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Sortir du nucléaire n°40

Novembre 2008

Mobilisation internationale

Argentine : alerte à l’uranium, la Quebrada de Humahuaca, un site naturel menacé

Novembre 2008




La Quebrada de Humahuaca est une vallée andine du nord de l’Argentine, au flanc du haut plateau de la Puna, dans la province de Jujuy. Elle est réputée pour la grande beauté de ses paysages et la spécificité culturelle et ethnique de sa population. A la mi-juin 2008, nous avons appris que l’entreprise Uranio del Sur, filiale de la société canadienne Uranium AG, avait déposé deux demandes de prospection minière sur un territoire de 14 000 hectares dans cette vallée. La lutte sera rude, les gouvernements argentins ayant jusqu’à présent soutenu le nucléaire.



Rappelons les principaux dégâts des mines à ciel ouvert :

Sur place, un trou de plusieurs kilomètres de diamètre et de plusieurs centaines de mètres de profondeur. En amont s’il s’agit d’une vallée, et de tous les côtés s’il s’agit d’une plaine ou d’un plateau, baisse spectaculaire de la nappe phréatique transformant définitivement une vaste étendue en désert. En aval, contamination des eaux souterraines et de surface en métaux lourds et en substances telles que l’arsenic, le mercure, le cyanure, l’acide sulfurique. Dans le cas d’une mine d’uranium, pollution radioactive de l’atmosphère, à des distances variables selon la vitesse du vent et la durée de vie radioactive des éléments en jeu. Après environ 15 ans d’exploitation, le site est abandonné, désertifié, avec un dépôt de déchets hautement toxiques – qui atteint par exemple 2 400 000 tonnes pour la mine d’uranium aujourd’hui désaffectée de Los Gigantes, dans la province argentine de Córdoba.

Ces dégâts et leurs conséquences sanitaires (malformations congénitales, cancers et autres maladies) sont abondamment documentés. Les premières victimes sont les communautés paysannes et indigènes, dont les membres se retrouvent dans les bidonvilles et les immenses quartiers populaires.

Les projets de mines d’uranium se multiplient

Le problème est d’autant plus grave qu’il ne s’agit pas d’entreprises isolées, mais, depuis peu, d’une véritable invasion concernant la Cordillère des Andes, depuis le sud de l’Argentine jusqu’à l’Équateur en passant par la Bolivie et le Pérou.

Le cas de l’uranium est particulièrement spectaculaire. Des mines d’uranium et des usines d’enrichissement ont fonctionné entre 1982 et 1995. Leur fonctionnement a été interrompu en 1995, à une époque où le cours mondial de l’uranium était très bas. Mais celui-ci a été multiplié par plus de 6 depuis 2003 (avec des pics bien supérieurs). L’exploitation de l’uranium devient donc à nouveau rentable. Aucune mine d’uranium n’est encore entrée en service, mais une cinquantaine de demandes de prospection ont été déposées, concernant le territoire argentin tout au long de la Cordillère. Ce renversement de tendance est considérablement facilité par la législation minière nationale instaurée entre 1993 et 1995, lorsque furent adoptées plusieurs lois notablement généreuses envers les entreprises minières étrangères.

Qu’il s’agisse d’uranium ou d’autres métaux, cette concentration de mines à ciel ouvert serait particulièrement désastreuse dans notre région aux équilibres écologiques et culturels fragiles.

La province de Jujuy, une zone particulièrement menacée

Dans notre province de Jujuy, sont présentes depuis le XIXème siècle de petites exploitations artisanales superficielles de borate, de sel et d’or, et, depuis le XXème siècle, deux très importantes mines
souterraines de plomb et d’étain, sur les sites respectifs de Mina Aguilar et Mina Pirquita.

Après une dizaine d’années de déclin, ces deux exploitations “refont surface” (!), grâce aux améliorations techniques permettant d’exploiter à ciel ouvert des minerais à concentration bien plus faible. Aguilar, qui n’a jamais arrêté complètement sa production, opère sa reconversion en catimini en mine à ciel ouvert, tandis que Pirquita redémarre très fort dans la perspective d’un cratère de 5 km de diamètre, de 900 m de profondeur, et d’une consommation en eau de 70 000 m3 par jour.

Cette situation est aggravée par la concentration dans une même région de plusieurs projets qui ont fait l’objet de nombreuses demandes de prospection. Le territoire est complètement quadrillé. Les demandes de prospection portent sur 24% de la province de Jujuy. La perspective n’est pas seulement celle d’une exploitation, mais d’une véritable spoliation, et, s’agissant de territoires habités par des populations à forte identité ethnique, d’ethnocide.

