveau 2 : 4 réacteurs de 900 MWe sont également concernés par ces défauts (Bugey 2, Bugey 5, et les 2 réacteurs de Fessenheim). Soit 24 réacteurs au total qui auraient pu perdre leur alimentation électrique en cas de séisme. (Voir notre article à ce sujet)

Le 8 janvier 2018, EDF annonce une nouvelle "extension du périmètre de sa déclaration" du 20 juin 2017 : les réacteurs de Bugey 3 et Bugey 4 sont eux aussi concernés. L’évènement significatif pour la sûreté est là aussi classé au niveau 2. On arrive donc à 26 réacteurs concernés. (Voir notre article sur le sujet)

Le 3 avril 2018, nouvelle "extension du périmètre de la déclaration" initiale : 4 autres réacteurs sont concernés à Gravelines (réacteurs 2 et 3) et au Tricastin (réacteurs 2 et 3). Mais pour ces 4 réacteurs l’évènement est classé au niveau 1 (anomalie). On arrive donc à un total de 30 réacteurs concernés par le risque de coupure électrique en cas de séisme : 26 au niveau 2, 4 au niveau 1. (voir notre article à ce sujet)

Le 20 novembre 2018, nouvelle annonce de l’exploitant nucléaire. Cette fois-ci, c’est une "mise à jour" de la déclaration d’évènement significatif pour la sûreté de niveau 2. Et c’est là que les choses se corsent, car EDF maitrise l’art de communiquer avec un semblant de transparence mais un fond d’opacité. L’exploitant nous dit avoir mené des contrôles complémentaires sur les structures de supportage et sur les ancrages des systèmes auxiliaires des groupes électrogènes. Pour certains réacteurs, les défauts sont bien avérés sur les 2 diesels. Pour d’autres, un seul des 2 diesels était affecté. L’exploitant liste alors les réacteurs concernés pour chaque cas. Surprise : à la liste des réacteurs déjà couverts par la déclaration initiale et ses extensions s’ajoutent de nouveaux réacteurs. Mais EDF se garde bien de les annoncer comme tels, c’est une "mise à jour", pas une "extension du périmètre", encore moins une "déclaration d’évènement significatif pour la sûreté" [4].

L’exploitant annonce ensuite un "reclassement" du niveau de l’évènement, car en fonction du matériel auxiliaire défectueux, la probabilité de perte du diesel n’est pas la même. Problème : seuls certains réacteurs sont mentionnés comme "reclassé" au niveau 2, 1 ou 0. Mais la communication de l’exploitant ne reprend pas toute la liste des réacteurs concernés par la déclaration initiale et ses extensions successives. "Les autres réacteurs en écart ont déjà été déclarés dans les précédentes déclarations au niveau correspondant" nous dit l’exploitant. C’est là qu’il faut recouper ces données avec les communications précédentes, sortir tableur et calculette pour arriver à avoir une vision d’ensemble de l’étendue des anomalies et donc l’ampleur du risque encouru.

Au total ce sont pas moins de 14 nouveaux réacteurs qui rentrent dans le périmètre de la déclaration d’anomalie générique en cas de séisme et de perte d’alimentation électrique (Blayais 1, 2, 3 et 4, Chinon 1, 2 et 3, Dampierre 2, Gravelines 1, 4, 5 et 6, et Saint-Laurent 1 et 2). Soit, ajoutés aux 30 précédents, 44 réacteurs. En recoupant les classement initiaux et les "reclassements" annoncés par l’exploitant, au final seul 1 classement au niveau 1 est rétrogradé au niveau 0 (pour Tricastin 3). Les autres niveaux de l’évènement significatif pour la sûreté n’ont pas évolués. En somme : l’évènement significatif pour la sûreté affecte 44 réacteurs, il est classé au niveau 2 pour 29 d’entre eux, au niveau 1 pour 9, et au niveau 0 pour 6 [5]. Sur les 58 réacteurs nucléaires du parc français, 44 auraient pu perdre leur alimentation électrique en cas de séisme. Et parmi ces 44 réacteurs, bon nombre sont construits sur des zones sismiques. Un séisme de magnitude 4,2 a d’ailleurs secoué l’Ain ce 21 novembre 2018 [6]. Mais dormons tranquille, aucun problème de sûreté, aucun risque pour les populations : EDF annonce très clairement dans sa communication avoir dores et déjà procédé à toutes les réparations.

Ce que dit EDF :

Mise à jour de l’événement de niveau 2 (échelle INES) suite aux contrôles complémentaires des ancrages des diesels des centrales nucléaires 900 MW et 1300 MW

Note d’information, publiée le 20/11/2018

En cas de perte des alimentations électriques extérieures, les diesels de secours fournissent l’électricité nécessaire aux matériels de sûreté d’un réacteur.

