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Sortir du nucléaire n°65

Mai 2015

International

Inde : Tarapur, ville martyre du nucléaire

Mai 2015




En Inde, la loi du silence sur les déboires de l’industrie nucléaire est draconienne. Mais grâce à l’action infatigable de Pradeep Indulkar, ingénieur du nucléaire reconverti en réalisateur de documentaires antinucléaires, le martyr de la ville de Tarapur, voisine d’une centrale nucléaire fuyarde, filtre au travers du mur de la censure d’État.



Pradeep Indulkar, ingénieur du nucléaire, parce qu’il souffrait de maladies provoquées par son métier, est devenu militant antinucléaire. Il a réalisé deux documentaires : "High Power" sur la centrale nucléaire de Tarapur et sur ses impacts sanitaires et socio-économiques dramatiques, et "Jaïtapur en direct", autre documentaire sur les luttes contre le projet d’Areva de construire six réacteurs EPR à Jaïtapur, qui constitueraient la plus grande centrale nucléaire au monde – en pleine zone sismique.

Le directeur général de l’AIEA, Yukiya Amano, écoute un briefing sur les "améliorations de sûreté" censément apportées à la centrale de Tarapur à la suite de Fukushima (12 mars 2013).

Loi du silence

En Inde, la loi du silence s’applique à l’industrie nucléaire de manière beaucoup plus stricte que nulle part ailleurs. La vente de radiamètres étant interdite dans ce pays, les habitants ne peuvent pas vérifier la radioactivité des sols, ni des aliments. Sur les sites internet, très peu d’informations arrivent à filtrer, toujours les mêmes, très sommaires. L’AIEA (Agence Internationale de l’Énergie Atomique) elle-même n’est au courant de rien d’important : juste un événement de niveau 1 sur l’échelle INES à Tarapur. Selon ce critère, la centrale serait donc la plus fiable du monde ! Pourtant l’état sanitaire décrit dans "High Power" prouve que la région autour de la centrale de Tarapur est fortement contaminée par la radioactivité. L’État indien cache cette vérité et la communauté internationale s’accommode très bien de ce silence.

Yukiya Amano visite la salle de commande de la centrale de Tarapur (12 mars 2013).

Maladies radio-induites

"High Power" nous montre une population qui souffre non seulement d’avoir été déportée brutalement, spoliée, exploitée par l’industrie nucléaire, mais aussi d’avoir été contaminée par des radionucléides échappés de la centrale nucléaire de Tarapur au cours de fuites accidentelles.

Des témoins racontent les maladies dont ils souffrent : cancers (de la thyroïde et d’autres types inconnus dans la région), stérilité, fausses couches, crises cardiaques, paralysies, tuberculose, maux de tête, hypertension, problèmes de reins, handicaps moteurs, maladies psychiatriques, mortalité infantile, douleurs articulaires, etc. Exactement les mêmes pathologies que celles qui ont été décrites à Tchernobyl. Tous les témoins soupçonnent la centrale d’être la cause de leurs maladies et de nombreux décès suspects. Sonia Save, médecin- chef de la clinique de Tarapur, confirme la réalité de ces maladies inhabituelles et leur cause : la radioactivité.

Une ville totalement sinistrée

Tarapur, ville martyre, se vide de ses habitants. Elle meurt avec eux. Des quartiers abandonnés, une population sacrifiée au profit de la centrale nucléaire qui vit dans la précarité la plus totale, sans même l’eau courante ni l’électricité ! La nature souffre des ondes électromagnétiques émises par les lignes THT acheminant l’électricité produite par la centrale : les plantes refusent de se développer normalement et ne portent plus les fruits attendus. Les populations de poissons ont disparu dans la zone de la centrale. Tarapur, autrefois port de pêche actif et productif, est désert. Les pêcheurs n’ont pas les moyens de payer du fuel pour aller pêcher au large et s’ils s’approchent trop près de la centrale, on leur tire dessus. La pêche de subsistance ne suffit plus à nourrir la population.

Ce tract de la NPCIL (Nuclear Power Corporation of India) vante le fait que "les activités de pêche continuent à proximité des centrales nucléaires". Allez dire ça aux pêcheurs de Tarapur...

Mais cette situation sanitaire et économique désastreuse est connue des Indiens qui se mobilisent contre le projet d’Areva de construire six réacteurs EPR à Jaïtapur, qui constitueraient la plus grande centrale nucléaire au monde – en pleine zone sismique !

