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Sortir du nucléaire n°38

Avril-mai 2008

Nucléaire militaire

Les océans nucléarisés !

Avril-mai 2008




Les centrales nucléaires sont souvent montrées du doigt pour les dangers "traditionnels" qu’elles représentent (explosion, rejet de matières radioactives…). À ces risques s’ajoute maintenant la menace d’un attentat terroriste type 11 septembre. L’opinion publique est donc plus ou moins prête à affronter un accident nucléaire majeur. Par contre, elle ne soupçonne absolument pas une autre menace, celle d’une catastrophe nucléaire dans nos océans.



La nucléarisation des océans est en plein essor et une nouvelle fois les grandes puissances de ce monde participent à cette prolifération qui n’est pas sans danger pour l’homme et l’environnement.

771 réacteurs nucléaires sous l’eau !

Les océans sont devenus les premiers sites d’accueil de centrales nucléaires embarquées à bords de sous-marins, de porte-avions ou de croiseurs. Depuis 1954, date du lancement du premier sous-marin nucléaire d’attaque (SNA), Le Nautilus, les militaires ont construit pour leurs besoins 771 réacteurs nucléaires. Un chiffre 1,3 supérieur au nombre de centrales nucléaires installées à terre (584) ! La notion d’atome pour la paix (Atom for peace) prend tout à coup un autre sens…

Voir tableau ci-dessous.

Cette technologie nécessite de l’uranium dont le taux d’enrichissement est proche de 90%. L’uranium est alors "de qualité militaire", car il est généralement utilisé pour fabriquer une bombe nucléaire. Actuellement, seules les 5 puissances nucléaires militaires (Etats-Unis, Russie, France, Royaume-Uni, Chine) détiennent ce savoir-faire.

La propulsion nucléaire est principalement installée sur des sous-marins. Cela leur confère une plus grande discrétion (absence de bruit des moteurs diesel) et une totale autonomie (la durée de vie du combustible nucléaire est de 7 ans). Des qualités idéales pour des SNA qui effectuent des missions de surveillance ou pour des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins prêt à lancer leurs missiles.
En outre, la maîtrise de cette énergie n’est pas un simple accroissement des forces, mais provoque véritablement un saut qualitatif majeur pour les forces armées d’un pays qui se dotent d’une marine nucléaire. Ce n’est donc pas pour rien, si tout ce qui touche à ces navires est couvert par le "Secret Défense" : missions, programme futur, coût, risques pour l’environnement, démantèlement des navires, retraitement des déchets radioactifs. Si le caractère militaire peut légitimer certains secrets, il n’en est rien quand cela touche la sécurité des personnes et de l’environnement. Pourtant le culte de secret pèse sur les accidents qui se comptent par dizaines chaque année allant d’une simple collision à des dommages plus lourds, aux risques d’entraîner la perte du sous-marin avec son réacteur nucléaire dans les profondeurs de l’océan. Au moins deux sous-marins ont ainsi coulé par près de 5000 mètres de fond (les sous-marins soviétiques K8 November en 1970 et le K219 en 1986). Nul ne sait combien de temps encore les quatre réacteurs et les ogives nucléaires résisteront à la pression sous-marine. Moins dramatique, mais tout aussi polluant pour la faune et la flore sous-marine, les rejets en mer d’effluents radioactifs des sous-marins sont courants et non contrôlés…

Des marines nucléaires indiennes, brésiliennes et canadiennes !

