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Sortir du nucléaire n°69

Mai 2016

"La simulation humaine"

Mai 2016 | une ambitieuse saga de Hiroshima à Fukushima




En l’espace de 24 ans, l’écrivain suisse Daniel de Roulet a publié 10 romans qui forment la saga "La simulation humaine". Lisibles indépendamment les uns des autres, ces romans mettent en scène des personnages et des événements, à différentes époques du XXe et du début du XXIe siècle, en relation directe avec le nucléaire civil et le nucléaire militaire, de Hiroshima à Fukushima.



Comment vous est venue l’idée de la saga ?

J’ai écrit un premier roman en partant d’un personnage qui se souvient d’un attentat contre le nucléaire, en 1994 en Suisse, près de Bâle. Le roman connu un certain succès puisqu’il fût sur la liste des nominés au prix Renaudot. Mon éditeur m’a un peu pressé pour écrire la suite. J’étais ingénieur, je n’avais pas trop d’expérience, j’ai donc recyclé mes personnages en écrivant leurs biographies. Cela m’a pris trois ou quatre romans jusqu’à ce que je forme le plan général de la saga.

Au huitième tome, j’ai envisagé la fin de la série. Puis il y a eu Fukushima, j’étais rattrapé par le réel car toute mes histoires parlent du nucleaire et du Japon. En effet, dès le premier tome il est question d’Hiroshima. Le personnage principal, Shizuko, est une hibakusha, une irradiée, une paria, qui en fin de carrière travaille pour l’AIEA. Mais elle ne croit pas au nucléaire. Elle lutte en interne, pour elle il n’y a pas de différence entre le civil et le militaire. Ce qui est étonnant c’est que l’histoire se répête avec Fukushima. Les habitants de la région sont les nouveaux hibakusha. On leur crève les pneus, on les évite.

Vos romans sont aussi des témoignages d’une époque.

J’étais au départ dans l’illusion qu’il y avait deux filières bien distinctes, le civil et le militaire. Mais le slogan des années 60, l’atome pour la paix, l’industrie qui va nous libérer des problèmes énergétiques, ne fut qu’une propagande pour vendre le nucléaire civil et servir le militaire. Puis, j’ai fouillé dans des biographies comme celle d’Oppenheimer. Au moment où les États-Unis décident de construire une bombe, certains sont persuadés de participer à un changement de société. Ce sont des utopistes. Oppenheimer en premier qui utilise sa fortune pour soutenir la guerre civile en Espagne. C’est un personnage hautement romesque. Après Hiroshima, il est appelé par le président des États-Unis qui souhaite le féliciter. À peine dans le bureau il lui déclare "Monsieur le président, nous avons du sang sur les mains".

Après Fukushima, des ingénieurs nucléaires près de la retraite m’ont déclaré ne plus y croire. Leur argumentation n’était pas inintéressante : le nucléaire c’est très très bien, sauf que l’homme n’est pas un ange. Si on faisait ce que l’on dit, si on appliquait les consignes de sécurité, ça pourrait marcher. Mais il y a les interêts économiques, on rabotte sur les coûts et ça ne marche plus !

Vous rendez touchant chacun de vos personnages, les salariés du nucléaire y compris.

Oui. Dans la mesure où je pense qu’il y a des personnes qui essayent de faire au mieux leur boulot. Le directeur de la centrale de Fukushima est un héros. Il est resté avec plusieurs salariés pour essayer de limiter les dégâts. Il a demandé à chacun d’inscrire son nom sur un tableau, comme un monument aux morts, en leur disant qu’ils risquaient tous de mourir. Ils ont désobéi à leur patron — ce qui est inconcevable au Japon — qui leur a intimé l’ordre de quitter la centrale. Mais ils ont sauvé Tokyo. Au départ mon éditeur ne comprenait pas que je veuille lui dédier mon livre.

Et puis, il est important que les salariés du nucléaire soient reconnus pour leur travail. J’ai lu qu’en France, 93% des gens qui travaillent dans les centrales voudraient travailler ailleurs. La démotivation est le pire risque de panne, de dysfonctionnement. La fiction permet d’avoir plusieurs personnages donc plusieurs éclairages pour chaque situation. Si je n’étais qu’un antinucléaire pur sang, je pense que j’écrirais des essais ou des pamphlets. Le problème c’est que les lecteurs savent les choses mais n’y croient pas. Comme pour le réchauffement climatique, les comportements ne changent pas, on continue à croire qu’il y aura des échappatoires.

