Publié le 3 février 2012
Février 2012
C’est l’hiver, la saison des frimas, des lumières qui s’allument dès l’après-midi… et des discours alarmistes sur les pénuries d’électricité à venir. Cette année, la tension est encore plus vive… car il paraîtrait qu’à cause des égoïstes Allemands, nous allons tous manquer d’électricité.
Chaque année, il est question de tensions sur le réseau électrique [1], de black-out en perspective pour la Bretagne ou la Provence et d’une hausse inéluctable de la consommation d’électricité – la faute au couple infernal chauffage électrique/nucléaire, qui solidarise la consommation électrique avec la courbe des températures, mais surtout au recours massif et typiquement français du chauffage électrique, en particulier dans l’habitat locatif. Et les défenseurs du nucléaire de conclure immanquablement : « Dans ces conditions, qui oserait fermer des réacteurs ? Veut-on nous condamner au retour à la bougie ? ».
Depuis 2011, de nouveaux couplets ont été ajoutés à la complainte. « Comment ferons-nous cet hiver maintenant que les Allemands, ces égoïstes, ont fermé la moitié de leurs centrales nucléaires ? » [2], « Si des centrales sont fermées en France suite à des décisions électorales, comment allons-nous nous chauffer ? ».
La réponse est sans appel : malgré son parc nucléaire et sa pseudo “indépendance énergétique“, la France importe massivement de l’électricité de ses pays voisins. Et, tenez-vous bien, le pays avec lequel la France échange le plus d’électricité est… l’Allemagne. Mais pas pour voler au secours de ces Allemands qui ont dû fermer leurs réacteurs, en leur vendant de notre électricité… Non : le dernier relevé mensuel de RTE (Réseau de transport d’électricité), en date de décembre 2011 et arrêté au 6 janvier 2012, était catégorique. En décembre 2011, la France aura vendu 613 GWh à l’Allemagne, mais en aura importé 884 GWh… Soit un solde exportateur déficitaire de -271 GWh, au crédit de l’Allemagne [3].
Et la situation n’est pas nouvelle : en novembre 2011 la France exportait à l’Allemagne 684 GWh, et en importait 745 GWh ; soit un écart de 61 GWh, toujours au crédit de l’Allemagne [4].
Le constat est donc implacable : pour (mal) chauffer une population française majoritairement équipée de convecteurs électriques, la France doit importer massivement… et ce, même de pays qui sont sortis du nucléaire.
En France, la « pointe » de consommation électrique a atteint 100,5 GW à l’hiver 2011-2012 (le 7 février 2012 très exactement), en augmentation de 3,9 % par rapport au précédent record (96,7 GW le 15 décembre 2011), alors qu’elle n’est que de 80 GW en Allemagne qui compte pourtant 17 millions d’habitants de plus que l’Hexagone.
Il est stupéfiant de constater comment les défenseurs de l’atome parviennent à présenter les problèmes à l’envers : si nous venons à manquer d’électricité cet hiver, il serait stupide de s’en prendre aux écologistes ou aux Allemands, qui ont bien le droit de prendre des décisions raisonnables en se passant d’une technologie aux risques tant de fois démontrés. Regardons plutôt en face l’absurdité de notre système énergétique nucléarisé.
Un petit radiateur de 1 kW « tournant » en moyenne 10 h/j, pendant 180 jours consomme 1 800 kWh. A titre de comparaison, un réfrigérateur de 120 W fonctionnant en permanence mais “tournant” la moitié du temps consomme l’équivalent de 526 kWh ; un ordinateur d’une puissance de 150 W restant allumé en moyenne 5 heures par jour 274 kWh ; une lampe de 60 W allumée en moyenne 5 heures par jour 110 kWh ; et un radio réveil ou une veille de lecteur de DVD d’une puissance de 5 W consomme 44 kWh. Ainsi, le chauffage électrique coûte très cher aux Français… pour qu’ils aient froid !
Aujourd’hui, la France est le seul pays en Europe à promouvoir le chauffage électrique : une option aussi chère qu’inefficace, qui prend des millions de Français au piège de la précarité énergétique, et qui n’a été développée que pour écouler la surproduction d’électricité nucléaire. Par ailleurs, le pic de consommation généré par les millions de convecteurs français propulse nos émissions de CO2 vers le haut. [5].
Alors avant d’accuser nos voisins Allemands d’être la source de nos maux, il serait bon de s’interroger sur notre dépendance électrique. Et commencer par investir dans la rénovation des bâtiments, plutôt que d’engloutir des dizaines de milliards d’euros pour rafistoler pour dix ans de plus des centrales largement en âge de partir à la retraite…
[1] En période hivernale, chaque degré en-dessous des normales saisonnières nécessite en effet un appel de puissance sur le réseau électrique de 2300 MW, soit deux réacteurs nucléaires !
[2] Il est d’ailleurs amusant de constater que ce sont les mêmes personnes qui affirment haut et fort que nous sommes énergétiquement indépendants grâce au nucléaire !
[3] RTE, Aperçu sur l’énergie électrique, décembre 2011, https://www.rte-france.com/uploads/Mediatheque_docs/vie_systeme/mensuelles/2011/apercu_energie_elec_2011_12.pdf
[4] RTE, Aperçu sur l’énergie électrique, novembre 2011, https://www.rte-france.com/uploads/Mediatheque_docs/vie_systeme/mensuelles/2011/apercu_energie_elec_2011_11.pdf
[5] Selon les calculs de l’ADEME et de RTE, chaque kWh consacré au chauffage électrique provoque l’émission de 500 à 600 g de CO2. Brûler directement du gaz pour se chauffer émettrait 2 à 3 fois moins… et isoler correctement les bâtiments encore moins. ADEME & RTE, Le contenu en CO2 du kWh électrique : Avantages comparés du contenu marginal et du contenu par usages sur la base de l’historique, octobre 2007