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Sortir du nucléaire n°27

Juillet 2005

Témoignage exclusif

Tchernobyl-sur-Seine ou trois décennies de radioactivité aux portes de Paris

Juillet 2005




Au début des années 1930, Marie Curie installe son laboratoire au centre ville d’Arcueil, ville du Val-de-Marne, située à 5 km au sud-est de Paris. Ce laboratoire extrait des radioéléments naturels à partir de minerais d’origines diverses importés par camion. Un véritable Tchernobyl sur Seine.



Par la suite, l’Institut de Physique Nucléaire de la Faculté des Sciences de Paris et Orsay y effectue des recherches sur les propriétés physico-chimiques des radioéléments naturels et artificiels et les méthodes d’extraction du protactinium 231.

Enfin la Fondation Curie - Institut du radium y mène ses propres études radiochimiques. Les locaux ont été abandonnés en 1978 et mis « sous surveillance ».

Le préfet du Val-de-Marne demande au cours des années 1980 au propriétaire, en l’occurrence l’Université de Paris VI, d’assurer la sécurité des lieux par une clôture interdisant toute intrusion et par un murage du bâtiment le plus contaminé.

Radium city

En 2001, en mission au sein du département “Risques chimiques, biologiques et nucléaires” à l’université Paris VI, je réceptionne un matin un pli contenant 16 films dosimètre thermoluminescent à installer sur le site d’Arcueil à la demande de l’OPRI (IRSN maintenant). Etonné par cette requête concernant une mesure d’ambiance sur un site fermé et a priori sans activité, je me suis renseigné auprès des « anciens » de mon département pour comprendre le besoin.

Etant le seul spécialiste en radioprotection, je me suis rendu sur le site après m’être équipé d’un détecteur Radiagem, d’un spectromètre portable qui permet une identification instantanée des isotopes présents et de protections diverses (gants, tenue papier, masque, etc.)

Mes premières constatations sont plutôt édifiantes. Dans un décor d’abandon, imaginez une grande maison de maître en pierre meulière, restée en l’état après 24 ans d’inoccupation, la bibliothèque avec tous ses livres, les bureaux, les labos, des châteaux de plomb disséminés, un souterrain servant de puits de stockage et la maison aux fenêtres murées du gardien, mort depuis…

J’ai découvert sur le site :

1. la présence d’une contamination très importante au niveau du sol (mon détecteur a largement dépassé les 5000 cps/s sur certaines zones), des mesures plus de 1000 fois supérieures à la radioactivité naturelle ;

2. un débit de dose faible, sauf sur des points très précis (laboratoires par exemple) ;

3. la présence de zones délimitées (zones tréflées rouge et jaune) ;

4. un souterrain servant de stock de sources hautement contaminé et irradiant ;

5. un bric-à-brac contaminé important dans les laboratoires et les ateliers ;

6. la présence de fûts radioactifs avec des matières inconnues.

Pourquoi rien n’a t-il été fait pour dépolluer ce site ? Comment peut-on tolérer cet état de délabrement ? Après quelques recherches dans les archives et entretiens, j’ai retrouvé la trace de certaines actions menées. Ainsi, l’ANDRA a évacué une grosse quantité de fûts de matière radioactive entre 1999 et 2002. Le problème est que cette agence de l’Etat, unique prestataire des retraitements des déchets nucléaires, ne prend en charge que les rebuts bien identifiés. Or, le site d’Arcueil présente des fûts, dont on ne sait que faire car mélangés avec des solvants chimiques (évalué à deux tonnes). Leur déblaiement nécessiterait un gros investissement financier.

Par ailleurs, le CEA et l’ANDRA, qui connaissent bien le site, ont préconisé la décontamination totale du lieu, à savoir la destruction des bâtis (la maison principale et celle du gardien, les laboratoires…), l’extraction de 5000 m3 de terre sur 5 mètres de profondeur. Sans oublier le déblaiement du souterrain, véritable abri atomique regorgeant de déchets radioactifs.

A ce jour, la seule action entreprise est le retrait de toute matière papier de la maison de maître, pour éviter les risques d’incendie. Le solde des autres travaux se chiffre en millions d’euros, un investissement colossal pour le propriétaire du site.

Au royaume des aveugles, le borgne est roi

Faute de moyens, Paris VI, sur les conseils de l’OPRI, a mis en place une surveillance à travers la pose de films dosimètres. Ces derniers mettent en évidence les rayons gamma, qui au-delà d’une dose peuvent se révéler néfastes pour l’être humain. Je rappelle que le laboratoire de Marie Curie est situé au coeur de la cité d’Arcueil.