Propos recueillis par Jocelyn Peyret

Comment vous est venue l’idée de la saga ?

J’ai écrit un premier roman en partant d’un personnage qui se souvient d’un attentat contre le nucléaire, en 1994 en Suisse, près de Bâle. Le roman connu un certain succès puisqu’il fût sur la liste des nominés au prix Renaudot. Mon éditeur m’a un peu pressé pour écrire la suite. J’étais ingénieur, je n’avais pas trop d’expérience, j’ai donc recyclé mes personnages en écrivant leurs biographies. Cela m’a pris trois ou quatre romans jusqu’à ce que je forme le plan général de la saga.

Au huitième tome, j’ai envisagé la fin de la série. Puis il y a eu Fukushima, j’étais rattrapé par le réel car toute mes histoires parlent du nucleaire et du Japon. En effet, dès le premier tome il est question d’Hiroshima. Le personnage principal, Shizuko, est une hibakusha, une irradiée, une paria, qui en fin de carrière travaille pour l’AIEA. Mais elle ne croit pas au nucléaire. Elle lutte en interne, pour elle il n’y a pas de différence entre le civil et le militaire. Ce qui est étonnant c’est que l’histoire se répête avec Fukushima. Les habitants de la région sont les nouveaux hibakusha. On leur crève les pneus, on les évite.

Vos romans sont aussi des témoignages d’une époque.

J’étais au départ dans l’illusion qu’il y avait deux filières bien distinctes, le civil et le militaire. Mais le slogan des années 60, l’atome pour la paix, l’industrie qui va nous libérer des problèmes énergétiques, ne fut qu’une propagande pour vendre le nucléaire civil et servir le militaire. Puis, j’ai fouillé dans des biographies comme celle d’Oppenheimer. Au moment où les États-Unis décident de construire une bombe, certains sont persuadés de participer à un changement de société. Ce sont des utopistes. Oppenheimer en premier qui utilise sa fortune pour soutenir la guerre civile en Espagne. C’est un personnage hautement romesque. Après Hiroshima, il est appelé par le président des États-Unis qui souhaite le féliciter. À peine dans le bureau il lui déclare "Monsieur le président, nous avons du sang sur les mains".

Après Fukushima, des ingénieurs nucléaires près de la retraite m’ont déclaré ne plus y croire. Leur argumentation n’était pas inintéressante : le nucléaire c’est très très bien, sauf que l’homme n’est pas un ange. Si on faisait ce que l’on dit, si on appliquait les consignes de sécurité, ça pourrait marcher. Mais il y a les interêts économiques, on rabotte sur les coûts et ça ne marche plus !

Vous rendez touchant chacun de vos personnages, les salariés du nucléaire y compris.

Oui. Dans la mesure où je pense qu’il y a des personnes qui essayent de faire au mieux leur boulot. Le directeur de la centrale de Fukushima est un héros. Il est resté avec plusieurs salariés pour essayer de limiter les dégâts. Il a demandé à chacun d’inscrire son nom sur un tableau, comme un monument aux morts, en leur disant qu’ils risquaient tous de mourir. Ils ont désobéi à leur patron — ce qui est inconcevable au Japon — qui leur a intimé l’ordre de quitter la centrale. Mais ils ont sauvé Tokyo. Au départ mon éditeur ne comprenait pas que je veuille lui dédier mon livre.

Et puis, il est important que les salariés du nucléaire soient reconnus pour leur travail. J’ai lu qu’en France, 93% des gens qui travaillent dans les centrales voudraient travailler ailleurs. La démotivation est le pire risque de panne, de dysfonctionnement. La fiction permet d’avoir plusieurs personnages donc plusieurs éclairages pour chaque situation. Si je n’étais qu’un antinucléaire pur sang, je pense que j’écrirais des essais ou des pamphlets. Le problème c’est que les lecteurs savent les choses mais n’y croient pas. Comme pour le réchauffement climatique, les comportements ne changent pas, on continue à croire qu’il y aura des échappatoires.

Propos recueillis par Jocelyn Peyret