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Sortir du nucléaire n°60

Février 2014

Au cœur de l’action

Loin des zones irradiées Accueillir des enfants de Tchernobyl et Fukushima

Février 2014




Durant l’été 2013, des enfants contaminés de Tchernobyl et Fukushima ont été accueillis par des familles françaises pour quelques jours de vacances. Entre cure sanitaire et partage d’émotions, ces séjours sont le fait de bénévoles. Nous avons rencontré deux familles qui ont hébergé chacune un ou deux enfants.



À 600 mètres d’altitude, dans les Vosges, Sofiya, Ukrainienne de 9 ans, va partager trois semaines de vie quotidienne avec Bertrand, Caroline et leurs enfants Marjane, 6 ans, Agathe, 3 ans, et Gaspard, 1 an. Ils répondaient à un appel de l’association Les Enfants de Tchernobyl, relayé par le Réseau "Sortir du nucléaire".

À quelques jours d’intervalles, dans la Loire, entre Saint-Étienne et Roanne, Albert et Minako ouvrent leurs portes à Yuna et Heruna, des jumelles âgées de 12 ans, originaires d’un village à 50 km de Fukushima. Minako, d’origine japonaise, a été bouleversée par la catastrophe de Fukushima et s’est rapidement investie, entre autres aux côtés de l’association des Enfants de Fukushima.

La première motivation pour accueillir des enfants de zones contaminées était, pour Bertrand et Caroline, "l’aspect sanitaire, bien au delà du seul aspect des vacances. À la fin du séjour, les analyses de Sofiya montraient une baisse de 25% de son taux de césium, en partie grâce à une alimentation non contaminée", précise Bertrand. Yuna et Heruna n’eurent pas la même chance. Elles vivent des complications respiratoires et digestives, ne peuvent pas manger n’importe quoi. Au Japon, elles ont déménagé à Kyoto pour quelques mois, avec leur mère qui refusait de leur donner du lait contaminé.

En France, plusieurs personnes se demandaient si elles n’allaient être contaminées à leur contact. Au Japon, elles cachent leur origine géographique. "Elles n’ont pas envie que l’on sache par peur de subir une ségrégation quand elles disent qu’elles viennent de Fukushima. Les garçons se méfient et elles ont peur qu’ils ne les aiment pas. Elles vivent une psychose au quotidien", témoigne Albert. Pourtant elles sont dynamiques et joyeuses. Créatives et intéressées.

Sofiya s’est intéressée à la poterie et à la peinture en compagnie de Caroline et "de temps en temps elle s’isolait dans sa chambre et redescendait avec un mobile qu’elle avait fabriqué en récupérant des papiers et les découpant. Un jour elle a fabriqué un pantin pour Gaspard."

Dans la Loire, Yuna et Heruna ont rencontré Les Semeurs d’Escampette qui cultivent des plantes médicinales. Ensemble "ils ont fabriqué une boîte à insectes qui a été installée sur des toilettes sèches". Au cours d’une sortie à une fête de la myrtille, après avoir mangé des tartes, Albert les a conduites dans la forêt où elles ont dégusté sur place des myrtilles cueillies à même le buisson. "Elles n’y croyaient pas que l’on pouvait les manger sans les laver. Au Japon, elles ont pour consigne de ne pas se rouler dans l’herbe, ne pas monter aux arbres, ne pas traîner dehors après l’école" à cause de la contamination.

Un autre jour, elles sont parties à la découverte de la flore locale avec une feuille de papier et un stylo. Cet atelier botanique fut l’occasion d’un échange linguistique. Les noms des plantes dessinées étant traduit dans les deux langues. "Au retour, elles avaient une pleine page de 13 espèces différentes d’arbres et de fleurs. Le lendemain, elles ont recopié sur un cahier puis Minako leur a fait découvrir ses cultures de plantes médicinales, ses huiles essentielles et leur en a expliqué les bienfaits." Bertrand et Caroline avaient pour consigne de s’occuper de Sofiya "comme un de nos enfants. Ni plus ni moins. Nous devions fixer les limites. Il a tout de même fallu une semaine d’adaptation. Avec quelqu’un en plus dans la famille au quotidien il y a eu une redistribution des places."