Habitué à l’interprétation des résultats des films dosimètres, je peux assurer qu’il n’existe pas de risque d’exposition directe pour les populations avoisinantes. Le débit de dose à l’extérieur est très faible, voire inexistant.

Encore faut-il mesurer ce qui est véritablement dangereux.

La surveillance du site est très mal conduite. A ma connaissance, il n’y a pas eu de mesure de contamination (frottis ou aspiration sur filtre) des particules alpha. Or, sur ce site, on extrayait le radium de la pechblende, on étudiait les radioéléments comme le polonium, l’uranium, le thorium, le protactinium… La plupart sont émetteurs alpha…

Aucun film, aucun résultat ou étude ne permet de dire si les voies publiques longeant le site (rue de la Convention et rue Clément Ader) sont propres. Je n’ai pas trouvé un seul document donnant le taux de contamination en alpha, particule déclarée non grata dans toutes les industries électro nucléaires françaises.

Une surveillance à deux vitesses

En France, les installations industrielles manipulant l’énergie nucléaire sont sous surveillance très règlementée. Mais paradoxalement, l’état et ses institutions se désintéressent des sites dédiés à la recherche, qui plus est pollués et abandonnés. Le constat sera aussi vrai si la pollution est chimique ou biologique.

Les industriels doivent effectuer des prélèvements d’air, de la faune et de la flore, tout mesurer, rechercher le millième de becquerel, sous divers contrôles : DRIRE, ASN, IRSN, DGSNR... Ils sont garants de l’impact de leur activité sur l’environnement.

Sur notre site d’Arcueil entouré d’HLM, d’enfants, d’un arrêt de bus, d’une voie routière fréquentée, de la Bièvre qui coule en dessous, le propriétaire ne met en place qu’une simple surveillance dosimétrique, dans l’indifférence des institutions de protection environnementale.

Quand on travaille sous rayonnement ionisant, des procédures et des règles strictes sont à prendre. L’information des salariés, leur surveillance, leur contrôle et le site où ils travaillent sont de la responsabilité de l’employeur.

A Arcueil, on s’aperçoit que l’herbe et les arbres de l’Institut du Radium sont taillés. Les agents d’entretien des espaces verts de l’Université viennent s’occuper du site. Les déchets sont traités en déchets naturels. Sont ils prévenus des risques et suffisamment équipés pour se protéger ?

Arcueil, parce que je le vaux bien !

Arcueil, jolie bourgade de la Bièvre, riche d’un aqueduc romain classé monument historique, mérite un regard des pouvoirs publics pour sauver ce site d’une pollution qui pourrait se révéler beaucoup plus grave si l’on décelait un risque de contamination des eaux souterraines de la Bièvre, rivière souterraine et affluent de la Seine. Ou si une étude sanitaire sérieuse était menée pour évaluer l’impact sur les populations environnantes.

Attend-on des cas multiples de cancers, à l’instar des zones urbaines touchées par le nuage de Tchernobyl ?
Genève en a fini avec ses paratonnerres radioactifs

Le canton de Genève a recensé 75 paratonnerres radioactifs disséminés sur son territoire. Il aura fallu plus de deux ans pour les démanteler. Rien autour de ces tiges métalliques ne signalait leur nature : elles pouvaient représenter un danger pour des personnes qui effectuaient des travaux sur les toits. Ils étaient fabriqués par une entreprise française, qui les a livrés à 230 000 exemplaires dans 60 pays du monde. Ils contiennent entre 30 et 70 mega-becquerel de radium 226, une valeur bien supérieure à la limite autorisée aujourd’hui. Qu’en est-il en France des paratonnerres ?

Source : ATS - le 17 mai 2005 La Tribune de Genève

On vide au lieu de remplir !

Cette fois, le 4 mars 2004, le personnel de la centrale nucléaire de Gravelines a vidé un accumulateur (réservoir) au lieu de le remplir. La manoeuvre en question concernait l’un des trois accumulateurs du circuit d’injection de sécurité. Autrement dit, trois réservoirs contenant de l’eau borée (acide+eau), destinée à être utilisée pour « étouffer » l’effet radioactif en cas de brèche ou d’accident. Le genre de sécurité avec laquelle il vaut mieux ne pas badiner. Sauf que le niveau de l’un des trois réservoirs était insuffisant et devait être complété. Plutôt qu’une opération d’appoint, c’est une vidange qui a été réalisée ! De ce fait, le réservoir a été déclaré « indisponible » pendant 9 minutes.

Source : La Voix du Nord du 20 mars 2004

La phrase qui tue !

“La centrale nucléaire Superphénix, c’était le diable. Maintenant qu’ils sont parvenus à la tuer, qu’ils en fassent le musée de la connerie humaine !”

