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Sortir du nucléaire n°64

Février 2015

International

Sendai : redémarrer le nucléaire... au milieu des volcans

Février 2015




Le Japon se passe de nucléaire depuis septembre 2013. Plus exactement, le pays s’est progressivement passé de nucléaire depuis les semaines qui ont suivi la catastrophe de Fukushima en mars 2011 jusqu’à l’arrêt complet, toujours d’actualité. Pour des raisons de sécurité, les réacteurs arrêtés n’ont pas été remis en activité, soit parce qu’ils étaient obsolètes sans possibilité de mise aux nouvelles normes de sécurité imposées par l’Autorité de régulation nucléaire japonaise après l’accident de Fukushima, soit pour des raisons de risques sismiques trop importants, soit les deux combinés.



Ci-dessus : Le 18 août 2013 a eu lieu la 500ème éruption du Sakurajima depuis le début de cette année-là, projetant un panache de cendres à 5 km d’altitude. Ce volcan très actif est à 50 km de la centrale nucléaire de Sendai.

En mai et juin 2012, déjà, le Japon s’était trouvé sans aucun réacteur en activité. Mais en juillet de la même année et suite à un forcing des autorités, deux réacteurs (sur les 54 qui existaient au départ, auxquels il convient de soustraire les six de Fukushima-1) ont redémarré dans la centrale d’Ôi, dans l’ouest du pays. Le 15 septembre 2013, en raison d’un arrêt de tranches planifié, ces deux réacteurs ont été à leur tour arrêtés et n’ont pas encore été autorisés à redémarrer.

La politique économique prônée par le gouvernement très à droite du Premier ministre Abe est favorable à une reprise du nucléaire. L’on sait pourtant qu’une partie seulement du parc nucléaire japonais actuel pourra être autorisé à redémarrer : pas plus du tiers ou la moitié probablement, peut-être moins.

Tous les électriciens nucléaires au Japon ont déposé des dossiers de mise aux normes visant à obtenir l’autorisation de redémarrage pour plusieurs centrales. L’examen de ces dossiers, qui devra être suivi d’une vérification des aménagements de sécurité sur place, est en cours.

Alors que le gouvernement aurait aimé faire redémarrer une dizaine de réacteurs à l’été 2014, c’est finalement la Compagnie d’électricité de Kyushu (Kyuden) qui verrait sa centrale de Sendai redémarrer en priorité mais pas avant début 2015, selon les plus récentes prévisions [1]. Cette centrale située dans le sud-est de l’île de Kyushu comprend deux réacteurs à eau pressurisée, et le projet de redémarrage attise la colère et les craintes d’une large partie de la population locale mais aussi de nombreux volcanologues et de Japonais à travers le pays. Kyushu est truffée de volcans !

À 50 km de la centrale de Sendai, le mont Sakurajima connaît des éruptions fréquentes ; à 64 km, le volcan Ioyama (Monts Kirishima) subit des secousses depuis octobre, prémices d’une possible éruption ; au centre de l’île, de nouvelles éruptions touchent actuellement le volcan Aso. Mais surtout, une étude de volcanologues de l’université de Kobe montre qu’une éruption volcanique massive pourrait survenir à tout moment sur l’île, affectant d’une manière dramatique l’ensemble du pays par des retombées de cendres susceptibles d’empêcher toute activité pour très longtemps. [2]

Étonnamment, alors même que l’éruption inattendue - fin septembre - du Mont Ontake, au centre du pays, avait fait plusieurs dizaines de victimes, l’Autorité nucléaire a déclaré qu’une éruption volcanique n’était pas envisageable à Kyushu ni à proximité de la centrale de Sendai dans les 30 à 40 ans à venir. Il s’est ainsi attiré les foudres de Toshitsugu Fujii, vulcanologue de renom, professeur émérite de la prestigieuse Université de Tokyo, qui rappelle qu’il est simplement impossible de prévoir une éruption ou une absence d’éruption sur cette durée. Pour lui, il est clair que les raisons avancées pour redémarrer Sendai sont d’ordre purement politique et ne reposent sur aucune donnée scientifique. [3]

Sans volcanologue en son sein, l’Autorité nucléaire a beau jeu de tirer les conclusions qui lui conviendront, mais en agissant de la sorte elle prend le risque inacceptable de mettre en danger tout un pays et, au-delà, la majeure partie de l’hémisphère Nord, dans le cas où la centrale de Sendai deviendrait le jouet du dieu Vulcain.

