Publié le 26 juillet 2018
Le scandale des dossiers falsifiés de l’usine du Creusot ne doit pas être étouffé ! Alors que cette usine de Framatome vient officiellement de reprendre ses activités après deux années d’interruption, le Réseau “Sortir du nucléaire“ souhaite attirer l’attention sur le nouveau décompte des malfaçons concernant des pièces qui y ont été produites. Publié bien discrètement, celui-ci appelle de nombreuses questions.
En 2015, en réponse à la découverte des malfaçons de la cuve de l’EPR de Flamanville, un audit avait été mené à l’usine Framatome (anciennement Areva) du Creusot, qui avait mis en évidence des erreurs et falsifications massives de dossiers de fabrication de pièces destinées aux réacteurs nucléaires. Le scandale ayant éclaté au printemps 2016, cet audit a été élargi en septembre 2016 à l’ensemble des dossiers de fabrication des équipements provenant de Creusot Forge installés sur le parc nucléaire français en exploitation.
Le 17 juillet, très discrètement, EDF a publié sur son site web son évaluation la plus récente, portant sur 42 réacteurs (16 autres réacteurs doivent encore être examinés), sans fournir de chiffres cumulés pour l’ensemble d’entre eux. Or, comme le montre le récapitulatif établi par l’agence indépendante WISE-Paris, le cumul des irrégularités s’élève maintenant à 1775 anomalies (non-respect d’exigences contractuelles ou règlementaires) et 449 non conformités ! On obtient ainsi une moyenne de 53 irrégularités par réacteurs et de 2 irrégularités par pièce. Le réacteur de Bugey 3 bat le record du nombre d’anomalies, avec 94 en tout (plus 19 non conformités).
Ces chiffres sont lourds d’enseignements : loin de constituer une pratique marginale, le non-signalement des irrégularités semblait revêtir à l’usine du Creusot un caractère presque systémique : presque un tiers des constats vérifiés semble ainsi révéler un écart. Ils démontrent l’impasse du système de contrôle actuel, qui repose sur l’idée bien naïve, au vu du fonctionnement constaté de l’industrie nucléaire, que l’exploitant sera de bonne foi et déclarera systématiquement ses erreurs à l’Autorité de sûreté…
Rien à signaler, vraiment ?
EDF prétend que ces irrégularités n’auraient aucun impact sur la sûreté et assure que l’Autorité de sûreté nucléaire a donné son feu vert pour 31 réacteurs (les autres étant censés le recevoir d’ici la fin de l’année).
Pour le Réseau “Sortir du nucléaire“, le problème ne saurait être évacué si facilement : les pièces d’acier non-conformes aux normes présentent des caractéristiques mécaniques dégradées, ce qui est d’autant plus grave au regard du haut niveau de qualité attendu pour éviter tout risque de rupture.
Par ailleurs, cette communication succincte laisse apparaître de trop nombreuses zones d’ombre :
Enfin, de manière générale, pourquoi l’Autorité de sûreté nucléaire n’a-t-elle pas communiqué sur le sujet ? Était-ce pour ne pas mettre EDF en porte-à-faux, alors que sa filiale Framatome conviait les médias pour fêter en grande pompe, le 18 juillet, la reprise officielle des activités de Creusot Forge ?
D’un côté, une publication lapidaire d’EDF sur un problème systémique majeur ; de l’autre, une large opération de communication de Framatome pour marteler qu’ « une page s’est tournée » à l’usine de Creusot Forge : l’industrie nucléaire tente décidément de jeter le voile sur ses pratiques pour préserver le mythe de l’ « excellence française ».
Mais comment accorder la moindre confiance à des industriels qui ont menti pendant des années sur la qualité des équipements qu’ils fabriquaient et utilisaient [1] ? Et comment prétendent-ils garantir que ces malfaçons et dissimulations d’informations appartiennent désormais au passé, au regard des pratiques que l’on peut toujours constater sur de nombreux sites et chantiers [2] ?
Tant que le système de contrôle continuera de reposer sur le postulat que l’exploitant, de bonne foi, déclarera ses erreurs au lieu de les dissimuler, la « sûreté nucléaire » restera un mythe.