L’inde va réaliser son rêve après 30 années de recherches en lançant en 2009 le premier de ses 5 sous-marins nucléaires. Son équipement sera constitué de missiles Sagarika potentiellement nucléaires de courte portée (200 à 300 Km). Dans le cadre de l’accord de coopération nucléaire, initié entre les Américains et les Indiens en 2008, l’Inde aura accès à certaines technologies (1) comme les réacteurs à eau légère qui équiperont ses futurs sous-marins. La Chine et le Pakistan s’inquiètent de voir l’Inde se doter d’une des marines les plus conséquentes d’Asie. Ce transfert de technologie pourrait fort bien attiser les tensions dans cette région…

De l’autre coté de la planète, le Président brésilien Lulla a annoncé en juillet 2007 un plan pour équiper son pays de 5 sous-marins à propulsion nucléaire. Le premier sera opérationnel en 2020 pour patrouiller le long des côtes atlantiques et surveiller les champs pétrolifères sous-marins. Quelques jours avant cette annonce (19 juin), la France (2) et le Brésil ont signé une lettre d’intention rendant possible l’échange d’informations militaires et l’acquisition progressive des technologies nécessaires à la construction d’un SNA. Malgré un démenti du ministère de la Défense français, de nombreux
indices tendent à montrer le contraire. Ainsi, le gabarit des futurs SNA brésiliens sera similaire aux SNA français Rubis, les plus petits sous-marins nucléaires en service au monde. La France semble donc là favorite pour nucléariser un peu plus le Brésil. L’acquisition de cette flotte nucléaire permettra au Brésil d’achever son programme d’enrichissement d’uranium. La maîtrise de cette technologie lui donnera la possibilité d’alimenter en uranium (enrichi à 3%) ses centrales civiles (Angra I et II), les réacteurs de ses sous-marins (uranium enrichi à 90%) et pourquoi pas “dans le futur, la possibilité de développer une bombe nucléaire” (3) !

Plus au nord sur ce même continent, le Canada fait face à une conséquence inattendue du réchauffement climatique. Le passage maritime du nord-ouest dans l’Arctique va devenir totalement libre des glaces et donc navigable toute l’année. Ce passage est un enjeu considérable pour l’exploration et l’exploitation des richesses naturelles. Le Canada va devoir affirmer sa souveraineté, protéger ses côtes et ses différentes ressources (halieutiques, gaz, pétrole) et cela pourrait fort bien passer par l’achat de SNA à la France ou au Royaume-Uni. Une telle acquisition, entre 1995 et 1999 avait déjà été
pensée, mais en raison d’un coût trop élevé, l’idée fut abandonnée. Mais, les temps changeant, le gouvernement canadien pourrait fort bien ressortir ce projet…

2011, la première centrale nucléaire flottante

Outre les transports de déchets nucléaires qui peuvent devenir des cibles pour une attaque terroriste, l’industrie nucléaire civile est en train de reconquérir l’espace maritime. Le projet le plus avancé est celui de la Russie qui vient de lancer la construction en série de centrales nucléaires flottantes, dont la première verra le jour en 2011. Ces centrales seront installées sur d’immenses barges. Elles auront pour tâche d’approvisionner en énergie les régions du Grand Nord et les pays du sud-est asiatique ou de dessaler l’eau de mer. Cependant plusieurs organisations écologistes (Bellona, Green Cross) critiquent ce projet estimant qu’il est économiquement non rentable, un danger pour l’environnement et une cible pour les terroristes. De plus, ces centrales flottantes posent la question du détournement du procédé technologique à des fins militaires puisqu’elles utiliseront là aussi de l’uranium hautement enrichi…

En raison d’une absence quasi-totale de restrictions internationales, il est à craindre que la propulsion nucléaire ait de beaux jours devant elle. À moins que les organisations chargées du désarmement ne prennent conscience de cette nouvelle prolifération nucléaire, dont les risques sont innombrables et sous-estimés.

Jean-Marie Collin

Consultant indépendant
et chercheur à l’Observatoire des Armements
colllinjeanmarie@yahoo.fr

En savoir plus :
- Collin Jean-Marie,
La propulsion nucléaire navale un inventaire
complet, Observatoire des armements, 2002
- Bruno Barrillot, Le complexe nucléaire, Observatoire des armements, 2005
- Observatoire des Armements, www.obsarm.org

1 : Agence Chine Nouvelle, “L’Inde construit des réacteurs à eau légère pour sous-marins”, 08 septembre 2007.

