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Sortir du nucléaire n°24

Juin 2004

Impasse

Centrale de Fessenheim : la logique de l’arrêt

Juin 2004




Le “Tour de France pour sortir du nucléaire” a démarré le samedi 24 avril à Fessenheim en Alsace, à quelques kilomètres de la centrale nucléaire la plus vieille de France. Et ce n’est pas un hasard si ce site a été choisi : pour celles et ceux qui sont convaincus que le nucléaire ne mène qu’à l’impasse, la centrale de Fessenheim accumule depuis trop longtemps tout ce que l’on peut reprocher au nucléaire. Arrêter cette centrale, ce n’est pas une lubie des “nucléophobes” (comme se plaisait à les appeler Mme Bachelot, ex-ministre de l’Environnement), c’est une simple question de logique...



Prototype ou pièce de musée ?

Couplée au réseau électrique EDF en 1977, la centrale nucléaire de Fessenheim est la plus ancienne de France encore en activité. Prévus à l’origine pour durer une vingtaine d’année, les deux réacteurs de cette centrale font partie d’une première série qui n’en a compté que six avant que des modifications importantes, tant du point de vue de la conception que des équipements utilisés ou même de l’enceinte de protection, ne soient installées sur les 52 autres réacteurs français. Le résultat est qu’aujourd’hui, les deux réacteurs de Fessenheim et les quatre du Bugey obéissent à des procédures de fonctionnement particulières, exigent des pièces de rechanges qui ne sont plus standards, et demandent des formations spécifiques aux opérateurs pour six réacteurs sur les 58 que compte le parc français, avec les risques d’erreur que cela peut impliquer. En outre, compte tenu de l’âge de Fessenheim, le recours moindre à un contrôle informatisé laisse une possibilité plus grande à l’erreur d’appréciation humaine, ainsi que l’ont montré plusieurs incidents (portes de bâtiment réacteur laissées ouvertes, mauvais contrôle de remplissage de cuve ...).

Une sûreté à géométrie variable ?

Ce n’est un secret pour personne : la centrale de Fessenheim souffre de deux défauts de naissance irréparables : elle est placée en contrebas du grand canal d’Alsace, et dans une région à séismicité avérée. Les récents séismes de St Dié (février 2003) et Besançon (février 2004) sont là pour le rappeler.

En théorie, la centrale de Fessenheim est conçue pour résister à un séisme important. Il n’en reste pas moins qu’à chaque visite approfondie, de nouveau travaux sont entrepris afin d’améliorer la tenue sismique de la centrale. Sans compter le coût induit par ces modifications et l’arrêt nécessaire du réacteur durant ces travaux, il y a de quoi se poser sérieusement la question de savoir si ces travaux anti-sismiques à répétition sont inutiles, compte tenu de la solidité, ou si ces améliorations sont nécessaires, montrant par là que le degré de protection actuel est encore insuffisant.

Reste que l’attitude de la direction de la centrale, refusant absolument toute nouvelle étude sismique, étude pourtant réalisée par l’Université et financée par le Conseil général du Haut-Rhin, a de quoi intriguer, sinon inquiéter...

Une centrale désormais inutile

Les 58 réacteurs nucléaires français correspondent à une production totale de 62 400 MW, représentant près de 85% de la production d’électricité du pays. Chaque réacteur de la centrale de Fessenheim (900 MW) représente donc 1,44 % de la production d’électricité d’origine nucléaire du pays. D’un autre côté, la Direction Générale de l’Énergie et des Matières Premières (DGEMP) reconnaît que “la surcapacité du parc nucléaire par rapport à la consommation intérieure française est de l’ordre de 5000 à 6000 MW” (Rapport de l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques - 1999).

Arrêter la centrale de Fessenheim correspondrait en tout cas à une diminution de moins de 3% de la production française d’électricité d’origine nucléaire, soit moins de 2,5% de la totalité de l’électricité française. A l’heure où EDF, à grand renfort de publicité, veut nous apprendre à consommer mieux et moins, ne serait-il pas temps de donner l’exemple ?