Janick Magne

Le 7 novembre 2014, des manifestant-e-s protestent contre l’approbation du redémarrage des deux réacteurs de la centrale de Sendai.

En cas d’éruption majeure du Sakurajima...

Situé à 50 km de la centrale de Sendai, le volcan Sakurajima est extrêmement actif. Le 18 août 2013, à l’occasion de sa 500ème éruption depuis le début de l’année, il a éjecté un panache de cendres de 5 km de haut qui a entièrement obscurci le centre de la ville voisine de Kagoshima (600 000 habitants). En mai 1980, une éruption a provoqué un black-out électrique. Il a connu des éruptions majeures historiques en 1471-76, 1779, 1914-15 et 1946.

Une éruption majeure du volcan Sakurajima pourrait priver de courant la centrale nucléaire de Sendai. Primo, le poids des cendres peut entraîner la rupture de lignes à haute tension. Secundo, le panache de cendres d’une telle éruption obstruerait les bouches d’aération des générateurs diesel de secours, qui constituent la seule source d’électricité de la centrale en cas de perte de l’alimentation principale. Cette obstruction entraînerait la privation totale d’alimentation électrique de la centrale, donc l’arrêt de tous les systèmes de refroidissement, qui mènerait en quelques heures seulement à une catastrophe nucléaire.

La situation pourrait être pire qu’à Fukushima, car aucun nouveau générateur amené sur site ne pourrait être mis en service tant que l’éruption projetterait des cendres et que celles-ci ne se seraient pas déposées au sol. Pendant ce temps, des survols aériens du site seraient impossibles ; un panache de cendres volcaniques peut parfois être si dense qu’il provoque une obscurité totale, empêchant de voir sa propre main à quelques centimètres. Les générateurs hors service ne pourraient pas être redémarrés sans être débarrassés des cendres y ayant pénétré. Bref, la perte totale de contrôle sur le site serait une quasi-certitude.

Selon l’éminent volcanologue japonais Toshitsugu Fujii, une coulée pyroclastique (mélange à haute température de gaz volcaniques, de vapeur et de particules solides, s’écoulant à une vitesse initiale de plusieurs centaines de km/h) pourrait aisément atteindre la centrale de Sendai.

Xavier Rabilloud


Notes

[2"Colossal volcanic eruption could destroy Japan at any time : study" Japan Times, 24 octobre 2014, http://www.japantimes.co.jp/news/2014/10/24/national/colossal-volcanic-eruption-could-destroy-japan-at-any-time-study/#.VI3qv8mOpio

[3www.japantimes.co.jp/news/2014/ 10/18/national/science-health/reactor-safety-near-japans-volcanoes-disputed-by-prominent-exper/#.VI35NcmOpio

Ci-dessus : Le 18 août 2013 a eu lieu la 500ème éruption du Sakurajima depuis le début de cette année-là, projetant un panache de cendres à 5 km d’altitude. Ce volcan très actif est à 50 km de la centrale nucléaire de Sendai.

En mai et juin 2012, déjà, le Japon s’était trouvé sans aucun réacteur en activité. Mais en juillet de la même année et suite à un forcing des autorités, deux réacteurs (sur les 54 qui existaient au départ, auxquels il convient de soustraire les six de Fukushima-1) ont redémarré dans la centrale d’Ôi, dans l’ouest du pays. Le 15 septembre 2013, en raison d’un arrêt de tranches planifié, ces deux réacteurs ont été à leur tour arrêtés et n’ont pas encore été autorisés à redémarrer.

La politique économique prônée par le gouvernement très à droite du Premier ministre Abe est favorable à une reprise du nucléaire. L’on sait pourtant qu’une partie seulement du parc nucléaire japonais actuel pourra être autorisé à redémarrer : pas plus du tiers ou la moitié probablement, peut-être moins.

Tous les électriciens nucléaires au Japon ont déposé des dossiers de mise aux normes visant à obtenir l’autorisation de redémarrage pour plusieurs centrales. L’examen de ces dossiers, qui devra être suivi d’une vérification des aménagements de sécurité sur place, est en cours.