Le 20 juin 2017, EDF a déclaré à l’Autorité de sûreté nucléaire un Événement significatif de sûreté « générique » de niveau 2 [7] concernant le sous-dimensionnement des ancrages de certaines structures métalliques des diesels de secours des centrales de 1300 MW en cas de séisme d’intensité SMHV [8].

Le 13 octobre 2017, EDF a déclaré à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), une mise à jour de l’événement significatif de sûreté « générique » de niveau 2 du 20 juin 2017, pour intégrer les unités de production n°2 et n°5 de Bugey et n°1 et n°2 de Fessenheim.

Le 8 janvier 2018, EDF a déclaré à l’ASN une mise à jour de cet événement significatif de sûreté « générique » de niveau 2 [9], pour intégrer les unités de production n°3 et 4 de Bugey.

Au cours de l’année 2018, pour toutes les centrales, EDF a effectué des contrôles complémentaires sur les ancrages et structures de supportage des matériels nécessaires au bon fonctionnement des diesels. Ceci a conduit EDF à mettre en lumière que les défauts sur certains matériels étaient susceptibles d’affecter leur tenue au séisme d’intensité SMHV :

Sur les deux voies [10] diesels simultanément pour les réacteurs 1 et 2 de Blayais, le réacteur 2 de Chinon,les six réacteurs de Gravelines, les deux réacteurs de Saint-Laurent-des-Eaux, les deux réacteurs de Flamanville, les quatre réacteurs de Paluel et les deux réacteurs de Saint Alban.

Sur une seule voie diesel pour les réacteurs 3 et 4 de Blayais, les réacteurs 1 et 3 de Chinon, le réacteur 2 de Dampierre, le réacteur 3 de Tricastin, les deux réacteurs de Belleville sur Loire et le réacteur 2 de Nogent sur Seine.

Aucun écart n’a été constaté sur les autres réacteurs.

En fonction de matériels auxiliaires concernés par ces défauts d’ancrages, la probabilité de perte complète des diesels n’est pas la même. Ainsi cet ESS est reclassé au niveau 2 de l’échelle INES pour les réacteurs n°2 de Chinon, et n°1 et 2 de Saint Laurent des Eaux.

Cet ESS est reclassé au niveau 1 de l’échelle INES pour les réacteurs n°1 et 2 de Blayais, et n°1, 4, 5 et 6 de Gravelines.

Cet ESS est reclassé au niveau 0 sous l’échelle INES pour les réacteurs n°3 et 4 de Blayais, n°1 et 3 de Chinon, n°2 de Dampierre et n°3 de Tricastin.

Les autres réacteurs en écart ont déjà été déclarés dans les précédentes déclarations au niveau correspondant.

L’ensemble de ces écarts ont été traités, les installations sont conformes.

https://www.edf.fr/sites/default/files/contrib/groupe-edf/producteur-industriel/nucleaire/Notes%20d%27information/2018.11.16_note_dinformation_essniveau2-ancrages_auxiliaires_diesels.pdf


[1Un vase d’expansion est un récipient destiné à compenser l’augmentation de volume liée à l’échauffement d’un liquide

[2Le palier P’4 correspond à la 2ème génération de réacteur de puissance 1300 MWe, soit 12 réacteurs : Belleville (2), Cattenom (4), Golfech (2), Nogent (2) et Penly (2)

[3Échelle internationale des événements nucléaires et radiologiques, description et niveaux ici

[4Notons quand même que les centrales nucléaires du Blayais, Chinon et Saint-Laurent ont mis en ligne sur leurs sites internet une déclaration d’évènement significatif générique de niveau 1 ou 2 sur la tenue au séisme des ancrages des diesels. Cette déclaration reprend la note d’information d’EDF.

[5 L’évènement est classé au niveau 2 de l’échelle INES pour : Belleville 1 et 2, Bugey 2, 3, 4, 5, Cattenom 1, 2, 3, 4, Chinon 2, Fessenheim 1 et 2, Flamanville 1 et 2, Golfech 1 et 2, Nogent 1 et 2, Paluel 1, 2, 3, 4, Penly 1 et 2, Saint-Alban 1 et 2, Saint-Laurent 1 et 2. Au niveau 1 pour : Blayais 1 et 2, Gravelines 1, 2, 3, 5, 5 et 6, Tricastin 2. Au niveau 0 pour : Blayais 3 et 4, Chinon 1 et 3, Dampierre 2 et Tricastin 3.

[7voir note d’information publiée sur les pages nucléaires du site edf.fr le 20 juin 2017

[8Le dimensionnement des systèmes d’une centrale nucléaire implique la définition de deux niveaux de séisme de référence : le séisme maximal historiquement vraisemblable (SMHV) qui est supérieur à tous les séismes s’étant produit au voisinage de la centrale depuis mille ans

[9voir note d’information publiée sur les pages nucléaire du site edf.fr le 8 janvier 2018

[10Sur une centrale nucléaire, tous les matériels permettant la sûreté des réacteurs sont doublés et situés sur deux « voies », redondantes et séparées physiquement l’une de l’autre