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Sortir du nucléaire n°64

Février 2015

Artistes

281Anti Nuke, le Banksy japonais, en guerre contre l’atome

Février 2015




L’artiste 281 Anti Nuke a commencé à coller des stickers dans les rues de Tokyo après la catastrophe de Fukushima. Son discours ne plaît pas à tout le monde.



L’homme, qui ne veut être identifié que par sa signature, 281 Anti Nuke, ne prend aucun risque. Tandis que je relève mon col dans le vent mordant de janvier, il me regarde de loin arriver à notre lieu de rendez-vous. L’artiste urbain le plus célèbre du Japon est un homme prudent. Il n’a pas le choix : son travail lui vaut régulièrement des menaces de mort.

Si maigre qu’il passe presque pour malade, il porte des Ray-Ban sur le nez - il les portera encore à minuit, lorsque nous quitterons le bar miteux des ruelles mal éclairées du quartier tokyoïte de Shibuya, où il m’a demandé de le retrouver. Emmitouflé dans une parka noire à la fermeture éclair remontée jusqu’au cou, il semble prêt à décamper d’un instant à l’autre. Ses longs cheveux l’aident à mieux dissimuler son visage. Au vu des quelques mèches grises qui strient sa tignasse, je lui donne une petite quarantaine d’années ; âge qu’il se refuse à confirmer.

"Je reçois des menaces sur mon site web ou sur ma page Twitter, du genre : ’Crève !’ ou ’On aura ta peau’, dit-il. Je ne peux autoriser personne à me prendre en photo, et je ne donne mon nom à aucun journaliste."

Le "Banksy japonais" dit être "terrifié" par un gouvernement qui, selon lui, ne cesse de se droitiser. II en veut pour preuve le vote récent de la loi sur le secret d’État, qui confère au Premier ministre Shinzo Abe des pouvoirs étendus pour dissimuler des informations au public et qui, du même coup, contribue à museler les médias. "Je ne comprends pas qu’Abe ait une telle cote de popularité, se désole 281 en secouant la tête. Il cherche à ressusciter le Japon tel qu’il était en 1940."

Si la police arrêtait 281 Anti Nuke, elle trouverait de bonnes raisons de le garder au frais — de la diffamation à la dégradation de biens, en passant par les troubles à l’ordre public. Mais c’est surtout la folie furieuse et l’agressivité des uyoku que l’artiste redoute. Les uyoku sont des groupuscules ultranationalistes qui défilent dans Tokyo à bord de camionnettes noires aux portières estampillées de slogans nationalistes. Sur le toit, des haut-parleurs diffusent à pleins tubes des hymnes militaires.

281 - si ce nombre a un sens particulier, il n’en révèle rien - secoue à nouveau la tête et change de sujet. Il n’a pas toujours été engagé politiquement, insiste-t-il. Ce sont les événements du 11 mars, il y a trois ans [la catastrophe de Fukushima], qui ont donné un nouveau tour à sa vie. "J’étais au bureau quand la terre a tremblé. En sentant mon immeuble tanguer sur sa base, j’avais l’impression de vivre un mauvais rêve", explique-t-il en illustrant d’un geste de la main l’oscillation du bâtiment. "Quand le séisme s’est enfin arrêté, j’ai allumé la télé et j’ai vu le tsunami déferler sur les plages et les villages."

Sa confiance a commencé à vaciller au cours d’une conversation avec un ami qui travaillait pour une agence de presse étrangère, à Tokyo. "Il m’a expliqué que la réalité était très différente de ce que l’on nous racontait à la télé japonaise. Son entreprise a ordonné à ses employés de se calfeutrer chez eux et de prendre des précautions - alors que tout le reste du Japon retournait travailler comme si de rien n’était. Le gouvernement ne nous a informés de rien. Un mois plus tard, poursuit-il, les gens avaient déjà oublié Fukushima. Ils ont arrêté de porter des masques de protection et de faire attention à l’eau et aux produits qu’ils consommaient. J’ai senti monter la frustration et la colère face à tous ces gens qui refusaient de réfléchir à la crise qui nous menaçait."