Outre les risques de contamination chimique, le problème de l’eau est particulièrement préoccupant. Le système hydrique de la Quebrada et de la Puna constitue une réserve aquifère considérable. La mégamine de cuivre de Chuquicamata, située au Chili à 300 km de la frontière argentine, a tellement puisé dans son propre sous-sol qu’elle manque d’eau, et importe maintenant par une conduite depuis la province argentine de Salta l’eau que lui a concédée l’ancien gouverneur.

Sur la Puna argentine, le niveau de la nappe phréatique a baissé de manière spectaculaire depuis 10 ans. Certains villages n’ont plus d’eau. L’immense lagune de Guayatayoc, qui, il y a encore 7 ans, se remplissait d’eau tous les étés et se peuplait de flamants roses, reste maintenant à sec et déserte toute l’année. Qu’en sera-t-il de ce plateau et de sa population agropastorale lorsque, avec plusieurs mines gigantesques à ciel ouvert, le niveau de l’eau baissera bien plus encore ? La vie agropastorale et par conséquent la présence humaine (actuellement 30 000 habitants) sera impossible. C’est pourquoi nous n’hésitons pas à parler d’ethnocide.

Quant à notre vallée, la célèbre Quebrada de Humahuaca, elle est classée Patrimoine Naturel et Culturel de l’UNESCO depuis 2002. L’ouverture d’une mine à ciel ouvert ferait tomber cette distinction, et surtout ruinerait l’agriculture paysanne qui y maintient depuis des millénaires une culture traditionnelle toujours vigoureuse, et compromettrait également un certain tourisme croissant, que nous regardions avec méfiance, mais qui, comparé à la menace minière, nous paraît maintenant presque anodin.

La lutte locale s’organise

Les deux demandes d’exploration qui, il y a trois mois, nous ont mobilisés, concernent les sites de Juella et de Yacoraite, dans deux vallées affluentes de la vallée principale où le Río Grande traverse Tilcara. Un groupe informel de résistance s’est constitué sous le nom d’habitants “autoconvoqués”. Deux manifestations importantes ont déjà eu lieu à Tilcara et à San Salvador de Jujuy, la capitale provinciale. La problématique minière est installée dans la presse locale, mais celle-ci est presque entièrement contrôlée par le gouvernement de la province.

Nous avons engagé une procédure juridique de demande d’interdiction au gouvernement d’octroyer des permis d’exploration en vue de mines à ciel ouvert et usant de produits hautement toxiques, assortie d’une demande d’une “mesure immédiate de prudence” en application du principe de précaution. Cette action pourrait se traduire par une décision judiciaire de suspension immédiate, mais provisoire, en attendant la sentence définitive.

Notre adversaire bénéficie de l’option gouvernementale en faveur de l’industrie minière, et d’un “plan Uranium” concerté avec le Brésil de Lula ; de l’inféodation du gouverneur de Jujuy aux lobbies de la grande industrie minière, et avec lui, de tous les fonctionnaires techniciens, des organisations professionnelles d’ingénieurs et de géologues, et de leur mainmise sur la presse ; du recours systématique aux pots de vin pour se concilier les fonctionnaires de tous niveaux, des paysans, des communautés indigènes et certains de leurs leaders.
Cependant, notre résistance dispose elle aussi de sérieux atouts. En premier lieu, les communautés indigènes, qui bénéficient d’une législation de protection. Ensuite, la masse considérable de projets miniers concerne de nombreuses régions, et par conséquent un grand nombre de résistants potentiels. En Argentine, trois projets de méga-mines ont déjà été empêchés grâce à des résistances populaires. Sur un total de 23 provinces, 17 disposent d’un potentiel minier. Cinq d’entre elles possèdent une législation interdisant l’extraction de minéraux métallifères à ciel ouvert et l’usage de substances chimiques telles que le cyanure, le mercure, l’acide sulfurique et autres. Dans quatre autres, y compris Jujuy, est en débat une loi analogue. L’assemblée législative de notre province n’a certes pas (encore ?) voté une telle interdiction, mais elle a du moins adopté au mois d’août un moratoire de 6 mois pour l’octroi de nouveaux permis de prospection. Un procureur général a engagé 11 poursuites pénales pour contamination envers des entreprises minières.

Appel à soutien international

A Tilcara, l’affaire présente en outre l’avantage d’avoir été prise à son début. Nous développons une campagne d’information et d’actions pénales. Nul doute qu’un appui international renforcera nos chances de marquer un coup d’arrêt significatif au fléau que constituent ces projets de mines à ciel ouvert, en particulier les mines d’uranium. Une campagne de pression dirigée vers le gouvernement est en préparation. Elle sera relayée par le Réseau "Sortir du nucléaire" par voie de courrier électronique.