Pour les deux familles d’accueil, la barrière de la langue ne fut pas un problème. Dans la Loire, le japonais est la langue maternelle de Minako. Dans les Vosges, la sœur de Caroline parle le russe et "une interprète était d’astreinte en cas de problème. En plus d’un lexique fournit par l’association."

Pour Bertrand et Caroline, les enfants ont participé de par leurs jeux à dépasser cette frontière linguistique. Il y eut cependant quelques petits heurts. Ainsi un jour "Agathe n’avait pas été sympa avec son petit frère et Sofiya l’a grondée. Quand je suis arrivé, je n’ai pas réussi à expliquer à Sofyia que ce n’était pas à elle de régler ces problèmes."

Une autre incompréhension surgit au fil du séjour. "Elle imaginait que nous avions les moyens de lui acheter tout ce qu’elle voyait. Tout ce qu’elle voulait. Puisque nous pouvions l’accueillir, c’est que nous étions riches. D’un autre côté, elle était en vacances. Mais que faisons-nous quand elle veut des bonbons à longueur de journée ?"

Quoi qu’il en soit, dans les deux cas, les familles sont prêtes à accueillir de nouveau des enfants. "Si nous en avons la disponibilité" explique Bertrand. En juillet dernier, Caroline et lui ne travaillaient pas et avaient du temps disponible. "Nous avons des enfants, nous trouvions cela enrichissant pour eux comme pour nous. Et ça collait bien au niveau de leur âge. Aujourd’hui se pose la question de savoir si nous devons donner la possibilité à un autre enfant de venir et de bénéficier des effets sanitaires ou d’accueillir à nouveau Sofiya ? Nos enfants se sont attachés à elle. Au départ, trois semaines cela paraît long et puis finalement ça passe très vite. Elle n’a eu aucun contact avec ses parents. La consigne était que, tant qu’il n’y avait pas de demande de l’enfant, il n’y avait pas de raison. Pour les parents biologiques, il leur avait été dit que "Pas de nouvelle, bonne nouvelle". Mais en cas de gros coup de blues, nous pouvions appeler l’interprète. Cela ne s’est heureusement jamais produit." Pour Albert et Minako, le lien fut également très fort et depuis leur retour au Japon, Yuna et Heruna leur ont envoyé plusieurs lettres pour les remercier. "Ce que je craignais est arrivé, elles sont nostalgiques de leur séjour chez nous. Aujourd’hui (novembre 2013) Minako est au Japon. Elle a été invitée par la maman et les deux jeunes filles à leur rendre visite", raconte Albert resté dans la Loire. "Elles sont ravies du séjour qui leur a apporté de la joie et du plaisir de vivre."

Ces enfants sont les témoins vivants de deux catastrophes séparées par le temps mais qui continuent leur œuvre de contamination. Elles sont touchées dans leur corps mais aussi dans leur mental. De tels séjours leur permettent de souffler. De redécouvrir les choses simples de la vie, pendant un temps qui pourrait paraître court, mais qui leur apporte un moment de décompression et d’insouciance. Ce sont des enfants qui sont confrontées à l’inconcevable. À l’instar de ces deux familles, offrir quelques jours de vacances à ces enfants, c’est partager l’humanité qui est en nous.

"Apporter ce que l’on peut en sachant que cela ne résoudra pas tous leurs problèmes", précise Albert. Mais plusieurs jours de repos psychologique et sanitaire ne sont-ils pas nécessaires à ces enfants ? Devons-nous les abandonner à leur sort ? Ce n’est pas la position des associations et des nombreuses familles qui chaque année accueillent des enfants de Tchernobyl et de Fukushima.

En Alsace, ce sont deux cents enfants de Biélorussie qui ont profité de ces vacances. Une cinquantaine d’enfants japonais dans le sud de la France. À l’été 2014, pourquoi ne seriez-vous pas parmi ceux et celles qui offriront un peu de leur temps à ces innocentes victimes de l’industrie nucléaire ?