Il n’était pas tout à fait le seul à éprouver cette frustration, comme le montre la manière dont le collectif d’artistes japonais baptisé Chim Porn s’est emparé, en juillet 2011, de l’immense et célèbre fresque de Taro Okamoto Le Mythe de demain. Représentation des effets de la bombe atomique larguée sur Hiroshima en août 1945, celle-ci orne tout un pan de mur de la station de métro Shibuya, à Tokyo. Sous un coin de cette fresque de trente mètres de long, les artistes de Chim Pom ont ajouté un panneau représentant les squelettes calcinés de deux réacteurs dégageant des panaches de fumée noire et deux autres enceintes nucléaires penchant dangereusement sous l’assaut des vagues.

L’incident a fait la une des JT. "Je me suis dit que le street art était la seule façon d’exprimer ce que je ressentais, reprend 281. Je voulais obliger les gens à s’interroger et à se rafraîchir la mémoire." Pour sa première œuvre, il a adapté le logo de la compagnie d’électricité Tepco (Tokyo Electric Power Company), opérateur de la centrale de Fukushima, transformant en masque à gaz les cinq cercles agencés en forme de T majuscule. En décembre 2011, après avoir imprimé ce dessin sur un sticker, il s’est rendu à Omotesando, la grande avenue huppée de Tokyo. Sur le trottoir où s’égrènent les vitrines d’Hermès, de Dior et de Tag Heuer, un gros transformateur électrique Tepco en acier dessert tout le quartier. En l’espace de quelques minutes, le boîtier a été décoré de l’image de 281, première d’une longue série d’œuvres identifiables au premier coup d’œil.

À ce jour, il estime avoir produit quelque deux cents œuvres. La série "Je hais la pluie" est l’une des plus populaires : elle met en scène une fillette vêtue d’un imperméable censé la protéger des retombées radioactives qui s’abattent sur elle. L’artiste a placardé des milliers de stickers dans tout Tokyo, et ses graphismes se sont progressivement chargés de tonalités de plus en plus ouvertement politiques. Ses préférés sont trois vignettes, que l’on voit souvent juxtaposées en série, représentant le visage du Premier ministre Shinzo Abe à demi caché par un foulard de bandit déclinant trois motifs : un disque nucléaire blanc sur fond rouge, un camouflage militaire et le drapeau américain. L’artiste confie trouver "constamment" de nouveaux graphismes et se réjouit que ses stickers aient été vus jusqu’à Londres, à Paris et même en Californie [à l’occasion d’expositions]. Il ne s’est encore jamais fait arrêter en placardant ses œuvres, mais il s’entoure de toutes les précautions : il opère de nuit et veille à ce qu’il n’y ait personne dans les parages avant de laisser sa marque sur un mur. Son site web a été récemment la cible d’une cyberattaque particulièrement puissante. "Je ne pense pas du tout être courageux. Je suis timide et je n’ai aucune envie de me retrouver sous le feu des projecteurs. C’est pour cela que le format du street art me convient parfaitement. J’adore le Japon, souligne-t-il tandis que nous ressortons dans le froid de la nuit tokyoïte. Mon véritable objectif est d’aider le Japon à redevenir meilleur. En tant qu’individu, je n’ai pas beaucoup de pouvoir, mais je continuerai à coller mes dessins, car c’est la seule chose que je sache faire pour me rendre utile."

Julian Ryall 16 février 2014, South China Morning Post, Hong Kong Extraits traduits et publiés dans Courrier international n°1228 (15-21 mai 2014)

"Un voyou qui gribouille"

Les œuvres de 281 Anti Nuke ont pu sortir de l’ombre grâce au photographe anglais Adrian Storey, qui, installé à Tokyo, a très vite commencé à les photographier. Storey a fait connaître 281 au-delà des frontières nippones, et aujourd’hui il est possible d’apercevoir des stickers de l’artiste dans les rues de Los Angeles ou de Londres. En revanche, les médias japonais n’ont pratiquement pas parlé de 281, bien qu’il suscite beaucoup de réactions sur les réseaux sociaux. Il faut dire que le street art est peu répandu dans l’archipel. À ce jour, seul le quotidien Tokyo Sports a parlé de lui, en décembre 2012, "un voyou qui gribouille des dessins satiriques contre le Premier ministre".

