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Sortir du nucléaire n°73

Printemps 2017

La dissuasion nucléaire est une psychose !

Printemps 2017




Rares sont les militaires qui remettent en cause radicalement la bombe atomique. C’est la démarche à laquelle nous invite le général Francis Lenne dans Le deuil d’Hiroshima*. Interview.



Depuis de nombreuses années, nous essayons d’argumenter point par point face aux tenants de la dissuasion nucléaire, en opposant notre rationalité citoyenne à leur rationalité. Mais nos arguments buttent sur le mur de la dissuasion sans arriver à creuser de véritables failles. Un débat trop souvent stérile car il se situe sur le plan des convictions personnelles qui s’accompagnent toujours d’un investissement affectif du jugement. C’est bien ce qui s’est passé en septembre 1983 lorsque le colonel Petrov, officier de garde sur la base d’alerte stratégique en Union soviétique a évité, par une décision personnelle hors norme, une catastrophe atomique. Le déclenchement du système d’alerte aurait dû le conduire, rationnellement, à mettre en route la procédure dont il était responsable. Il a désobéi en raison de ses propres convictions qui nous font sortir du champ de la rationalité… pour nous tourner vers la psychologie.

Problème : la menace de cette force hallucinante — sur laquelle repose la dissuasion nucléaire — déclenche un processus psychique aux réactions en chaîne incontrôlables. Elle peut paralyser. Elle peut aussi finir par une explosion de violence. Car la peur tend à inhiber le contrôle de soi. C’est alors une poussée vers l’irrationnel qui peut créer des dangers imaginaires et provoquer des gestes téméraires, déraisonnables, désespérés. D’autant que la dissuasion nucléaire impose à un homme solitaire — le Président de la République — de décider en quelques minutes rien moins que du destin de l’espèce humaine !

Le Triomphant, sous-marin nucléaire lanceur d’engins, modernisé en 2015.

Quel est pour vous le fondement des armes nucléaires ? Francis Lenne : La bombe atomique n’est pas une arme au sens militaire du terme. Elle n’est pas utilisable pour se défendre, mais pour s’immoler. Il n’y a pas de passage à l’acte possible. Aucun discours raisonné, aussi bien argumenté soit-il, ne pourra jamais parvenir à résoudre la question nucléaire et à éloigner de l’humanité le risque majeur de sa propre autodestruction. C’est pourquoi il ne faut pas oublier Hiroshima, mais en faire le deuil. Citons Edgar Morin : en réalité, la véritable raison de la dissuasion nucléaire n’est pas d’assurer la défense de la population, mais de conférer à l’État un simulacre de puissance, celle-ci n’étant qu’une puissance de destruction et d’anéantissement.

Alors être pour ou contre la dissuasion, est un faux débat ? Francis Lenne : Oui, car la question nucléaire, au-delà de son caractère technique au sens large trop souvent mis en avant dans les argumentations, est en effet principalement et avant tout d’ordre psychologique. En effet, contrairement à une théorie physique qui peut faire l’objet d’une expérience pour en vérifier la validité, la dissuasion est un concept qui n’est testable ni en fait, ni en droit. Elle opère dans un champ virtuel et repose sur l’hypothèse que tous les acteurs impliqués sont rationnels et leurs comportements prévisibles. Or, rien ne peut garantir que ce soit le cas en toutes circonstances, notamment en période de fortes tensions. Sa validité est indémontrable. Elle n’est qu’un simple axiome, un pari sur la survie de l’humanité.

Quels sont alors les blocages dont souffrent les "pro-nucléaires" ? Francis Lenne : La communauté internationale doit rechercher un nouveau paradigme de sécurité qui favorise la compréhension mutuelle, or la conception actuelle de dissuasion nucléaire est fondée sur la défiance mutuelle et la menace d’une apocalypse. Les responsables politiques des nations ayant adopté cette dite stratégie se refusent à la remettre en question. Nous devons donc analyser les forces qui provoquent cet autisme assimilable à un trouble psychotique qui frappe les puissants de ce monde.

Le Mirage 2000 N : armé d’un missile de croisière nucléaire, il assure la permanence de la dissuasion nucléaire.

La stratégie de dissuasion serait donc un trouble mental ? Francis Lenne : La dissuasion n’existe que dans l’esprit de celui qui est prétendu être le dissuadé, par conséquent dans l’esprit de celui qui prétend qu’il dissuade, donc selon des images que se font l’un et l’autre des représentations mentales de chacun. Ces images sont ici celles de la terreur absolue. Vouloir exercer une domination par la terreur, que ce soit sur un individu ou sur un groupe humain, y compris si elle tente de se justifier par l’application des principes d’une morale sociale (guerres dites justes des "démocraties" ou des "États terroristes") est éminemment pathologique.

