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Sortir du nucléaire n°43

Eté 2009

Enquête

Centrale EPR finlandaise : le bourbier d’Areva. Un chantier vitrine qui tourne au cauchemar.

Eté 2009




En Finlande, Areva a lancé en 2005 le chantier de son premier réacteur "EPR". Quatre années après le début des travaux, la livraison du réacteur est déjà annoncée avec trois ans de retard et un surcoût de 50 %. Les imprévus, la complexité du chantier, la coordination de milliers d’employés issus de 56 nationalités continuent de renchérir les coûts et les délais. Déçues, les autorités finlandaises estiment qu’Areva a trop promis



Depuis Helsinki, quatre heures de route à travers des paysages de campagne désolée sont
nécessaires pour rejoindre Olkiluoto, au sud-ouest de la Finlande. C’est sur cette presqu’île de 900 hectares balayée par les vents qu’Areva construit dans la douleur “OL3”, son premier EPR, réacteur à eau pressurisée de troisième génération.
Passé les grilles d’entrée, il faut enfiler chaussures de sécurité et gilet fluorescent pour accéder au réacteur, gigantesque pièce de Lego circulaire hérissée de grues sous un ciel immaculé. “Une fois terminé, le bâtiment fera dix fois la taille du Parlement finlandais”, explique le responsable de communication de l’électricien TVO, futur propriétaire de l’ouvrage. Or, c’est là que réside l’inconnue : quand Areva achèvera-t-il donc ce chantier hors normes lancé en 2005 ?

Quatre années après le début des travaux, la livraison du réacteur est déjà annoncée avec trois ans de retard. À quoi s’ajoute un surcoût de 1,5 milliard d’euros, soit 50 % de plus que les 3 milliards
initialement annoncés. “Chaque jour qui passe allonge la facture d’1 million d’euros”, ajoute Matti Harjuniemi, président du syndicat des salariés de la construction, Rakennusliitto.

Lors de son lancement, OL3 promettait d’être une formidable vitrine pour le groupe nucléaire français, l’occasion de prendre une longueur d’avance
sur les consortiums Toshiba-Westinghouse et
GE-Hitachi. Or, Areva est aujourd’hui engoncé dans un bourbier qui rejaillit sur son image et la pérennité économique de son réacteur. “Il y a eu trop
d’enthousiasme, juge Riku Huttunen, responsable des questions énergétiques au ministère de
l’Économie. Achever OL3 en 2009 était irréaliste.”

Allongement des délais d’obtention des licences de construction, augmentation du prix des matières premières, retards dans la livraison du béton…, soucieux d’accélérer le déroulement des opérations, l’industriel français demande dès 2006 à son sous-traitant, Bouygues, d’accélérer les travaux : “Au départ, il était convenu que Bouygues serait payé un prix fixe pour construire le réacteur, explique un syndicaliste. Depuis la renégociation, il n’y a plus de plafond. Bouygues facture chaque heure travaillée.”

Originellement au nombre de 3 000, les employés sont désormais 4 500, rabattus par une myriade de sociétés de travail temporaire qui, de l’avis des syndicats, n’en rendent la gestion d’OL3 que plus complexe. “Il est impossible d’avoir une vue
d’ensemble de ce qui s’y passe”, assure le pasteur Sakari Leppänen, qui officie sur le chantier. “Le manque de coordination entre les différentes entités est évident.” La Finlande manquant de main d’œuvre spécialisée, il a fallu recourir à des talents étrangers. Aujourd’hui, cinquante-six nationalités travaillent pour le compte de trois cents sous-traitants, ce qui ne va pas sans poser des difficultés de communication – et rallonger encore les délais.

À l’image de Kamil, 25 ans, un millier de Polonais, attirés par le nouvel “Eldorado nucléaire”, sont accourus avec parents, frères et sœurs à OL3. “On est là pour le cash”, affirme l’ouvrier, qui a effectué un périple de deux jours en bus et en bateau via Varsovie, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie avant d’accoster à Helsinki. Une fois arrivés à Olkiluoto, on les a entassés dans des baraquements aménagés aux abords de la presqu’île. “Des conditions presque inhumaines”, juge le pasteur Leppänen.