Merci à Roth Management de nous avoir gracieusement mis à disposition les images illustrant cet article. Contact : info@roth-mgmt.com

Pour soutenir 281 Anti Nuke dans son travail, des impressions en édition limitée de ses œuvres peuvent être achetée en ligne sur http://roth-mgmt.com/product-category/281-anti-nuke, ainsi que des articles d’utilisation courante illustrés par l’artiste sur www.281antinuke.com/products

L’homme, qui ne veut être identifié que par sa signature, 281 Anti Nuke, ne prend aucun risque. Tandis que je relève mon col dans le vent mordant de janvier, il me regarde de loin arriver à notre lieu de rendez-vous. L’artiste urbain le plus célèbre du Japon est un homme prudent. Il n’a pas le choix : son travail lui vaut régulièrement des menaces de mort.

Si maigre qu’il passe presque pour malade, il porte des Ray-Ban sur le nez - il les portera encore à minuit, lorsque nous quitterons le bar miteux des ruelles mal éclairées du quartier tokyoïte de Shibuya, où il m’a demandé de le retrouver. Emmitouflé dans une parka noire à la fermeture éclair remontée jusqu’au cou, il semble prêt à décamper d’un instant à l’autre. Ses longs cheveux l’aident à mieux dissimuler son visage. Au vu des quelques mèches grises qui strient sa tignasse, je lui donne une petite quarantaine d’années ; âge qu’il se refuse à confirmer.

"Je reçois des menaces sur mon site web ou sur ma page Twitter, du genre : ’Crève !’ ou ’On aura ta peau’, dit-il. Je ne peux autoriser personne à me prendre en photo, et je ne donne mon nom à aucun journaliste."

Le "Banksy japonais" dit être "terrifié" par un gouvernement qui, selon lui, ne cesse de se droitiser. II en veut pour preuve le vote récent de la loi sur le secret d’État, qui confère au Premier ministre Shinzo Abe des pouvoirs étendus pour dissimuler des informations au public et qui, du même coup, contribue à museler les médias. "Je ne comprends pas qu’Abe ait une telle cote de popularité, se désole 281 en secouant la tête. Il cherche à ressusciter le Japon tel qu’il était en 1940."

Si la police arrêtait 281 Anti Nuke, elle trouverait de bonnes raisons de le garder au frais — de la diffamation à la dégradation de biens, en passant par les troubles à l’ordre public. Mais c’est surtout la folie furieuse et l’agressivité des uyoku que l’artiste redoute. Les uyoku sont des groupuscules ultranationalistes qui défilent dans Tokyo à bord de camionnettes noires aux portières estampillées de slogans nationalistes. Sur le toit, des haut-parleurs diffusent à pleins tubes des hymnes militaires.

281 - si ce nombre a un sens particulier, il n’en révèle rien - secoue à nouveau la tête et change de sujet. Il n’a pas toujours été engagé politiquement, insiste-t-il. Ce sont les événements du 11 mars, il y a trois ans [la catastrophe de Fukushima], qui ont donné un nouveau tour à sa vie. "J’étais au bureau quand la terre a tremblé. En sentant mon immeuble tanguer sur sa base, j’avais l’impression de vivre un mauvais rêve", explique-t-il en illustrant d’un geste de la main l’oscillation du bâtiment. "Quand le séisme s’est enfin arrêté, j’ai allumé la télé et j’ai vu le tsunami déferler sur les plages et les villages."

Sa confiance a commencé à vaciller au cours d’une conversation avec un ami qui travaillait pour une agence de presse étrangère, à Tokyo. "Il m’a expliqué que la réalité était très différente de ce que l’on nous racontait à la télé japonaise. Son entreprise a ordonné à ses employés de se calfeutrer chez eux et de prendre des précautions - alors que tout le reste du Japon retournait travailler comme si de rien n’était. Le gouvernement ne nous a informés de rien. Un mois plus tard, poursuit-il, les gens avaient déjà oublié Fukushima. Ils ont arrêté de porter des masques de protection et de faire attention à l’eau et aux produits qu’ils consommaient. J’ai senti monter la frustration et la colère face à tous ces gens qui refusaient de réfléchir à la crise qui nous menaçait."

Il n’était pas tout à fait le seul à éprouver cette frustration, comme le montre la manière dont le collectif d’artistes japonais baptisé Chim Porn s’est emparé, en juillet 2011, de l’immense et célèbre fresque de Taro Okamoto Le Mythe de demain. Représentation des effets de la bombe atomique larguée sur Hiroshima en août 1945, celle-ci orne tout un pan de mur de la station de métro Shibuya, à Tokyo. Sous un coin de cette fresque de trente mètres de long, les artistes de Chim Pom ont ajouté un panneau représentant les squelettes calcinés de deux réacteurs dégageant des panaches de fumée noire et deux autres enceintes nucléaires penchant dangereusement sous l’assaut des vagues.