Roger Moreau

Pour plus d’informations :
http://dunplateaualautre.over-blog.com

L’auteur vit depuis 1985 dans le village andin de Tilcara, situé à 2500 m d’altitude au flanc du haut plateau de la Puna dans la province de Jujuy en Argentine. Avec son épouse Susana, il y dirige le Centro Andino para la Educación y la Cultura.

Rappelons les principaux dégâts des mines à ciel ouvert :

Sur place, un trou de plusieurs kilomètres de diamètre et de plusieurs centaines de mètres de profondeur. En amont s’il s’agit d’une vallée, et de tous les côtés s’il s’agit d’une plaine ou d’un plateau, baisse spectaculaire de la nappe phréatique transformant définitivement une vaste étendue en désert. En aval, contamination des eaux souterraines et de surface en métaux lourds et en substances telles que l’arsenic, le mercure, le cyanure, l’acide sulfurique. Dans le cas d’une mine d’uranium, pollution radioactive de l’atmosphère, à des distances variables selon la vitesse du vent et la durée de vie radioactive des éléments en jeu. Après environ 15 ans d’exploitation, le site est abandonné, désertifié, avec un dépôt de déchets hautement toxiques – qui atteint par exemple 2 400 000 tonnes pour la mine d’uranium aujourd’hui désaffectée de Los Gigantes, dans la province argentine de Córdoba.

Ces dégâts et leurs conséquences sanitaires (malformations congénitales, cancers et autres maladies) sont abondamment documentés. Les premières victimes sont les communautés paysannes et indigènes, dont les membres se retrouvent dans les bidonvilles et les immenses quartiers populaires.

Les projets de mines d’uranium se multiplient

Le problème est d’autant plus grave qu’il ne s’agit pas d’entreprises isolées, mais, depuis peu, d’une véritable invasion concernant la Cordillère des Andes, depuis le sud de l’Argentine jusqu’à l’Équateur en passant par la Bolivie et le Pérou.

Le cas de l’uranium est particulièrement spectaculaire. Des mines d’uranium et des usines d’enrichissement ont fonctionné entre 1982 et 1995. Leur fonctionnement a été interrompu en 1995, à une époque où le cours mondial de l’uranium était très bas. Mais celui-ci a été multiplié par plus de 6 depuis 2003 (avec des pics bien supérieurs). L’exploitation de l’uranium devient donc à nouveau rentable. Aucune mine d’uranium n’est encore entrée en service, mais une cinquantaine de demandes de prospection ont été déposées, concernant le territoire argentin tout au long de la Cordillère. Ce renversement de tendance est considérablement facilité par la législation minière nationale instaurée entre 1993 et 1995, lorsque furent adoptées plusieurs lois notablement généreuses envers les entreprises minières étrangères.

Qu’il s’agisse d’uranium ou d’autres métaux, cette concentration de mines à ciel ouvert serait particulièrement désastreuse dans notre région aux équilibres écologiques et culturels fragiles.

La province de Jujuy, une zone particulièrement menacée

Dans notre province de Jujuy, sont présentes depuis le XIXème siècle de petites exploitations artisanales superficielles de borate, de sel et d’or, et, depuis le XXème siècle, deux très importantes mines
souterraines de plomb et d’étain, sur les sites respectifs de Mina Aguilar et Mina Pirquita.

Après une dizaine d’années de déclin, ces deux exploitations “refont surface” (!), grâce aux améliorations techniques permettant d’exploiter à ciel ouvert des minerais à concentration bien plus faible. Aguilar, qui n’a jamais arrêté complètement sa production, opère sa reconversion en catimini en mine à ciel ouvert, tandis que Pirquita redémarre très fort dans la perspective d’un cratère de 5 km de diamètre, de 900 m de profondeur, et d’une consommation en eau de 70 000 m3 par jour.

Cette situation est aggravée par la concentration dans une même région de plusieurs projets qui ont fait l’objet de nombreuses demandes de prospection. Le territoire est complètement quadrillé. Les demandes de prospection portent sur 24% de la province de Jujuy. La perspective n’est pas seulement celle d’une exploitation, mais d’une véritable spoliation, et, s’agissant de territoires habités par des populations à forte identité ethnique, d’ethnocide.

Outre les risques de contamination chimique, le problème de l’eau est particulièrement préoccupant. Le système hydrique de la Quebrada et de la Puna constitue une réserve aquifère considérable. La mégamine de cuivre de Chuquicamata, située au Chili à 300 km de la frontière argentine, a tellement puisé dans son propre sous-sol qu’elle manque d’eau, et importe maintenant par une conduite depuis la province argentine de Salta l’eau que lui a concédée l’ancien gouverneur.