Une hérésie financière

Selon les chiffres avancés par EDF, chaque réacteur de Fessenheim produit par la vente de l’électricité de l’ordre de 152 000 € (1 million de Francs) par jour de production. Chaque jour d’arrêt représente donc un manque à gagner, auquel il faudra ajouter les frais propres de travaux ou de maintenance.

En 1999, la visite décennale du réacteur n°1 de Fessenheim a représenté un arrêt de 5 mois et un coût d’environ 100 M€. Le calcul est simple : depuis cette visite décennale, le réacteur devra fonctionner durant environ 800 jours -plus de deux ans- pour simplement compenser ces dépenses. Mais durant l’année 2002, le changement de générateurs de vapeur sur ce même réacteur (7 mois d’arrêt pour un coût de 106 M€) a entraîné un nouveau manque de quelque 132 M€, représentant l’équivalent de 870 jours de production.

La conclusion s’impose d’elle-même : ce réacteur fonctionne à perte depuis plus de quatre ans (au moins...)

Et compte tenu de l’allongement des périodes d’indisponibilité (allongement des durées prévues de travaux, incidents...), il est certain que les deux réacteurs de Fessenheim sont engagés dans une spirale financière qui le mène à une production à perte ne représentant même plus les coûts de maintenance et de réparation.

La dérive inquiétante de la sûreté

Le 24 janvier dernier, suite à la fermeture intempestive d’une vanne due à une erreur manifeste de procédure, une mauvaise analyse des événements et un manque de préparation face à une situation accidentelle ont mené à la contamination de huit personnes. Par la suite, quatre autres agents ou prestataires ont été contaminés dans des circonstances peu claires, et lors de la préparation du rechargement du combustible - opération pourtant routinière -.

Au total, en l’espace de moins de quatre mois, ce sont quelques sept incidents qui ont été déclarés à l’Autorité de Sûreté Nucléaire, et qui ont entraîné pour la première fois la contamination de douze personnes. Un record dans l’histoire du nucléaire civil en France !

Plus récemment, lors d’une inspection, les agents de la DRIRE ont constaté que “la propreté du bâtiment réacteur n’était toujours pas satisfaisante... sacs de déchets non évacués après un chantier, entreposage anarchique de divers matériaux...” (lettre d’inspection du 29 mars 2004, publiée sur le site de l’Autorité de Sûreté Nucléaire)

Au même moment est rendue publique une directive interne d’EDF exigeant une diminution des coûts de maintenance des centrales de quelque 200 M€. C’est au moment où les centrales vieillissantes, comme celle de Fessenheim, nécessitent une vigilance accrue et un renforcement des moyens d’intervention que l’on constate une dégradation de la politique de sûreté.

Après plus de vingt ans, l’état de dégradation de la centrale de Fessenheim est normal. Ce qui l’est moins est le recul désormais trop évident de la sûreté. Ce qui serait coupable serait de ne pas en tirer la conclusion qui s’impose : il est temps de tirer le rideau sur cette vieille centrale, avant qu’il ne soit trop tard... ou trop coûteux de l’entretenir pour un bien trop faible gain.
Brochure pédagogique pour collégiens, lycéens et pour tous...

Le nucléaire : tabou ?

Tchernobyl, le nucléaire en France, les déchets nucléaires, les petites doses de radioactivité, le nucléaire militaire, la possibilité de sortir du nucléaire : voilà un ouvrage pédagogique très bien réalisé. Antinucléaire ? Pas vraiment. Simplement, il permet de comprendre la réalité du nucléaire, ce qui suffit à se faire une idée. Néanmoins, les arguments officiels sont présentés, tout comme ceux des opposants.

Voilà qui devrait trancher avec les dizaines de brochures et autres kits “pédagogiques” de pure propagande pro-nucléaire qui inondent les CDI et bibliothèques des établissements scolaires...

BT2 “Le nucléaire : tabou ? “ (Presse Edition du Mouvement Freinet - Septembre 2003) - Niveau : Collège, lycée - Unité : 10 euros (port compris).