Jocelyn Peyret

 

Les Enfants de Tchernobyl : www.lesenfantsdetchernobyl.fr

Les Enfants de Fukushima : www.fukushima-blog.com/projets-d%E2%80%99accueils-d%E2%80%99enfants-de-fukushima-en-france

À 600 mètres d’altitude, dans les Vosges, Sofiya, Ukrainienne de 9 ans, va partager trois semaines de vie quotidienne avec Bertrand, Caroline et leurs enfants Marjane, 6 ans, Agathe, 3 ans, et Gaspard, 1 an. Ils répondaient à un appel de l’association Les Enfants de Tchernobyl, relayé par le Réseau "Sortir du nucléaire".

À quelques jours d’intervalles, dans la Loire, entre Saint-Étienne et Roanne, Albert et Minako ouvrent leurs portes à Yuna et Heruna, des jumelles âgées de 12 ans, originaires d’un village à 50 km de Fukushima. Minako, d’origine japonaise, a été bouleversée par la catastrophe de Fukushima et s’est rapidement investie, entre autres aux côtés de l’association des Enfants de Fukushima.

La première motivation pour accueillir des enfants de zones contaminées était, pour Bertrand et Caroline, "l’aspect sanitaire, bien au delà du seul aspect des vacances. À la fin du séjour, les analyses de Sofiya montraient une baisse de 25% de son taux de césium, en partie grâce à une alimentation non contaminée", précise Bertrand. Yuna et Heruna n’eurent pas la même chance. Elles vivent des complications respiratoires et digestives, ne peuvent pas manger n’importe quoi. Au Japon, elles ont déménagé à Kyoto pour quelques mois, avec leur mère qui refusait de leur donner du lait contaminé.

En France, plusieurs personnes se demandaient si elles n’allaient être contaminées à leur contact. Au Japon, elles cachent leur origine géographique. "Elles n’ont pas envie que l’on sache par peur de subir une ségrégation quand elles disent qu’elles viennent de Fukushima. Les garçons se méfient et elles ont peur qu’ils ne les aiment pas. Elles vivent une psychose au quotidien", témoigne Albert. Pourtant elles sont dynamiques et joyeuses. Créatives et intéressées.

Sofiya s’est intéressée à la poterie et à la peinture en compagnie de Caroline et "de temps en temps elle s’isolait dans sa chambre et redescendait avec un mobile qu’elle avait fabriqué en récupérant des papiers et les découpant. Un jour elle a fabriqué un pantin pour Gaspard."

Dans la Loire, Yuna et Heruna ont rencontré Les Semeurs d’Escampette qui cultivent des plantes médicinales. Ensemble "ils ont fabriqué une boîte à insectes qui a été installée sur des toilettes sèches". Au cours d’une sortie à une fête de la myrtille, après avoir mangé des tartes, Albert les a conduites dans la forêt où elles ont dégusté sur place des myrtilles cueillies à même le buisson. "Elles n’y croyaient pas que l’on pouvait les manger sans les laver. Au Japon, elles ont pour consigne de ne pas se rouler dans l’herbe, ne pas monter aux arbres, ne pas traîner dehors après l’école" à cause de la contamination.

Un autre jour, elles sont parties à la découverte de la flore locale avec une feuille de papier et un stylo. Cet atelier botanique fut l’occasion d’un échange linguistique. Les noms des plantes dessinées étant traduit dans les deux langues. "Au retour, elles avaient une pleine page de 13 espèces différentes d’arbres et de fleurs. Le lendemain, elles ont recopié sur un cahier puis Minako leur a fait découvrir ses cultures de plantes médicinales, ses huiles essentielles et leur en a expliqué les bienfaits." Bertrand et Caroline avaient pour consigne de s’occuper de Sofiya "comme un de nos enfants. Ni plus ni moins. Nous devions fixer les limites. Il a tout de même fallu une semaine d’adaptation. Avec quelqu’un en plus dans la famille au quotidien il y a eu une redistribution des places."