Alors que le gouvernement aurait aimé faire redémarrer une dizaine de réacteurs à l’été 2014, c’est finalement la Compagnie d’électricité de Kyushu (Kyuden) qui verrait sa centrale de Sendai redémarrer en priorité mais pas avant début 2015, selon les plus récentes prévisions [1]. Cette centrale située dans le sud-est de l’île de Kyushu comprend deux réacteurs à eau pressurisée, et le projet de redémarrage attise la colère et les craintes d’une large partie de la population locale mais aussi de nombreux volcanologues et de Japonais à travers le pays. Kyushu est truffée de volcans !

À 50 km de la centrale de Sendai, le mont Sakurajima connaît des éruptions fréquentes ; à 64 km, le volcan Ioyama (Monts Kirishima) subit des secousses depuis octobre, prémices d’une possible éruption ; au centre de l’île, de nouvelles éruptions touchent actuellement le volcan Aso. Mais surtout, une étude de volcanologues de l’université de Kobe montre qu’une éruption volcanique massive pourrait survenir à tout moment sur l’île, affectant d’une manière dramatique l’ensemble du pays par des retombées de cendres susceptibles d’empêcher toute activité pour très longtemps. [2]

Étonnamment, alors même que l’éruption inattendue - fin septembre - du Mont Ontake, au centre du pays, avait fait plusieurs dizaines de victimes, l’Autorité nucléaire a déclaré qu’une éruption volcanique n’était pas envisageable à Kyushu ni à proximité de la centrale de Sendai dans les 30 à 40 ans à venir. Il s’est ainsi attiré les foudres de Toshitsugu Fujii, vulcanologue de renom, professeur émérite de la prestigieuse Université de Tokyo, qui rappelle qu’il est simplement impossible de prévoir une éruption ou une absence d’éruption sur cette durée. Pour lui, il est clair que les raisons avancées pour redémarrer Sendai sont d’ordre purement politique et ne reposent sur aucune donnée scientifique. [3]

Sans volcanologue en son sein, l’Autorité nucléaire a beau jeu de tirer les conclusions qui lui conviendront, mais en agissant de la sorte elle prend le risque inacceptable de mettre en danger tout un pays et, au-delà, la majeure partie de l’hémisphère Nord, dans le cas où la centrale de Sendai deviendrait le jouet du dieu Vulcain.

Janick Magne

Le 7 novembre 2014, des manifestant-e-s protestent contre l’approbation du redémarrage des deux réacteurs de la centrale de Sendai.

En cas d’éruption majeure du Sakurajima...

Situé à 50 km de la centrale de Sendai, le volcan Sakurajima est extrêmement actif. Le 18 août 2013, à l’occasion de sa 500ème éruption depuis le début de l’année, il a éjecté un panache de cendres de 5 km de haut qui a entièrement obscurci le centre de la ville voisine de Kagoshima (600 000 habitants). En mai 1980, une éruption a provoqué un black-out électrique. Il a connu des éruptions majeures historiques en 1471-76, 1779, 1914-15 et 1946.

Une éruption majeure du volcan Sakurajima pourrait priver de courant la centrale nucléaire de Sendai. Primo, le poids des cendres peut entraîner la rupture de lignes à haute tension. Secundo, le panache de cendres d’une telle éruption obstruerait les bouches d’aération des générateurs diesel de secours, qui constituent la seule source d’électricité de la centrale en cas de perte de l’alimentation principale. Cette obstruction entraînerait la privation totale d’alimentation électrique de la centrale, donc l’arrêt de tous les systèmes de refroidissement, qui mènerait en quelques heures seulement à une catastrophe nucléaire.

La situation pourrait être pire qu’à Fukushima, car aucun nouveau générateur amené sur site ne pourrait être mis en service tant que l’éruption projetterait des cendres et que celles-ci ne se seraient pas déposées au sol. Pendant ce temps, des survols aériens du site seraient impossibles ; un panache de cendres volcaniques peut parfois être si dense qu’il provoque une obscurité totale, empêchant de voir sa propre main à quelques centimètres. Les générateurs hors service ne pourraient pas être redémarrés sans être débarrassés des cendres y ayant pénétré. Bref, la perte totale de contrôle sur le site serait une quasi-certitude.

Selon l’éminent volcanologue japonais Toshitsugu Fujii, une coulée pyroclastique (mélange à haute température de gaz volcaniques, de vapeur et de particules solides, s’écoulant à une vitesse initiale de plusieurs centaines de km/h) pourrait aisément atteindre la centrale de Sendai.

Xavier Rabilloud



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