Des moyens qui ne semblent pourtant pas réduire les retards affichés par l’EPR : “Le chantier est
tellement complexe que les Polonais le surnomment “la plus grande institution mentale au monde””, explique un employé de Bouygues. Pour Marti Katka, responsable des questions énergétiques au sein d’un syndicat patronal, la déception des
autorités finlandaises est réelle : “Le sentiment général est qu’Areva a trop promis.”

Guillaume Pitron

Source : Valeurs Actuelles du 7 mai 2009.

Depuis Helsinki, quatre heures de route à travers des paysages de campagne désolée sont
nécessaires pour rejoindre Olkiluoto, au sud-ouest de la Finlande. C’est sur cette presqu’île de 900 hectares balayée par les vents qu’Areva construit dans la douleur “OL3”, son premier EPR, réacteur à eau pressurisée de troisième génération.
Passé les grilles d’entrée, il faut enfiler chaussures de sécurité et gilet fluorescent pour accéder au réacteur, gigantesque pièce de Lego circulaire hérissée de grues sous un ciel immaculé. “Une fois terminé, le bâtiment fera dix fois la taille du Parlement finlandais”, explique le responsable de communication de l’électricien TVO, futur propriétaire de l’ouvrage. Or, c’est là que réside l’inconnue : quand Areva achèvera-t-il donc ce chantier hors normes lancé en 2005 ?

Quatre années après le début des travaux, la livraison du réacteur est déjà annoncée avec trois ans de retard. À quoi s’ajoute un surcoût de 1,5 milliard d’euros, soit 50 % de plus que les 3 milliards
initialement annoncés. “Chaque jour qui passe allonge la facture d’1 million d’euros”, ajoute Matti Harjuniemi, président du syndicat des salariés de la construction, Rakennusliitto.

Lors de son lancement, OL3 promettait d’être une formidable vitrine pour le groupe nucléaire français, l’occasion de prendre une longueur d’avance
sur les consortiums Toshiba-Westinghouse et
GE-Hitachi. Or, Areva est aujourd’hui engoncé dans un bourbier qui rejaillit sur son image et la pérennité économique de son réacteur. “Il y a eu trop
d’enthousiasme, juge Riku Huttunen, responsable des questions énergétiques au ministère de
l’Économie. Achever OL3 en 2009 était irréaliste.”

Allongement des délais d’obtention des licences de construction, augmentation du prix des matières premières, retards dans la livraison du béton…, soucieux d’accélérer le déroulement des opérations, l’industriel français demande dès 2006 à son sous-traitant, Bouygues, d’accélérer les travaux : “Au départ, il était convenu que Bouygues serait payé un prix fixe pour construire le réacteur, explique un syndicaliste. Depuis la renégociation, il n’y a plus de plafond. Bouygues facture chaque heure travaillée.”

Originellement au nombre de 3 000, les employés sont désormais 4 500, rabattus par une myriade de sociétés de travail temporaire qui, de l’avis des syndicats, n’en rendent la gestion d’OL3 que plus complexe. “Il est impossible d’avoir une vue
d’ensemble de ce qui s’y passe”, assure le pasteur Sakari Leppänen, qui officie sur le chantier. “Le manque de coordination entre les différentes entités est évident.” La Finlande manquant de main d’œuvre spécialisée, il a fallu recourir à des talents étrangers. Aujourd’hui, cinquante-six nationalités travaillent pour le compte de trois cents sous-traitants, ce qui ne va pas sans poser des difficultés de communication – et rallonger encore les délais.

À l’image de Kamil, 25 ans, un millier de Polonais, attirés par le nouvel “Eldorado nucléaire”, sont accourus avec parents, frères et sœurs à OL3. “On est là pour le cash”, affirme l’ouvrier, qui a effectué un périple de deux jours en bus et en bateau via Varsovie, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie avant d’accoster à Helsinki. Une fois arrivés à Olkiluoto, on les a entassés dans des baraquements aménagés aux abords de la presqu’île. “Des conditions presque inhumaines”, juge le pasteur Leppänen.

Des moyens qui ne semblent pourtant pas réduire les retards affichés par l’EPR : “Le chantier est
tellement complexe que les Polonais le surnomment “la plus grande institution mentale au monde””, explique un employé de Bouygues. Pour Marti Katka, responsable des questions énergétiques au sein d’un syndicat patronal, la déception des
autorités finlandaises est réelle : “Le sentiment général est qu’Areva a trop promis.”

Guillaume Pitron

Source : Valeurs Actuelles du 7 mai 2009.


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