La centrale de Tarapur, qui était censée être un facteur de progrès social et économique pour la région, a provoqué exactement l’inverse : expropriations sans compensations, violences policières, misère, chômage, maladies radio-induites, ghettoïsation des populations. La pollution chimique et thermique a ravagé les fonds marins. Cette centrale a provoqué autour d’elle une catastrophe écologique, sanitaire et sociale : voilà en trois mots le message que Pradeep Indulkar tente de faire passer. La centrale de Tarapur

La centrale n°1 comprend deux réacteurs à eau bouillante de 160 MW chacun, qui sont les premiers à avoir été construits en Asie, les travaux ayant débuté en 1964 et la mise en service effectuée en 1969. La centrale n°2 est constituée de deux réacteurs à eau lourde pressurisée de 540 MW chacun. Il s’agit de la centrale la plus importante installée en Inde. Elle a été construite en 6 ans, la mise en service du premier réacteur s’est produite en 2005 et celle du second en 2006.

Les accidents survenus à Tarapur

D’après Pradeep Indulkar, le gouvernement indien tient secret toute information concernant le nucléaire. Interrogée, l’AERB (équivalent de l’Autorité de Sûreté Nucléaire en Inde) n’ a donné aucune réponse. La transparence n’existe pas en Inde. Cela signifie qu’on ne peut pas remonter aux sources des déclarations d’accidents. Cependant, on trouve sur internet des rapports succincts qui relatent des accidents et des incidents nucléaires qui seraient survenus dans cette centrale : En septembre 1973, des dysfonctionnements de vannes, de pompes et de barres de contrôle avaient provoqué un niveau de radioactivité beaucoup plus élevé que ne le permettent les normes internationales de protection contre les radiations. Une opération avait été menée pour que le poisson contaminé ne soit pas mis sur le marché. Le gouvernement avait indemnisé les pêcheurs. Les pêcheurs contaminés avaient été soignés en secret. La centrale avait été fermée jusqu’à ce que les problèmes techniques ne fussent résolus. Une fuite majeure aurait eu lieu en 1974 à Tarapur qui aurait même fait envisager à Indira Gandhi (au pouvoir à ce moment-là) de fermer le réacteur en cause ou le site... On n’a jamais su la gravité de l’accident sur l’échelle INES. Il y a pourtant eu deux morts sur le coup et un troisième, l’ingénieur en chef, au bout de trois ans d’agonie. En 1979, une importante fuite d’eau radioactive a exposé 300 travailleurs à des doses très au-dessus des normes. Le 10 septembre 1989 s’est produite une fuite d’iode radioactive, les réparations ont duré une année et coûté environ 78 millions de dollars. La radioactivité retrouvée dans des algues près de la centrale était 700 fois supérieure au niveau normal. Le 13 mai 1992, un réacteur nucléaire de Tarapur a relâché une quantité anormale de radioactivité en raison d’une fuite sur une tuyauterie de condenseur de secours. La fuite a libéré une radioactivité de 12 curies (444 milliards de Becquerels) dans l’environnement. La réparation a duré deux mois et a coûté deux milliards de dollars. L’origine de la défaillance est attribuée à de la corrosion sous contrainte thermique Le physicien indien M.V. Ramana, dans son récent livre The power of promise consacré au programme nucléaire indien, confirme les nombreux incidents survenus dans le pays avec fuites de produits radioactifs. Il informe également de l’usage de MOX, utilisé à Tarapur depuis mai 1983 et fourni par Areva. Ce combustible nucléaire enrichi au plutonium est beaucoup plus énergétique mais aussi beaucoup plus dangereux et radio-toxique que le combustible habituel à l’uranium.

Jacques Terracher

Tarapur : un ex-patron de la sûreté nucléaire dénonce le danger

Dans une interview télévisée de début 2013, l’ex-président de l’AERB (l’autorité de sûreté nucléaire indienne) Adinarayana Gopalakrishnan, très critique de cette institution qu’il a présidée pendant 3 ans de 1993 à 1996, ne mâche pas ses mots concernant la "sûreté" de la centrale nucléaire de Tarapur. Il révèle que, dès 1996, les experts en sûreté nucléaire auprès de la Maison Blanche, ainsi que ceux de General Electric, lui ont indiqué que, si l’Inde se souciait de sûreté nucléaire, elle devrait fermer définitivement les deux réacteurs de Tarapur. C’était il y a bientôt 20 ans... et ils sont encore en activité. Pour Gopalakrishnan, la centrale de Tarapur est une "bombe à retardement" et l’Inde est "au bord du désastre". Xavier Rabilloud

