Réseau Sortir du nucléaire
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Sortir du nucléaire n°59

Novembre 2013

Nucléaire militaire

Vassili Arkhipov, l’homme qui a empêché la guerre nucléaire

Novembre 2013




Il y a cinquante ans, Vassili Arkhipov, officier supérieur sur le sous-marin soviétique B-59, refusa seul de donner l’ordre de lancement d’une torpille nucléaire.



Si vous êtes né avant le 27 octobre 1962, Vassili Alexandrovich Arkhipov vous a sauvé la vie [et si vous êtes né après, aussi... NDLR]. Ce fut le jour le plus dangereux de l’Histoire. Un avion-espion américain avait été abattu au-dessus de Cuba et un autre U2 s’était perdu et avait disparu dans l’espace aérien soviétique. Dans une atmosphère tendue à l’extrême par ces drames, un contre- torpilleur américain, le USS Beale, commença à lâcher des grenades sous-marines sur le B-59, un sous-marin soviétique équipé d’armes nucléaires.

Le commandant du B-59, Valentin Savitsky, n’avait aucun moyen de savoir que ces grenades sous-marines étaient en fait des charges "d’exercice", inertes donc, destinées à forcer le B-59 à faire surface. Le Beale fut rejoint par d’autres contre- torpilleurs américains qui firent bloc pour arroser d’explosifs le B-59 immergé. Savitsky, dans son épuisement, présuma que son sous-marin était perdu et que la troisième guerre mondiale avait démarré. Il donna alors l’ordre de se préparer à lancer la torpille nucléaire de dix kilotonnes du B-59. La cible était le Randolf, le porte-avions géant qui menait la force navale américaine.

Si la torpille du B-59 avait pulvérisé le Randolf, les nuages nucléaires se seraient rapidement propagés de la mer vers les terres. Les premières cibles auraient été Moscou, Londres, les bases aériennes d’East-Anglia et les concentrations de troupes en Allemagne. La série de bombes suivante aurait anéanti les "cibles économiques", un doux euphémisme pour les populations civiles ; plus de la moitié de la population britannique serait morte. Dans le même temps, le SIOP [Plan opérationnel stratégique intégré] – un scénario de fin du monde rappelant l’apocalypse finale du Docteur Folamour, aurait lancé 5 500 charges nucléaires sur un millier de cibles, y compris dans des États neutres comme l’Albanie ou la Chine.

Il est difficile de savoir ce qui se serait passé aux États-Unis. La raison pour laquelle Khrouchtchev avait envoyé des missiles à Cuba était justement que l’Union Soviétique ne disposait pas de moyen de dissuasion à longue portée [cf. missile balistique intercontinental ou ICBM] crédible qui soit capable de soutenir une éventuelle attaque des Américains. Il est fort probable que les États-Unis auraient eu nettement moins de victimes que leurs alliés européens. Cette conception de la Grande-Bretagne et de l’Europe de l’Ouest comme de simples pions sacrifiables à volonté est l’un des grands tabous de la Guerre froide.

Cinquante ans plus tard, quelles leçons peut-on tirer de la crise des missiles de Cuba ? L’une des leçons est de se rappeler qu’en temps de crise, les gouvernements peuvent perdre le contrôle de la situation. Le plus grand cauchemar du ministre américain de la Défense Robert McNamara était qu’une arme nucléaire puisse être lancée sans autorisation. McNamara avait imposé que tous les ICBM soient munis d’un lien d’action permissif (serrure dite PAL). Mais une fois toutes les serrures installées, le Commandement stratégique de l’Armée de l’air [Strategic Air Command] choisit le même code 00000000 pour tous les missiles, afin que les serrures ne ralentissent pas leur lancement en cas de crise. La sécurité des armements nucléaires est et restera toujours un problème humain, à tous les niveaux. Un jour, Jimmy Carter, pourtant le plus sensé des présidents américains, laissa les codes de lancement de l’arme nucléaire dans le costume qu’il avait envoyé au pressing.

La Guerre froide est certes terminée, mais les structures thermonucléaires américaines et russes sont toujours en place. Et le risque d’échange nucléaire entre les grandes puissances reste bien réel. En 1995, un radar d’alerte précoce russe a confondu une fusée météo norvégienne avec un missile balistique provenant d’un sous-marin américain. Un signal d’urgence fut alors envoyé à la "Cheget" du président Eltsine, cette mallette qui contient les codes nucléaires. Eltsine, probablement près d’un verre de vodka, avait moins de cinq minutes pour prendre la décision de lancer ou non les représailles.