2 : Terra magazine, Acordo Brasil-França visa ao submarino nuclear,
5 septembre 2007.

3 : Clarin, Brasil quiere un submarino atómico para proteger su área petrolera marítima, 16 novembre 2007.

La nucléarisation des océans est en plein essor et une nouvelle fois les grandes puissances de ce monde participent à cette prolifération qui n’est pas sans danger pour l’homme et l’environnement.

771 réacteurs nucléaires sous l’eau !

Les océans sont devenus les premiers sites d’accueil de centrales nucléaires embarquées à bords de sous-marins, de porte-avions ou de croiseurs. Depuis 1954, date du lancement du premier sous-marin nucléaire d’attaque (SNA), Le Nautilus, les militaires ont construit pour leurs besoins 771 réacteurs nucléaires. Un chiffre 1,3 supérieur au nombre de centrales nucléaires installées à terre (584) ! La notion d’atome pour la paix (Atom for peace) prend tout à coup un autre sens…

Voir tableau ci-dessous.

Cette technologie nécessite de l’uranium dont le taux d’enrichissement est proche de 90%. L’uranium est alors "de qualité militaire", car il est généralement utilisé pour fabriquer une bombe nucléaire. Actuellement, seules les 5 puissances nucléaires militaires (Etats-Unis, Russie, France, Royaume-Uni, Chine) détiennent ce savoir-faire.

La propulsion nucléaire est principalement installée sur des sous-marins. Cela leur confère une plus grande discrétion (absence de bruit des moteurs diesel) et une totale autonomie (la durée de vie du combustible nucléaire est de 7 ans). Des qualités idéales pour des SNA qui effectuent des missions de surveillance ou pour des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins prêt à lancer leurs missiles.
En outre, la maîtrise de cette énergie n’est pas un simple accroissement des forces, mais provoque véritablement un saut qualitatif majeur pour les forces armées d’un pays qui se dotent d’une marine nucléaire. Ce n’est donc pas pour rien, si tout ce qui touche à ces navires est couvert par le "Secret Défense" : missions, programme futur, coût, risques pour l’environnement, démantèlement des navires, retraitement des déchets radioactifs. Si le caractère militaire peut légitimer certains secrets, il n’en est rien quand cela touche la sécurité des personnes et de l’environnement. Pourtant le culte de secret pèse sur les accidents qui se comptent par dizaines chaque année allant d’une simple collision à des dommages plus lourds, aux risques d’entraîner la perte du sous-marin avec son réacteur nucléaire dans les profondeurs de l’océan. Au moins deux sous-marins ont ainsi coulé par près de 5000 mètres de fond (les sous-marins soviétiques K8 November en 1970 et le K219 en 1986). Nul ne sait combien de temps encore les quatre réacteurs et les ogives nucléaires résisteront à la pression sous-marine. Moins dramatique, mais tout aussi polluant pour la faune et la flore sous-marine, les rejets en mer d’effluents radioactifs des sous-marins sont courants et non contrôlés…

Des marines nucléaires indiennes, brésiliennes et canadiennes !

L’inde va réaliser son rêve après 30 années de recherches en lançant en 2009 le premier de ses 5 sous-marins nucléaires. Son équipement sera constitué de missiles Sagarika potentiellement nucléaires de courte portée (200 à 300 Km). Dans le cadre de l’accord de coopération nucléaire, initié entre les Américains et les Indiens en 2008, l’Inde aura accès à certaines technologies (1) comme les réacteurs à eau légère qui équiperont ses futurs sous-marins. La Chine et le Pakistan s’inquiètent de voir l’Inde se doter d’une des marines les plus conséquentes d’Asie. Ce transfert de technologie pourrait fort bien attiser les tensions dans cette région…