Pradeep Indulkar, ingénieur du nucléaire, parce qu’il souffrait de maladies provoquées par son métier, est devenu militant antinucléaire. Il a réalisé deux documentaires : "High Power" sur la centrale nucléaire de Tarapur et sur ses impacts sanitaires et socio-économiques dramatiques, et "Jaïtapur en direct", autre documentaire sur les luttes contre le projet d’Areva de construire six réacteurs EPR à Jaïtapur, qui constitueraient la plus grande centrale nucléaire au monde – en pleine zone sismique.

Le directeur général de l’AIEA, Yukiya Amano, écoute un briefing sur les "améliorations de sûreté" censément apportées à la centrale de Tarapur à la suite de Fukushima (12 mars 2013).

Loi du silence

En Inde, la loi du silence s’applique à l’industrie nucléaire de manière beaucoup plus stricte que nulle part ailleurs. La vente de radiamètres étant interdite dans ce pays, les habitants ne peuvent pas vérifier la radioactivité des sols, ni des aliments. Sur les sites internet, très peu d’informations arrivent à filtrer, toujours les mêmes, très sommaires. L’AIEA (Agence Internationale de l’Énergie Atomique) elle-même n’est au courant de rien d’important : juste un événement de niveau 1 sur l’échelle INES à Tarapur. Selon ce critère, la centrale serait donc la plus fiable du monde ! Pourtant l’état sanitaire décrit dans "High Power" prouve que la région autour de la centrale de Tarapur est fortement contaminée par la radioactivité. L’État indien cache cette vérité et la communauté internationale s’accommode très bien de ce silence.

Yukiya Amano visite la salle de commande de la centrale de Tarapur (12 mars 2013).

Maladies radio-induites

"High Power" nous montre une population qui souffre non seulement d’avoir été déportée brutalement, spoliée, exploitée par l’industrie nucléaire, mais aussi d’avoir été contaminée par des radionucléides échappés de la centrale nucléaire de Tarapur au cours de fuites accidentelles.

Des témoins racontent les maladies dont ils souffrent : cancers (de la thyroïde et d’autres types inconnus dans la région), stérilité, fausses couches, crises cardiaques, paralysies, tuberculose, maux de tête, hypertension, problèmes de reins, handicaps moteurs, maladies psychiatriques, mortalité infantile, douleurs articulaires, etc. Exactement les mêmes pathologies que celles qui ont été décrites à Tchernobyl. Tous les témoins soupçonnent la centrale d’être la cause de leurs maladies et de nombreux décès suspects. Sonia Save, médecin- chef de la clinique de Tarapur, confirme la réalité de ces maladies inhabituelles et leur cause : la radioactivité.

Une ville totalement sinistrée

Tarapur, ville martyre, se vide de ses habitants. Elle meurt avec eux. Des quartiers abandonnés, une population sacrifiée au profit de la centrale nucléaire qui vit dans la précarité la plus totale, sans même l’eau courante ni l’électricité ! La nature souffre des ondes électromagnétiques émises par les lignes THT acheminant l’électricité produite par la centrale : les plantes refusent de se développer normalement et ne portent plus les fruits attendus. Les populations de poissons ont disparu dans la zone de la centrale. Tarapur, autrefois port de pêche actif et productif, est désert. Les pêcheurs n’ont pas les moyens de payer du fuel pour aller pêcher au large et s’ils s’approchent trop près de la centrale, on leur tire dessus. La pêche de subsistance ne suffit plus à nourrir la population.

Ce tract de la NPCIL (Nuclear Power Corporation of India) vante le fait que "les activités de pêche continuent à proximité des centrales nucléaires". Allez dire ça aux pêcheurs de Tarapur...

Mais cette situation sanitaire et économique désastreuse est connue des Indiens qui se mobilisent contre le projet d’Areva de construire six réacteurs EPR à Jaïtapur, qui constitueraient la plus grande centrale nucléaire au monde – en pleine zone sismique !