"Tant que les armes nucléaires existeront, les chances de survie de l’espèce humaine seront limitées." Toutes les études d’analyses de risques à long terme corroborent cette affirmation de Noam Chomsky. Selon l’organisation Ploughshares, le monde recèle actuellement 19 000 ogives, dont 18 000 sont entre les mains des Américains et des Russes. Quels que soient les chiffres exacts, les arsenaux nucléaires américains ou russes sont les seuls qui soient capables d’anéantir toute vie humaine. Comme le font remarquer les analystes des questions de sécurité Craig et Jan Ruzicka : "Pourquoi l’Iran ou la Corée du Nord devraient-ils respecter le concept de non-prolifération quand les États les plus puissants qui leur font la morale possèdent eux-mêmes des arsenaux aussi énormes ?"

Mais surtout, la crise des missiles cubains a montré que ce sont les armes elles-mêmes qui posent problème. La Grande-Bretagne est aujourd’hui en première ligne dans la "course au désarmement nucléaire". Dans une lettre de 2009 au Times, le maréchal Lord Bramal et les généraux Lord Ramsbotham et Sir Hugh Beach ont accusé le Trident d’être "complètement inutile". Pour des généraux, l’abandon de ce système peut donc aller de soi, mais pas pour les politiciens qui redoutent l’opinion publique : pour le public en effet, les armes nucléaires sont vaguement associées à l’idée de "force". Si le Trésor laissait tomber le Trident, cela représenterait une rentrée d’argent de plus de 25 milliards de livres sterling, soit une somme suffisante pour financer la construction d’un million de maisons à prix raisonnable.

La décision de ne pas lancer la troisième guerre mondiale n’a pas été prise au Kremlin ni à la Maison-Blanche, mais dans l’atmosphère étouffante de la salle de commande d’un sous-marin. Pour lancer la torpille nucléaire du B-59, il fallait le consentement des trois officiers supérieurs présents à bord. Arkhipov fut le seul à refuser son accord. Il est certain que la réputation d’Arkhipov fut un facteur crucial dans le débat qui eut lieu dans la salle de commande. En effet, l’année précédente, le jeune officier s’était exposé à une forte dose de radiation pour sauver un sous-marin dont le réacteur était en surchauffe. Cette irradiation devait finalement contribuer à sa mort en 1998. Quand nous levons nos verres en ce 27 octobre, nous ne pouvons que porter un toast à sa mémoire.

Merci, Vasya.

 

Edward Wilson

The Guardian, 27 octobre 2012

Traduit de l’anglais au français par Odile Girard pour le Réseau "Sortir du nucléaire"

 

Un documentaire de 50 minutes, en anglais non sous-titré, détaille l’histoire de cet épisode méconnu mais crucial de la guerre froide et du rôle qu’y a joué Arkhipov. Il est visible en intégralité sur YouTube : www.youtube.com/watch?v=4VPY2SgyG5w

Si vous êtes né avant le 27 octobre 1962, Vassili Alexandrovich Arkhipov vous a sauvé la vie [et si vous êtes né après, aussi... NDLR]. Ce fut le jour le plus dangereux de l’Histoire. Un avion-espion américain avait été abattu au-dessus de Cuba et un autre U2 s’était perdu et avait disparu dans l’espace aérien soviétique. Dans une atmosphère tendue à l’extrême par ces drames, un contre- torpilleur américain, le USS Beale, commença à lâcher des grenades sous-marines sur le B-59, un sous-marin soviétique équipé d’armes nucléaires.

Le commandant du B-59, Valentin Savitsky, n’avait aucun moyen de savoir que ces grenades sous-marines étaient en fait des charges "d’exercice", inertes donc, destinées à forcer le B-59 à faire surface. Le Beale fut rejoint par d’autres contre- torpilleurs américains qui firent bloc pour arroser d’explosifs le B-59 immergé. Savitsky, dans son épuisement, présuma que son sous-marin était perdu et que la troisième guerre mondiale avait démarré. Il donna alors l’ordre de se préparer à lancer la torpille nucléaire de dix kilotonnes du B-59. La cible était le Randolf, le porte-avions géant qui menait la force navale américaine.

Si la torpille du B-59 avait pulvérisé le Randolf, les nuages nucléaires se seraient rapidement propagés de la mer vers les terres. Les premières cibles auraient été Moscou, Londres, les bases aériennes d’East-Anglia et les concentrations de troupes en Allemagne. La série de bombes suivante aurait anéanti les "cibles économiques", un doux euphémisme pour les populations civiles ; plus de la moitié de la population britannique serait morte. Dans le même temps, le SIOP [Plan opérationnel stratégique intégré] – un scénario de fin du monde rappelant l’apocalypse finale du Docteur Folamour, aurait lancé 5 500 charges nucléaires sur un millier de cibles, y compris dans des États neutres comme l’Albanie ou la Chine.