Dépasser les troubles que ce déni provoque commence donc par l’acceptation de cette approche métaphysique et pathologique de la question nucléaire. Ce dépassement ne peut aboutir qu’en reconnaissant que ce qui est dit "arme nucléaire" n’est en réalité pas une arme car elle est appelée à menacer mais en aucun cas à frapper (ce serait son échec), quel que soit le discours tenu sur son emploi ou non.

Tir d’essai d’un missile M51 (sans charge nucléaire) depuis le sous-marin Le Triomphant, en juillet 2016 au large du Finistère.

Le déni que vous montrez chez les "pro-nucléaires" peut-il être dépassé ? Francis Lenne : Oui, le projet d’exprimer en termes de psychothérapie des États les voies et moyens envisageables pour sortir du déni nucléaire peut sembler iconoclaste, mais il suffit de se tourner vers les travaux des psychanalystes pour s’en convaincre. Aucun discours raisonné, aussi bien argumenté soit-il ne pourra jamais parvenir à résoudre la question nucléaire et à éloigner de l’humanité le risque majeur de sa propre autodestruction. Seule une équipe de "psychothérapeutes de la dissuasion" que les chefs d’États intégreront à des instances juridiques internationales le permettra. La résolution L.41 adoptée par l’ONU en décembre 2016, ouvrant les négociations pour un traité d’interdiction, est l’amorce de cette démarche, l’exhortation adressée par les peuples aux chefs d’États afin qu’ils acceptent sans crainte de "consulter". La France ne peut pas se priver de cette démarche malgré le rejet de la résolution par ses diplomates. C’est donc aux citoyens français, jusqu’alors privés du débat sur la dissuasion, de se faire entendre. Ils ont cependant besoin d’être éclairés sans arguties stratégiques ou techniques pour pouvoir juger. C’est ce qui m’a motivé pour écrire ce livre, mis gracieusement à la disposition de tous sur Internet.

Explosion nucléaire. Propos recueillis par Dominique Lalanne et Patrice Bouveret

*Le deuil d’Hiroshima est à télécharger sur le site www.armesnucleairesstop.org

Page précise : https://armesnucleairesstop.files.wordpress.com/2017/02/le-deuil-hiroshima-2017.pdf

Depuis de nombreuses années, nous essayons d’argumenter point par point face aux tenants de la dissuasion nucléaire, en opposant notre rationalité citoyenne à leur rationalité. Mais nos arguments buttent sur le mur de la dissuasion sans arriver à creuser de véritables failles. Un débat trop souvent stérile car il se situe sur le plan des convictions personnelles qui s’accompagnent toujours d’un investissement affectif du jugement. C’est bien ce qui s’est passé en septembre 1983 lorsque le colonel Petrov, officier de garde sur la base d’alerte stratégique en Union soviétique a évité, par une décision personnelle hors norme, une catastrophe atomique. Le déclenchement du système d’alerte aurait dû le conduire, rationnellement, à mettre en route la procédure dont il était responsable. Il a désobéi en raison de ses propres convictions qui nous font sortir du champ de la rationalité… pour nous tourner vers la psychologie.

Problème : la menace de cette force hallucinante — sur laquelle repose la dissuasion nucléaire — déclenche un processus psychique aux réactions en chaîne incontrôlables. Elle peut paralyser. Elle peut aussi finir par une explosion de violence. Car la peur tend à inhiber le contrôle de soi. C’est alors une poussée vers l’irrationnel qui peut créer des dangers imaginaires et provoquer des gestes téméraires, déraisonnables, désespérés. D’autant que la dissuasion nucléaire impose à un homme solitaire — le Président de la République — de décider en quelques minutes rien moins que du destin de l’espèce humaine !

Le Triomphant, sous-marin nucléaire lanceur d’engins, modernisé en 2015.

Quel est pour vous le fondement des armes nucléaires ? Francis Lenne : La bombe atomique n’est pas une arme au sens militaire du terme. Elle n’est pas utilisable pour se défendre, mais pour s’immoler. Il n’y a pas de passage à l’acte possible. Aucun discours raisonné, aussi bien argumenté soit-il, ne pourra jamais parvenir à résoudre la question nucléaire et à éloigner de l’humanité le risque majeur de sa propre autodestruction. C’est pourquoi il ne faut pas oublier Hiroshima, mais en faire le deuil. Citons Edgar Morin : en réalité, la véritable raison de la dissuasion nucléaire n’est pas d’assurer la défense de la population, mais de conférer à l’État un simulacre de puissance, celle-ci n’étant qu’une puissance de destruction et d’anéantissement.

