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Sortir du nucléaire n°47

Automne 2010

Actualités

Incendies en Russie : sueurs froides pour un été très chaud…

Automne 2010




Été 2010. La Russie suffoque sous une vague de chaleur sans précédent. Dans cet autre royaume de l’atome, qui tente d’étouffer le souvenir de deux accidents majeurs, les incendies et la sécheresse accroissent dangereusement les risques nucléaires. Face au déni des autorités, les associations locales tirent la sonnette d’alarme.



Cet été, la Russie, pourtant si proche du cercle polaire arctique, s’est retrouvée victime de sécheresses et incendies exceptionnels. Des installations nucléaires aux zones contaminées, le pays a fourni la preuve inquiétante que changement climatique et nucléaire ne font pas bon ménage. Mais pour les autorités russes, "tout est sous contrôle"…

Quelles menaces pour les installations nucléaires ?

En Russie, traditionnellement, les centrales nucléaires sont construites en milieu forestier. Elles sont d’autant plus vulnérables à des incendies de grande ampleur, difficiles à maîtriser quand ils touchent des zones peu accessibles et un milieu propice à la propagation des feux comme les tourbières, qui se consument en profondeur et sur une longue durée.
Parmi les centaines de foyers qui se sont déclarés dans l’Ouest et le centre du pays, certains se sont dangereusement approchés de plusieurs sites nucléaires, et notamment du centre de recherche militaire de Sarov. Grâce à d’importants moyens, le feu a pu être maîtrisé, mais les conséquences auraient pu être fatales. Les matériaux explosifs entreposés sur le site avaient pu être évacués, selon les autorités ; mais comment déplacer et sécuriser l’ensemble de la chaîne de production nucléaire (déchets, citernes) ?
Toutefois, le danger ne se restreint pas au risque de combustion de matériaux radioactifs. La fragilisation des équipements électroniques sous l’effet de la chaleur peut avoir des conséquences catastrophiques. Des atteintes aux lignes hautes tension, qui traversent les zones forestières, peuvent aussi priver le réacteur d’alimentation électrique, menaçant ses fonctions vitales telles que le système de refroidissement, les dispositifs de sécurité…
La catastrophe a été évitée, mais pour les écologistes russes, la menace était clairement sous-estimée.

Incendies dans les territoires contaminés : la gestion des catastrophes à la mode russe

En tout, plus de dix millions d’hectares de forêts et de tourbières sont partis en fumée… dont 4000 hectares situés dans les régions contaminées par les accidents nucléaires de Tchernobyl et de Mayak. Or, plusieurs décennies après ces deux catastrophes, une grande partie des radionucléides est toujours présente dans les sols, et la radioactivité n’a décru que partiellement (la période de demi-vie du Césium 137, pour ne citer que cet élément, est de trente ans). La combustion des forêts contaminées a ainsi eu pour effet de libérer dans l’atmosphère la radioactivité stockée dans les tourbières et la végétation, les fumées étant dispersées au gré des vents.

Ce risque de réactualisation de la catastrophe est identifié depuis des années, mais la réaction des autorités russes, combinant inaction et déni, rappelle de tristes souvenirs. "C’est complètement fou qu’aucune autorité n’ait vraiment prévenu les personnes vivant dans ces régions des problèmes de redistribution de la radioactivité", déclare Vladimir Sliviak, co-président de l’association Ecodefense. L’ONG tire la sonnette d’alarme, traçant un parallèle avec l’inaction et le déni qui avaient suivi la catastrophe de Tchernobyl. Pour le gouvernement fédéral, tout est sous contrôle. Le militant et chercheur Alexeï Yablokov s’insurge : "Pour préserver la santé des générations présentes et futures, ce dont nous avons besoin, ce ne sont pas des paroles lénifiantes de Sergueï Shoigu [ministre des Situations d’Urgence], mais de rapports quotidiens sur les niveaux de radioactivité pour toutes les régions administratives qui ont été couvertes par la fumée, et au-delà". Quasiment aucune mesure régulière des taux de radioactivité n’a en effet été réalisée dans les territoires contaminés…

Pour les autorités, la seule façon de gérer le problème semble bien être de faire disparaître les informations. Après quelques semaines de relative transparence, les données sur les feux dans les zones contaminées sont soudainement retirées du site web de l’Office Fédéral des Forêts, et le ministre des Situations d’Urgence annonce qu’il va "s’occuper" de ceux qui propagent des "rumeurs" sur les incendies ! Les associations environnementales montent au créneau. Pour couper court à la contestation, leurs représentants sont invités à une visite dans la région de Briansk, contaminée par les retombées de Tchernobyl. Sur place, les représentants du ministère effectuent ostensiblement des mesures. Etrangement, ils trouveront des données trois fois inférieures à celles des écologistes, et omettront soigneusement de prendre en compte les rayonnements alpha…

Mayak ou la catastrophe sans fin

Dans la région de Cheliabinsk, gravement contaminée par l’accident de Mayak et par des années de pollution régulière (voir encadré), les incendies n’ont pas été la seule préoccupation. "Ici, le problème, ce sont les déversements de radioactivité dans les rivières et les lacs. Celle-ci se dépose dans les sédiments, et quand la sécheresse survient, les rives sont exposées à l’air libre", explique Niels Boehmer, de la fondation Bellona. "Les particules radioactives auparavant protégées par l’eau ou enfouies dans la boue affleurent à la surface. En cas d’incendie, elles se propageront dans l’air".