Il est difficile de savoir ce qui se serait passé aux États-Unis. La raison pour laquelle Khrouchtchev avait envoyé des missiles à Cuba était justement que l’Union Soviétique ne disposait pas de moyen de dissuasion à longue portée [cf. missile balistique intercontinental ou ICBM] crédible qui soit capable de soutenir une éventuelle attaque des Américains. Il est fort probable que les États-Unis auraient eu nettement moins de victimes que leurs alliés européens. Cette conception de la Grande-Bretagne et de l’Europe de l’Ouest comme de simples pions sacrifiables à volonté est l’un des grands tabous de la Guerre froide.

Cinquante ans plus tard, quelles leçons peut-on tirer de la crise des missiles de Cuba ? L’une des leçons est de se rappeler qu’en temps de crise, les gouvernements peuvent perdre le contrôle de la situation. Le plus grand cauchemar du ministre américain de la Défense Robert McNamara était qu’une arme nucléaire puisse être lancée sans autorisation. McNamara avait imposé que tous les ICBM soient munis d’un lien d’action permissif (serrure dite PAL). Mais une fois toutes les serrures installées, le Commandement stratégique de l’Armée de l’air [Strategic Air Command] choisit le même code 00000000 pour tous les missiles, afin que les serrures ne ralentissent pas leur lancement en cas de crise. La sécurité des armements nucléaires est et restera toujours un problème humain, à tous les niveaux. Un jour, Jimmy Carter, pourtant le plus sensé des présidents américains, laissa les codes de lancement de l’arme nucléaire dans le costume qu’il avait envoyé au pressing.

La Guerre froide est certes terminée, mais les structures thermonucléaires américaines et russes sont toujours en place. Et le risque d’échange nucléaire entre les grandes puissances reste bien réel. En 1995, un radar d’alerte précoce russe a confondu une fusée météo norvégienne avec un missile balistique provenant d’un sous-marin américain. Un signal d’urgence fut alors envoyé à la "Cheget" du président Eltsine, cette mallette qui contient les codes nucléaires. Eltsine, probablement près d’un verre de vodka, avait moins de cinq minutes pour prendre la décision de lancer ou non les représailles.

"Tant que les armes nucléaires existeront, les chances de survie de l’espèce humaine seront limitées." Toutes les études d’analyses de risques à long terme corroborent cette affirmation de Noam Chomsky. Selon l’organisation Ploughshares, le monde recèle actuellement 19 000 ogives, dont 18 000 sont entre les mains des Américains et des Russes. Quels que soient les chiffres exacts, les arsenaux nucléaires américains ou russes sont les seuls qui soient capables d’anéantir toute vie humaine. Comme le font remarquer les analystes des questions de sécurité Craig et Jan Ruzicka : "Pourquoi l’Iran ou la Corée du Nord devraient-ils respecter le concept de non-prolifération quand les États les plus puissants qui leur font la morale possèdent eux-mêmes des arsenaux aussi énormes ?"

Mais surtout, la crise des missiles cubains a montré que ce sont les armes elles-mêmes qui posent problème. La Grande-Bretagne est aujourd’hui en première ligne dans la "course au désarmement nucléaire". Dans une lettre de 2009 au Times, le maréchal Lord Bramal et les généraux Lord Ramsbotham et Sir Hugh Beach ont accusé le Trident d’être "complètement inutile". Pour des généraux, l’abandon de ce système peut donc aller de soi, mais pas pour les politiciens qui redoutent l’opinion publique : pour le public en effet, les armes nucléaires sont vaguement associées à l’idée de "force". Si le Trésor laissait tomber le Trident, cela représenterait une rentrée d’argent de plus de 25 milliards de livres sterling, soit une somme suffisante pour financer la construction d’un million de maisons à prix raisonnable.

La décision de ne pas lancer la troisième guerre mondiale n’a pas été prise au Kremlin ni à la Maison-Blanche, mais dans l’atmosphère étouffante de la salle de commande d’un sous-marin. Pour lancer la torpille nucléaire du B-59, il fallait le consentement des trois officiers supérieurs présents à bord. Arkhipov fut le seul à refuser son accord. Il est certain que la réputation d’Arkhipov fut un facteur crucial dans le débat qui eut lieu dans la salle de commande. En effet, l’année précédente, le jeune officier s’était exposé à une forte dose de radiation pour sauver un sous-marin dont le réacteur était en surchauffe. Cette irradiation devait finalement contribuer à sa mort en 1998. Quand nous levons nos verres en ce 27 octobre, nous ne pouvons que porter un toast à sa mémoire.

Merci, Vasya.

 

Edward Wilson

The Guardian, 27 octobre 2012

Traduit de l’anglais au français par Odile Girard pour le Réseau "Sortir du nucléaire"

 

Un documentaire de 50 minutes, en anglais non sous-titré, détaille l’histoire de cet épisode méconnu mais crucial de la guerre froide et du rôle qu’y a joué Arkhipov. Il est visible en intégralité sur YouTube : www.youtube.com/watch?v=4VPY2SgyG5w



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