Alors être pour ou contre la dissuasion, est un faux débat ? Francis Lenne : Oui, car la question nucléaire, au-delà de son caractère technique au sens large trop souvent mis en avant dans les argumentations, est en effet principalement et avant tout d’ordre psychologique. En effet, contrairement à une théorie physique qui peut faire l’objet d’une expérience pour en vérifier la validité, la dissuasion est un concept qui n’est testable ni en fait, ni en droit. Elle opère dans un champ virtuel et repose sur l’hypothèse que tous les acteurs impliqués sont rationnels et leurs comportements prévisibles. Or, rien ne peut garantir que ce soit le cas en toutes circonstances, notamment en période de fortes tensions. Sa validité est indémontrable. Elle n’est qu’un simple axiome, un pari sur la survie de l’humanité.

Quels sont alors les blocages dont souffrent les "pro-nucléaires" ? Francis Lenne : La communauté internationale doit rechercher un nouveau paradigme de sécurité qui favorise la compréhension mutuelle, or la conception actuelle de dissuasion nucléaire est fondée sur la défiance mutuelle et la menace d’une apocalypse. Les responsables politiques des nations ayant adopté cette dite stratégie se refusent à la remettre en question. Nous devons donc analyser les forces qui provoquent cet autisme assimilable à un trouble psychotique qui frappe les puissants de ce monde.

Le Mirage 2000 N : armé d’un missile de croisière nucléaire, il assure la permanence de la dissuasion nucléaire.

La stratégie de dissuasion serait donc un trouble mental ? Francis Lenne : La dissuasion n’existe que dans l’esprit de celui qui est prétendu être le dissuadé, par conséquent dans l’esprit de celui qui prétend qu’il dissuade, donc selon des images que se font l’un et l’autre des représentations mentales de chacun. Ces images sont ici celles de la terreur absolue. Vouloir exercer une domination par la terreur, que ce soit sur un individu ou sur un groupe humain, y compris si elle tente de se justifier par l’application des principes d’une morale sociale (guerres dites justes des "démocraties" ou des "États terroristes") est éminemment pathologique.

Dépasser les troubles que ce déni provoque commence donc par l’acceptation de cette approche métaphysique et pathologique de la question nucléaire. Ce dépassement ne peut aboutir qu’en reconnaissant que ce qui est dit "arme nucléaire" n’est en réalité pas une arme car elle est appelée à menacer mais en aucun cas à frapper (ce serait son échec), quel que soit le discours tenu sur son emploi ou non.

Tir d’essai d’un missile M51 (sans charge nucléaire) depuis le sous-marin Le Triomphant, en juillet 2016 au large du Finistère.

Le déni que vous montrez chez les "pro-nucléaires" peut-il être dépassé ? Francis Lenne : Oui, le projet d’exprimer en termes de psychothérapie des États les voies et moyens envisageables pour sortir du déni nucléaire peut sembler iconoclaste, mais il suffit de se tourner vers les travaux des psychanalystes pour s’en convaincre. Aucun discours raisonné, aussi bien argumenté soit-il ne pourra jamais parvenir à résoudre la question nucléaire et à éloigner de l’humanité le risque majeur de sa propre autodestruction. Seule une équipe de "psychothérapeutes de la dissuasion" que les chefs d’États intégreront à des instances juridiques internationales le permettra. La résolution L.41 adoptée par l’ONU en décembre 2016, ouvrant les négociations pour un traité d’interdiction, est l’amorce de cette démarche, l’exhortation adressée par les peuples aux chefs d’États afin qu’ils acceptent sans crainte de "consulter". La France ne peut pas se priver de cette démarche malgré le rejet de la résolution par ses diplomates. C’est donc aux citoyens français, jusqu’alors privés du débat sur la dissuasion, de se faire entendre. Ils ont cependant besoin d’être éclairés sans arguties stratégiques ou techniques pour pouvoir juger. C’est ce qui m’a motivé pour écrire ce livre, mis gracieusement à la disposition de tous sur Internet.

Explosion nucléaire. Propos recueillis par Dominique Lalanne et Patrice Bouveret

*Le deuil d’Hiroshima est à télécharger sur le site www.armesnucleairesstop.org

Page précise : https://armesnucleairesstop.files.wordpress.com/2017/02/le-deuil-hiroshima-2017.pdf



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