A commander au Réseau “ Sortir du nucléaire “ 9, rue Dumenge, 69317 Lyon Cedex 04 - Chèque à l’ordre de “Sortir du nucléaire”.
Jean-Marie Brom

Directeur de recherche au CNRS - Membre du GSIEN - Porte parole du Réseau “Sortir du Nucléaire” - Expert auprès du Comité Local de Surveillance de Fessenheim

Article paru dans les Dernières Nouvelles d’Alsace, 5 mai 2004

Prototype ou pièce de musée ?

Couplée au réseau électrique EDF en 1977, la centrale nucléaire de Fessenheim est la plus ancienne de France encore en activité. Prévus à l’origine pour durer une vingtaine d’année, les deux réacteurs de cette centrale font partie d’une première série qui n’en a compté que six avant que des modifications importantes, tant du point de vue de la conception que des équipements utilisés ou même de l’enceinte de protection, ne soient installées sur les 52 autres réacteurs français. Le résultat est qu’aujourd’hui, les deux réacteurs de Fessenheim et les quatre du Bugey obéissent à des procédures de fonctionnement particulières, exigent des pièces de rechanges qui ne sont plus standards, et demandent des formations spécifiques aux opérateurs pour six réacteurs sur les 58 que compte le parc français, avec les risques d’erreur que cela peut impliquer. En outre, compte tenu de l’âge de Fessenheim, le recours moindre à un contrôle informatisé laisse une possibilité plus grande à l’erreur d’appréciation humaine, ainsi que l’ont montré plusieurs incidents (portes de bâtiment réacteur laissées ouvertes, mauvais contrôle de remplissage de cuve ...).

Une sûreté à géométrie variable ?

Ce n’est un secret pour personne : la centrale de Fessenheim souffre de deux défauts de naissance irréparables : elle est placée en contrebas du grand canal d’Alsace, et dans une région à séismicité avérée. Les récents séismes de St Dié (février 2003) et Besançon (février 2004) sont là pour le rappeler.

En théorie, la centrale de Fessenheim est conçue pour résister à un séisme important. Il n’en reste pas moins qu’à chaque visite approfondie, de nouveau travaux sont entrepris afin d’améliorer la tenue sismique de la centrale. Sans compter le coût induit par ces modifications et l’arrêt nécessaire du réacteur durant ces travaux, il y a de quoi se poser sérieusement la question de savoir si ces travaux anti-sismiques à répétition sont inutiles, compte tenu de la solidité, ou si ces améliorations sont nécessaires, montrant par là que le degré de protection actuel est encore insuffisant.

Reste que l’attitude de la direction de la centrale, refusant absolument toute nouvelle étude sismique, étude pourtant réalisée par l’Université et financée par le Conseil général du Haut-Rhin, a de quoi intriguer, sinon inquiéter...

Une centrale désormais inutile

Les 58 réacteurs nucléaires français correspondent à une production totale de 62 400 MW, représentant près de 85% de la production d’électricité du pays. Chaque réacteur de la centrale de Fessenheim (900 MW) représente donc 1,44 % de la production d’électricité d’origine nucléaire du pays. D’un autre côté, la Direction Générale de l’Énergie et des Matières Premières (DGEMP) reconnaît que “la surcapacité du parc nucléaire par rapport à la consommation intérieure française est de l’ordre de 5000 à 6000 MW” (Rapport de l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques - 1999).

Arrêter la centrale de Fessenheim correspondrait en tout cas à une diminution de moins de 3% de la production française d’électricité d’origine nucléaire, soit moins de 2,5% de la totalité de l’électricité française. A l’heure où EDF, à grand renfort de publicité, veut nous apprendre à consommer mieux et moins, ne serait-il pas temps de donner l’exemple ?

Une hérésie financière

Selon les chiffres avancés par EDF, chaque réacteur de Fessenheim produit par la vente de l’électricité de l’ordre de 152 000 € (1 million de Francs) par jour de production. Chaque jour d’arrêt représente donc un manque à gagner, auquel il faudra ajouter les frais propres de travaux ou de maintenance.