La centrale de Tarapur, qui était censée être un facteur de progrès social et économique pour la région, a provoqué exactement l’inverse : expropriations sans compensations, violences policières, misère, chômage, maladies radio-induites, ghettoïsation des populations. La pollution chimique et thermique a ravagé les fonds marins. Cette centrale a provoqué autour d’elle une catastrophe écologique, sanitaire et sociale : voilà en trois mots le message que Pradeep Indulkar tente de faire passer. La centrale de Tarapur

La centrale n°1 comprend deux réacteurs à eau bouillante de 160 MW chacun, qui sont les premiers à avoir été construits en Asie, les travaux ayant débuté en 1964 et la mise en service effectuée en 1969. La centrale n°2 est constituée de deux réacteurs à eau lourde pressurisée de 540 MW chacun. Il s’agit de la centrale la plus importante installée en Inde. Elle a été construite en 6 ans, la mise en service du premier réacteur s’est produite en 2005 et celle du second en 2006.

Les accidents survenus à Tarapur

D’après Pradeep Indulkar, le gouvernement indien tient secret toute information concernant le nucléaire. Interrogée, l’AERB (équivalent de l’Autorité de Sûreté Nucléaire en Inde) n’ a donné aucune réponse. La transparence n’existe pas en Inde. Cela signifie qu’on ne peut pas remonter aux sources des déclarations d’accidents. Cependant, on trouve sur internet des rapports succincts qui relatent des accidents et des incidents nucléaires qui seraient survenus dans cette centrale : En septembre 1973, des dysfonctionnements de vannes, de pompes et de barres de contrôle avaient provoqué un niveau de radioactivité beaucoup plus élevé que ne le permettent les normes internationales de protection contre les radiations. Une opération avait été menée pour que le poisson contaminé ne soit pas mis sur le marché. Le gouvernement avait indemnisé les pêcheurs. Les pêcheurs contaminés avaient été soignés en secret. La centrale avait été fermée jusqu’à ce que les problèmes techniques ne fussent résolus. Une fuite majeure aurait eu lieu en 1974 à Tarapur qui aurait même fait envisager à Indira Gandhi (au pouvoir à ce moment-là) de fermer le réacteur en cause ou le site... On n’a jamais su la gravité de l’accident sur l’échelle INES. Il y a pourtant eu deux morts sur le coup et un troisième, l’ingénieur en chef, au bout de trois ans d’agonie. En 1979, une importante fuite d’eau radioactive a exposé 300 travailleurs à des doses très au-dessus des normes. Le 10 septembre 1989 s’est produite une fuite d’iode radioactive, les réparations ont duré une année et coûté environ 78 millions de dollars. La radioactivité retrouvée dans des algues près de la centrale était 700 fois supérieure au niveau normal. Le 13 mai 1992, un réacteur nucléaire de Tarapur a relâché une quantité anormale de radioactivité en raison d’une fuite sur une tuyauterie de condenseur de secours. La fuite a libéré une radioactivité de 12 curies (444 milliards de Becquerels) dans l’environnement. La réparation a duré deux mois et a coûté deux milliards de dollars. L’origine de la défaillance est attribuée à de la corrosion sous contrainte thermique Le physicien indien M.V. Ramana, dans son récent livre The power of promise consacré au programme nucléaire indien, confirme les nombreux incidents survenus dans le pays avec fuites de produits radioactifs. Il informe également de l’usage de MOX, utilisé à Tarapur depuis mai 1983 et fourni par Areva. Ce combustible nucléaire enrichi au plutonium est beaucoup plus énergétique mais aussi beaucoup plus dangereux et radio-toxique que le combustible habituel à l’uranium.

Jacques Terracher

Tarapur : un ex-patron de la sûreté nucléaire dénonce le danger

Dans une interview télévisée de début 2013, l’ex-président de l’AERB (l’autorité de sûreté nucléaire indienne) Adinarayana Gopalakrishnan, très critique de cette institution qu’il a présidée pendant 3 ans de 1993 à 1996, ne mâche pas ses mots concernant la "sûreté" de la centrale nucléaire de Tarapur. Il révèle que, dès 1996, les experts en sûreté nucléaire auprès de la Maison Blanche, ainsi que ceux de General Electric, lui ont indiqué que, si l’Inde se souciait de sûreté nucléaire, elle devrait fermer définitivement les deux réacteurs de Tarapur. C’était il y a bientôt 20 ans... et ils sont encore en activité. Pour Gopalakrishnan, la centrale de Tarapur est une "bombe à retardement" et l’Inde est "au bord du désastre". Xavier Rabilloud



Thèmes
Risque nucléaire Nucléaire et santé Pollution radioactive