Christian Rival, maire et conseiller général UMP de Morestel (Isère) interviewé dans Le Monde du 8 août 2003.
Cyril

Radioprotectionniste, Ingénieur Hygiène Sécurité Environnement

mail : cyril@mail.be

Par la suite, l’Institut de Physique Nucléaire de la Faculté des Sciences de Paris et Orsay y effectue des recherches sur les propriétés physico-chimiques des radioéléments naturels et artificiels et les méthodes d’extraction du protactinium 231.

Enfin la Fondation Curie - Institut du radium y mène ses propres études radiochimiques. Les locaux ont été abandonnés en 1978 et mis « sous surveillance ».

Le préfet du Val-de-Marne demande au cours des années 1980 au propriétaire, en l’occurrence l’Université de Paris VI, d’assurer la sécurité des lieux par une clôture interdisant toute intrusion et par un murage du bâtiment le plus contaminé.

Radium city

En 2001, en mission au sein du département “Risques chimiques, biologiques et nucléaires” à l’université Paris VI, je réceptionne un matin un pli contenant 16 films dosimètre thermoluminescent à installer sur le site d’Arcueil à la demande de l’OPRI (IRSN maintenant). Etonné par cette requête concernant une mesure d’ambiance sur un site fermé et a priori sans activité, je me suis renseigné auprès des « anciens » de mon département pour comprendre le besoin.

Etant le seul spécialiste en radioprotection, je me suis rendu sur le site après m’être équipé d’un détecteur Radiagem, d’un spectromètre portable qui permet une identification instantanée des isotopes présents et de protections diverses (gants, tenue papier, masque, etc.)

Mes premières constatations sont plutôt édifiantes. Dans un décor d’abandon, imaginez une grande maison de maître en pierre meulière, restée en l’état après 24 ans d’inoccupation, la bibliothèque avec tous ses livres, les bureaux, les labos, des châteaux de plomb disséminés, un souterrain servant de puits de stockage et la maison aux fenêtres murées du gardien, mort depuis…

J’ai découvert sur le site :

1. la présence d’une contamination très importante au niveau du sol (mon détecteur a largement dépassé les 5000 cps/s sur certaines zones), des mesures plus de 1000 fois supérieures à la radioactivité naturelle ;

2. un débit de dose faible, sauf sur des points très précis (laboratoires par exemple) ;

3. la présence de zones délimitées (zones tréflées rouge et jaune) ;

4. un souterrain servant de stock de sources hautement contaminé et irradiant ;

5. un bric-à-brac contaminé important dans les laboratoires et les ateliers ;

6. la présence de fûts radioactifs avec des matières inconnues.

Pourquoi rien n’a t-il été fait pour dépolluer ce site ? Comment peut-on tolérer cet état de délabrement ? Après quelques recherches dans les archives et entretiens, j’ai retrouvé la trace de certaines actions menées. Ainsi, l’ANDRA a évacué une grosse quantité de fûts de matière radioactive entre 1999 et 2002. Le problème est que cette agence de l’Etat, unique prestataire des retraitements des déchets nucléaires, ne prend en charge que les rebuts bien identifiés. Or, le site d’Arcueil présente des fûts, dont on ne sait que faire car mélangés avec des solvants chimiques (évalué à deux tonnes). Leur déblaiement nécessiterait un gros investissement financier.

Par ailleurs, le CEA et l’ANDRA, qui connaissent bien le site, ont préconisé la décontamination totale du lieu, à savoir la destruction des bâtis (la maison principale et celle du gardien, les laboratoires…), l’extraction de 5000 m3 de terre sur 5 mètres de profondeur. Sans oublier le déblaiement du souterrain, véritable abri atomique regorgeant de déchets radioactifs.

A ce jour, la seule action entreprise est le retrait de toute matière papier de la maison de maître, pour éviter les risques d’incendie. Le solde des autres travaux se chiffre en millions d’euros, un investissement colossal pour le propriétaire du site.

Au royaume des aveugles, le borgne est roi

Faute de moyens, Paris VI, sur les conseils de l’OPRI, a mis en place une surveillance à travers la pose de films dosimètres. Ces derniers mettent en évidence les rayons gamma, qui au-delà d’une dose peuvent se révéler néfastes pour l’être humain. Je rappelle que le laboratoire de Marie Curie est situé au coeur de la cité d’Arcueil.

Habitué à l’interprétation des résultats des films dosimètres, je peux assurer qu’il n’existe pas de risque d’exposition directe pour les populations avoisinantes. Le débit de dose à l’extérieur est très faible, voire inexistant.

Encore faut-il mesurer ce qui est véritablement dangereux.