En 1999, la visite décennale du réacteur n°1 de Fessenheim a représenté un arrêt de 5 mois et un coût d’environ 100 M€. Le calcul est simple : depuis cette visite décennale, le réacteur devra fonctionner durant environ 800 jours -plus de deux ans- pour simplement compenser ces dépenses. Mais durant l’année 2002, le changement de générateurs de vapeur sur ce même réacteur (7 mois d’arrêt pour un coût de 106 M€) a entraîné un nouveau manque de quelque 132 M€, représentant l’équivalent de 870 jours de production.

La conclusion s’impose d’elle-même : ce réacteur fonctionne à perte depuis plus de quatre ans (au moins...)

Et compte tenu de l’allongement des périodes d’indisponibilité (allongement des durées prévues de travaux, incidents...), il est certain que les deux réacteurs de Fessenheim sont engagés dans une spirale financière qui le mène à une production à perte ne représentant même plus les coûts de maintenance et de réparation.

La dérive inquiétante de la sûreté

Le 24 janvier dernier, suite à la fermeture intempestive d’une vanne due à une erreur manifeste de procédure, une mauvaise analyse des événements et un manque de préparation face à une situation accidentelle ont mené à la contamination de huit personnes. Par la suite, quatre autres agents ou prestataires ont été contaminés dans des circonstances peu claires, et lors de la préparation du rechargement du combustible - opération pourtant routinière -.

Au total, en l’espace de moins de quatre mois, ce sont quelques sept incidents qui ont été déclarés à l’Autorité de Sûreté Nucléaire, et qui ont entraîné pour la première fois la contamination de douze personnes. Un record dans l’histoire du nucléaire civil en France !

Plus récemment, lors d’une inspection, les agents de la DRIRE ont constaté que “la propreté du bâtiment réacteur n’était toujours pas satisfaisante... sacs de déchets non évacués après un chantier, entreposage anarchique de divers matériaux...” (lettre d’inspection du 29 mars 2004, publiée sur le site de l’Autorité de Sûreté Nucléaire)

Au même moment est rendue publique une directive interne d’EDF exigeant une diminution des coûts de maintenance des centrales de quelque 200 M€. C’est au moment où les centrales vieillissantes, comme celle de Fessenheim, nécessitent une vigilance accrue et un renforcement des moyens d’intervention que l’on constate une dégradation de la politique de sûreté.

Après plus de vingt ans, l’état de dégradation de la centrale de Fessenheim est normal. Ce qui l’est moins est le recul désormais trop évident de la sûreté. Ce qui serait coupable serait de ne pas en tirer la conclusion qui s’impose : il est temps de tirer le rideau sur cette vieille centrale, avant qu’il ne soit trop tard... ou trop coûteux de l’entretenir pour un bien trop faible gain.
Brochure pédagogique pour collégiens, lycéens et pour tous...

Le nucléaire : tabou ?

Tchernobyl, le nucléaire en France, les déchets nucléaires, les petites doses de radioactivité, le nucléaire militaire, la possibilité de sortir du nucléaire : voilà un ouvrage pédagogique très bien réalisé. Antinucléaire ? Pas vraiment. Simplement, il permet de comprendre la réalité du nucléaire, ce qui suffit à se faire une idée. Néanmoins, les arguments officiels sont présentés, tout comme ceux des opposants.

Voilà qui devrait trancher avec les dizaines de brochures et autres kits “pédagogiques” de pure propagande pro-nucléaire qui inondent les CDI et bibliothèques des établissements scolaires...

BT2 “Le nucléaire : tabou ? “ (Presse Edition du Mouvement Freinet - Septembre 2003) - Niveau : Collège, lycée - Unité : 10 euros (port compris).

A commander au Réseau “ Sortir du nucléaire “ 9, rue Dumenge, 69317 Lyon Cedex 04 - Chèque à l’ordre de “Sortir du nucléaire”.
Jean-Marie Brom

Directeur de recherche au CNRS - Membre du GSIEN - Porte parole du Réseau “Sortir du Nucléaire” - Expert auprès du Comité Local de Surveillance de Fessenheim

Article paru dans les Dernières Nouvelles d’Alsace, 5 mai 2004



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Nucléaire et économie Sites nucléaires Fessenheim