Sur la Puna argentine, le niveau de la nappe phréatique a baissé de manière spectaculaire depuis 10 ans. Certains villages n’ont plus d’eau. L’immense lagune de Guayatayoc, qui, il y a encore 7 ans, se remplissait d’eau tous les étés et se peuplait de flamants roses, reste maintenant à sec et déserte toute l’année. Qu’en sera-t-il de ce plateau et de sa population agropastorale lorsque, avec plusieurs mines gigantesques à ciel ouvert, le niveau de l’eau baissera bien plus encore ? La vie agropastorale et par conséquent la présence humaine (actuellement 30 000 habitants) sera impossible. C’est pourquoi nous n’hésitons pas à parler d’ethnocide.

Quant à notre vallée, la célèbre Quebrada de Humahuaca, elle est classée Patrimoine Naturel et Culturel de l’UNESCO depuis 2002. L’ouverture d’une mine à ciel ouvert ferait tomber cette distinction, et surtout ruinerait l’agriculture paysanne qui y maintient depuis des millénaires une culture traditionnelle toujours vigoureuse, et compromettrait également un certain tourisme croissant, que nous regardions avec méfiance, mais qui, comparé à la menace minière, nous paraît maintenant presque anodin.

La lutte locale s’organise

Les deux demandes d’exploration qui, il y a trois mois, nous ont mobilisés, concernent les sites de Juella et de Yacoraite, dans deux vallées affluentes de la vallée principale où le Río Grande traverse Tilcara. Un groupe informel de résistance s’est constitué sous le nom d’habitants “autoconvoqués”. Deux manifestations importantes ont déjà eu lieu à Tilcara et à San Salvador de Jujuy, la capitale provinciale. La problématique minière est installée dans la presse locale, mais celle-ci est presque entièrement contrôlée par le gouvernement de la province.

Nous avons engagé une procédure juridique de demande d’interdiction au gouvernement d’octroyer des permis d’exploration en vue de mines à ciel ouvert et usant de produits hautement toxiques, assortie d’une demande d’une “mesure immédiate de prudence” en application du principe de précaution. Cette action pourrait se traduire par une décision judiciaire de suspension immédiate, mais provisoire, en attendant la sentence définitive.

Notre adversaire bénéficie de l’option gouvernementale en faveur de l’industrie minière, et d’un “plan Uranium” concerté avec le Brésil de Lula ; de l’inféodation du gouverneur de Jujuy aux lobbies de la grande industrie minière, et avec lui, de tous les fonctionnaires techniciens, des organisations professionnelles d’ingénieurs et de géologues, et de leur mainmise sur la presse ; du recours systématique aux pots de vin pour se concilier les fonctionnaires de tous niveaux, des paysans, des communautés indigènes et certains de leurs leaders.
Cependant, notre résistance dispose elle aussi de sérieux atouts. En premier lieu, les communautés indigènes, qui bénéficient d’une législation de protection. Ensuite, la masse considérable de projets miniers concerne de nombreuses régions, et par conséquent un grand nombre de résistants potentiels. En Argentine, trois projets de méga-mines ont déjà été empêchés grâce à des résistances populaires. Sur un total de 23 provinces, 17 disposent d’un potentiel minier. Cinq d’entre elles possèdent une législation interdisant l’extraction de minéraux métallifères à ciel ouvert et l’usage de substances chimiques telles que le cyanure, le mercure, l’acide sulfurique et autres. Dans quatre autres, y compris Jujuy, est en débat une loi analogue. L’assemblée législative de notre province n’a certes pas (encore ?) voté une telle interdiction, mais elle a du moins adopté au mois d’août un moratoire de 6 mois pour l’octroi de nouveaux permis de prospection. Un procureur général a engagé 11 poursuites pénales pour contamination envers des entreprises minières.

Appel à soutien international

A Tilcara, l’affaire présente en outre l’avantage d’avoir été prise à son début. Nous développons une campagne d’information et d’actions pénales. Nul doute qu’un appui international renforcera nos chances de marquer un coup d’arrêt significatif au fléau que constituent ces projets de mines à ciel ouvert, en particulier les mines d’uranium. Une campagne de pression dirigée vers le gouvernement est en préparation. Elle sera relayée par le Réseau "Sortir du nucléaire" par voie de courrier électronique.

Roger Moreau

Pour plus d’informations :
http://dunplateaualautre.over-blog.com

L’auteur vit depuis 1985 dans le village andin de Tilcara, situé à 2500 m d’altitude au flanc du haut plateau de la Puna dans la province de Jujuy en Argentine. Avec son épouse Susana, il y dirige le Centro Andino para la Educación y la Cultura.



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