Pour les deux familles d’accueil, la barrière de la langue ne fut pas un problème. Dans la Loire, le japonais est la langue maternelle de Minako. Dans les Vosges, la sœur de Caroline parle le russe et "une interprète était d’astreinte en cas de problème. En plus d’un lexique fournit par l’association."

Pour Bertrand et Caroline, les enfants ont participé de par leurs jeux à dépasser cette frontière linguistique. Il y eut cependant quelques petits heurts. Ainsi un jour "Agathe n’avait pas été sympa avec son petit frère et Sofiya l’a grondée. Quand je suis arrivé, je n’ai pas réussi à expliquer à Sofyia que ce n’était pas à elle de régler ces problèmes."

Une autre incompréhension surgit au fil du séjour. "Elle imaginait que nous avions les moyens de lui acheter tout ce qu’elle voyait. Tout ce qu’elle voulait. Puisque nous pouvions l’accueillir, c’est que nous étions riches. D’un autre côté, elle était en vacances. Mais que faisons-nous quand elle veut des bonbons à longueur de journée ?"

Quoi qu’il en soit, dans les deux cas, les familles sont prêtes à accueillir de nouveau des enfants. "Si nous en avons la disponibilité" explique Bertrand. En juillet dernier, Caroline et lui ne travaillaient pas et avaient du temps disponible. "Nous avons des enfants, nous trouvions cela enrichissant pour eux comme pour nous. Et ça collait bien au niveau de leur âge. Aujourd’hui se pose la question de savoir si nous devons donner la possibilité à un autre enfant de venir et de bénéficier des effets sanitaires ou d’accueillir à nouveau Sofiya ? Nos enfants se sont attachés à elle. Au départ, trois semaines cela paraît long et puis finalement ça passe très vite. Elle n’a eu aucun contact avec ses parents. La consigne était que, tant qu’il n’y avait pas de demande de l’enfant, il n’y avait pas de raison. Pour les parents biologiques, il leur avait été dit que "Pas de nouvelle, bonne nouvelle". Mais en cas de gros coup de blues, nous pouvions appeler l’interprète. Cela ne s’est heureusement jamais produit." Pour Albert et Minako, le lien fut également très fort et depuis leur retour au Japon, Yuna et Heruna leur ont envoyé plusieurs lettres pour les remercier. "Ce que je craignais est arrivé, elles sont nostalgiques de leur séjour chez nous. Aujourd’hui (novembre 2013) Minako est au Japon. Elle a été invitée par la maman et les deux jeunes filles à leur rendre visite", raconte Albert resté dans la Loire. "Elles sont ravies du séjour qui leur a apporté de la joie et du plaisir de vivre."

Ces enfants sont les témoins vivants de deux catastrophes séparées par le temps mais qui continuent leur œuvre de contamination. Elles sont touchées dans leur corps mais aussi dans leur mental. De tels séjours leur permettent de souffler. De redécouvrir les choses simples de la vie, pendant un temps qui pourrait paraître court, mais qui leur apporte un moment de décompression et d’insouciance. Ce sont des enfants qui sont confrontées à l’inconcevable. À l’instar de ces deux familles, offrir quelques jours de vacances à ces enfants, c’est partager l’humanité qui est en nous.

"Apporter ce que l’on peut en sachant que cela ne résoudra pas tous leurs problèmes", précise Albert. Mais plusieurs jours de repos psychologique et sanitaire ne sont-ils pas nécessaires à ces enfants ? Devons-nous les abandonner à leur sort ? Ce n’est pas la position des associations et des nombreuses familles qui chaque année accueillent des enfants de Tchernobyl et de Fukushima.

En Alsace, ce sont deux cents enfants de Biélorussie qui ont profité de ces vacances. Une cinquantaine d’enfants japonais dans le sud de la France. À l’été 2014, pourquoi ne seriez-vous pas parmi ceux et celles qui offriront un peu de leur temps à ces innocentes victimes de l’industrie nucléaire ?

Jocelyn Peyret

 

Les Enfants de Tchernobyl : www.lesenfantsdetchernobyl.fr

Les Enfants de Fukushima : www.fukushima-blog.com/projets-d%E2%80%99accueils-d%E2%80%99enfants-de-fukushima-en-france



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