L’incident a fait la une des JT. "Je me suis dit que le street art était la seule façon d’exprimer ce que je ressentais, reprend 281. Je voulais obliger les gens à s’interroger et à se rafraîchir la mémoire." Pour sa première œuvre, il a adapté le logo de la compagnie d’électricité Tepco (Tokyo Electric Power Company), opérateur de la centrale de Fukushima, transformant en masque à gaz les cinq cercles agencés en forme de T majuscule. En décembre 2011, après avoir imprimé ce dessin sur un sticker, il s’est rendu à Omotesando, la grande avenue huppée de Tokyo. Sur le trottoir où s’égrènent les vitrines d’Hermès, de Dior et de Tag Heuer, un gros transformateur électrique Tepco en acier dessert tout le quartier. En l’espace de quelques minutes, le boîtier a été décoré de l’image de 281, première d’une longue série d’œuvres identifiables au premier coup d’œil.

À ce jour, il estime avoir produit quelque deux cents œuvres. La série "Je hais la pluie" est l’une des plus populaires : elle met en scène une fillette vêtue d’un imperméable censé la protéger des retombées radioactives qui s’abattent sur elle. L’artiste a placardé des milliers de stickers dans tout Tokyo, et ses graphismes se sont progressivement chargés de tonalités de plus en plus ouvertement politiques. Ses préférés sont trois vignettes, que l’on voit souvent juxtaposées en série, représentant le visage du Premier ministre Shinzo Abe à demi caché par un foulard de bandit déclinant trois motifs : un disque nucléaire blanc sur fond rouge, un camouflage militaire et le drapeau américain. L’artiste confie trouver "constamment" de nouveaux graphismes et se réjouit que ses stickers aient été vus jusqu’à Londres, à Paris et même en Californie [à l’occasion d’expositions]. Il ne s’est encore jamais fait arrêter en placardant ses œuvres, mais il s’entoure de toutes les précautions : il opère de nuit et veille à ce qu’il n’y ait personne dans les parages avant de laisser sa marque sur un mur. Son site web a été récemment la cible d’une cyberattaque particulièrement puissante. "Je ne pense pas du tout être courageux. Je suis timide et je n’ai aucune envie de me retrouver sous le feu des projecteurs. C’est pour cela que le format du street art me convient parfaitement. J’adore le Japon, souligne-t-il tandis que nous ressortons dans le froid de la nuit tokyoïte. Mon véritable objectif est d’aider le Japon à redevenir meilleur. En tant qu’individu, je n’ai pas beaucoup de pouvoir, mais je continuerai à coller mes dessins, car c’est la seule chose que je sache faire pour me rendre utile."

Julian Ryall 16 février 2014, South China Morning Post, Hong Kong Extraits traduits et publiés dans Courrier international n°1228 (15-21 mai 2014)

"Un voyou qui gribouille"

Les œuvres de 281 Anti Nuke ont pu sortir de l’ombre grâce au photographe anglais Adrian Storey, qui, installé à Tokyo, a très vite commencé à les photographier. Storey a fait connaître 281 au-delà des frontières nippones, et aujourd’hui il est possible d’apercevoir des stickers de l’artiste dans les rues de Los Angeles ou de Londres. En revanche, les médias japonais n’ont pratiquement pas parlé de 281, bien qu’il suscite beaucoup de réactions sur les réseaux sociaux. Il faut dire que le street art est peu répandu dans l’archipel. À ce jour, seul le quotidien Tokyo Sports a parlé de lui, en décembre 2012, "un voyou qui gribouille des dessins satiriques contre le Premier ministre".

Merci à Roth Management de nous avoir gracieusement mis à disposition les images illustrant cet article. Contact : info@roth-mgmt.com

Pour soutenir 281 Anti Nuke dans son travail, des impressions en édition limitée de ses œuvres peuvent être achetée en ligne sur http://roth-mgmt.com/product-category/281-anti-nuke, ainsi que des articles d’utilisation courante illustrés par l’artiste sur www.281antinuke.com/products