De l’autre coté de la planète, le Président brésilien Lulla a annoncé en juillet 2007 un plan pour équiper son pays de 5 sous-marins à propulsion nucléaire. Le premier sera opérationnel en 2020 pour patrouiller le long des côtes atlantiques et surveiller les champs pétrolifères sous-marins. Quelques jours avant cette annonce (19 juin), la France (2) et le Brésil ont signé une lettre d’intention rendant possible l’échange d’informations militaires et l’acquisition progressive des technologies nécessaires à la construction d’un SNA. Malgré un démenti du ministère de la Défense français, de nombreux
indices tendent à montrer le contraire. Ainsi, le gabarit des futurs SNA brésiliens sera similaire aux SNA français Rubis, les plus petits sous-marins nucléaires en service au monde. La France semble donc là favorite pour nucléariser un peu plus le Brésil. L’acquisition de cette flotte nucléaire permettra au Brésil d’achever son programme d’enrichissement d’uranium. La maîtrise de cette technologie lui donnera la possibilité d’alimenter en uranium (enrichi à 3%) ses centrales civiles (Angra I et II), les réacteurs de ses sous-marins (uranium enrichi à 90%) et pourquoi pas “dans le futur, la possibilité de développer une bombe nucléaire” (3) !

Plus au nord sur ce même continent, le Canada fait face à une conséquence inattendue du réchauffement climatique. Le passage maritime du nord-ouest dans l’Arctique va devenir totalement libre des glaces et donc navigable toute l’année. Ce passage est un enjeu considérable pour l’exploration et l’exploitation des richesses naturelles. Le Canada va devoir affirmer sa souveraineté, protéger ses côtes et ses différentes ressources (halieutiques, gaz, pétrole) et cela pourrait fort bien passer par l’achat de SNA à la France ou au Royaume-Uni. Une telle acquisition, entre 1995 et 1999 avait déjà été
pensée, mais en raison d’un coût trop élevé, l’idée fut abandonnée. Mais, les temps changeant, le gouvernement canadien pourrait fort bien ressortir ce projet…

2011, la première centrale nucléaire flottante

Outre les transports de déchets nucléaires qui peuvent devenir des cibles pour une attaque terroriste, l’industrie nucléaire civile est en train de reconquérir l’espace maritime. Le projet le plus avancé est celui de la Russie qui vient de lancer la construction en série de centrales nucléaires flottantes, dont la première verra le jour en 2011. Ces centrales seront installées sur d’immenses barges. Elles auront pour tâche d’approvisionner en énergie les régions du Grand Nord et les pays du sud-est asiatique ou de dessaler l’eau de mer. Cependant plusieurs organisations écologistes (Bellona, Green Cross) critiquent ce projet estimant qu’il est économiquement non rentable, un danger pour l’environnement et une cible pour les terroristes. De plus, ces centrales flottantes posent la question du détournement du procédé technologique à des fins militaires puisqu’elles utiliseront là aussi de l’uranium hautement enrichi…

En raison d’une absence quasi-totale de restrictions internationales, il est à craindre que la propulsion nucléaire ait de beaux jours devant elle. À moins que les organisations chargées du désarmement ne prennent conscience de cette nouvelle prolifération nucléaire, dont les risques sont innombrables et sous-estimés.

Jean-Marie Collin

Consultant indépendant
et chercheur à l’Observatoire des Armements
colllinjeanmarie@yahoo.fr

En savoir plus :
- Collin Jean-Marie,
La propulsion nucléaire navale un inventaire
complet, Observatoire des armements, 2002
- Bruno Barrillot, Le complexe nucléaire, Observatoire des armements, 2005
- Observatoire des Armements, www.obsarm.org

1 : Agence Chine Nouvelle, “L’Inde construit des réacteurs à eau légère pour sous-marins”, 08 septembre 2007.

2 : Terra magazine, Acordo Brasil-França visa ao submarino nuclear,
5 septembre 2007.

3 : Clarin, Brasil quiere un submarino atómico para proteger su área petrolera marítima, 16 novembre 2007.



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