La surveillance du site est très mal conduite. A ma connaissance, il n’y a pas eu de mesure de contamination (frottis ou aspiration sur filtre) des particules alpha. Or, sur ce site, on extrayait le radium de la pechblende, on étudiait les radioéléments comme le polonium, l’uranium, le thorium, le protactinium… La plupart sont émetteurs alpha…

Aucun film, aucun résultat ou étude ne permet de dire si les voies publiques longeant le site (rue de la Convention et rue Clément Ader) sont propres. Je n’ai pas trouvé un seul document donnant le taux de contamination en alpha, particule déclarée non grata dans toutes les industries électro nucléaires françaises.

Une surveillance à deux vitesses

En France, les installations industrielles manipulant l’énergie nucléaire sont sous surveillance très règlementée. Mais paradoxalement, l’état et ses institutions se désintéressent des sites dédiés à la recherche, qui plus est pollués et abandonnés. Le constat sera aussi vrai si la pollution est chimique ou biologique.

Les industriels doivent effectuer des prélèvements d’air, de la faune et de la flore, tout mesurer, rechercher le millième de becquerel, sous divers contrôles : DRIRE, ASN, IRSN, DGSNR... Ils sont garants de l’impact de leur activité sur l’environnement.

Sur notre site d’Arcueil entouré d’HLM, d’enfants, d’un arrêt de bus, d’une voie routière fréquentée, de la Bièvre qui coule en dessous, le propriétaire ne met en place qu’une simple surveillance dosimétrique, dans l’indifférence des institutions de protection environnementale.

Quand on travaille sous rayonnement ionisant, des procédures et des règles strictes sont à prendre. L’information des salariés, leur surveillance, leur contrôle et le site où ils travaillent sont de la responsabilité de l’employeur.

A Arcueil, on s’aperçoit que l’herbe et les arbres de l’Institut du Radium sont taillés. Les agents d’entretien des espaces verts de l’Université viennent s’occuper du site. Les déchets sont traités en déchets naturels. Sont ils prévenus des risques et suffisamment équipés pour se protéger ?

Arcueil, parce que je le vaux bien !

Arcueil, jolie bourgade de la Bièvre, riche d’un aqueduc romain classé monument historique, mérite un regard des pouvoirs publics pour sauver ce site d’une pollution qui pourrait se révéler beaucoup plus grave si l’on décelait un risque de contamination des eaux souterraines de la Bièvre, rivière souterraine et affluent de la Seine. Ou si une étude sanitaire sérieuse était menée pour évaluer l’impact sur les populations environnantes.

Attend-on des cas multiples de cancers, à l’instar des zones urbaines touchées par le nuage de Tchernobyl ?
Genève en a fini avec ses paratonnerres radioactifs

Le canton de Genève a recensé 75 paratonnerres radioactifs disséminés sur son territoire. Il aura fallu plus de deux ans pour les démanteler. Rien autour de ces tiges métalliques ne signalait leur nature : elles pouvaient représenter un danger pour des personnes qui effectuaient des travaux sur les toits. Ils étaient fabriqués par une entreprise française, qui les a livrés à 230 000 exemplaires dans 60 pays du monde. Ils contiennent entre 30 et 70 mega-becquerel de radium 226, une valeur bien supérieure à la limite autorisée aujourd’hui. Qu’en est-il en France des paratonnerres ?

Source : ATS - le 17 mai 2005 La Tribune de Genève

On vide au lieu de remplir !

Cette fois, le 4 mars 2004, le personnel de la centrale nucléaire de Gravelines a vidé un accumulateur (réservoir) au lieu de le remplir. La manoeuvre en question concernait l’un des trois accumulateurs du circuit d’injection de sécurité. Autrement dit, trois réservoirs contenant de l’eau borée (acide+eau), destinée à être utilisée pour « étouffer » l’effet radioactif en cas de brèche ou d’accident. Le genre de sécurité avec laquelle il vaut mieux ne pas badiner. Sauf que le niveau de l’un des trois réservoirs était insuffisant et devait être complété. Plutôt qu’une opération d’appoint, c’est une vidange qui a été réalisée ! De ce fait, le réservoir a été déclaré « indisponible » pendant 9 minutes.

Source : La Voix du Nord du 20 mars 2004

La phrase qui tue !

“La centrale nucléaire Superphénix, c’était le diable. Maintenant qu’ils sont parvenus à la tuer, qu’ils en fassent le musée de la connerie humaine !”

Christian Rival, maire et conseiller général UMP de Morestel (Isère) interviewé dans Le Monde du 8 août 2003.
Cyril

Radioprotectionniste, Ingénieur Hygiène Sécurité Environnement

mail : cyril@mail.be



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Risque nucléaire Pollution radioactive