Là encore, les autorités restent inactives. Natalia Mironova, du Mouvement pour la Sûreté Nucléaire, a interpellé le gouverneur de la région pour lui demander de fournir suffisamment d’informations aux populations pour qu’elles puissent prendre elles-mêmes les mesures pour assurer leur propre sécurité. "Il y a un risque réel que se reproduise le même scénario qu’en 1967, quand les rives du lac Karachay, hautement contaminé, se sont retrouvé asséchées et que des tourbillons de vent ont dispersé des poussières radioactives sur une partie considérable de la région de Cheliabinsk et des alentours", rappelle-t-elle. "Cela a mené à l’évacuation d’une douzaine de zones fortement peuplées qui ont ainsi été contaminées."
Et la suite ?

La vague de chaleur passée, les interrogations restent. Effectuera-t-on enfin des mesures de la radioactivité pour identifier si celle-ci s’est redistribuée ? Qu’adviendra-t-il des populations des régions touchées par les fumées radioactives ?
Les pompiers qui ont combattu les flammes bénéficieront-ils d’un statut de liquidateur et d’un suivi médical adéquat ?

Impossible de le savoir pour l’instant. Espérons que le scénario de déni qui a suivi la catastrophe de Tchernobyl ne se reproduira pas…

Les citations sont extraites d’articles disponibles sur www.bellona.org et www.georgiandaily.com
La région de Cheliabinsk dans l’Oural, où se trouve le complexe nucléaire de Mayak, est considérée comme l’un des endroits les plus contaminés au monde. Mis en service en 1947, le site de Mayak servait à la fabrication de plutonium à destination militaire, déversant déchets et effluents radioactifs dans le cours d’eau voisin, la rivière Tetcha (affluent de l’Ob, un des plus grands fleuves russes). En 1957, un conteneur de déchets explose, provoquant un accident d’une gravité comparable à celle de Tchernobyl et disséminant des particules radioactives sur une surface de 23000 km2. Ces faits n’ont été connus qu’en 1976. Le site de Mayak, reconverti en usine de "retraitement" de combustible, est toujours en activité, et déverse toujours des déchets hautement radioactifs directement dans le lac Karachay.

Cet été, la Russie, pourtant si proche du cercle polaire arctique, s’est retrouvée victime de sécheresses et incendies exceptionnels. Des installations nucléaires aux zones contaminées, le pays a fourni la preuve inquiétante que changement climatique et nucléaire ne font pas bon ménage. Mais pour les autorités russes, "tout est sous contrôle"…

Quelles menaces pour les installations nucléaires ?

En Russie, traditionnellement, les centrales nucléaires sont construites en milieu forestier. Elles sont d’autant plus vulnérables à des incendies de grande ampleur, difficiles à maîtriser quand ils touchent des zones peu accessibles et un milieu propice à la propagation des feux comme les tourbières, qui se consument en profondeur et sur une longue durée.
Parmi les centaines de foyers qui se sont déclarés dans l’Ouest et le centre du pays, certains se sont dangereusement approchés de plusieurs sites nucléaires, et notamment du centre de recherche militaire de Sarov. Grâce à d’importants moyens, le feu a pu être maîtrisé, mais les conséquences auraient pu être fatales. Les matériaux explosifs entreposés sur le site avaient pu être évacués, selon les autorités ; mais comment déplacer et sécuriser l’ensemble de la chaîne de production nucléaire (déchets, citernes) ?
Toutefois, le danger ne se restreint pas au risque de combustion de matériaux radioactifs. La fragilisation des équipements électroniques sous l’effet de la chaleur peut avoir des conséquences catastrophiques. Des atteintes aux lignes hautes tension, qui traversent les zones forestières, peuvent aussi priver le réacteur d’alimentation électrique, menaçant ses fonctions vitales telles que le système de refroidissement, les dispositifs de sécurité…
La catastrophe a été évitée, mais pour les écologistes russes, la menace était clairement sous-estimée.

Incendies dans les territoires contaminés : la gestion des catastrophes à la mode russe

En tout, plus de dix millions d’hectares de forêts et de tourbières sont partis en fumée… dont 4000 hectares situés dans les régions contaminées par les accidents nucléaires de Tchernobyl et de Mayak. Or, plusieurs décennies après ces deux catastrophes, une grande partie des radionucléides est toujours présente dans les sols, et la radioactivité n’a décru que partiellement (la période de demi-vie du Césium 137, pour ne citer que cet élément, est de trente ans). La combustion des forêts contaminées a ainsi eu pour effet de libérer dans l’atmosphère la radioactivité stockée dans les tourbières et la végétation, les fumées étant dispersées au gré des vents.

Ce risque de réactualisation de la catastrophe est identifié depuis des années, mais la réaction des autorités russes, combinant inaction et déni, rappelle de tristes souvenirs. "C’est complètement fou qu’aucune autorité n’ait vraiment prévenu les personnes vivant dans ces régions des problèmes de redistribution de la radioactivité", déclare Vladimir Sliviak, co-président de l’association Ecodefense. L’ONG tire la sonnette d’alarme, traçant un parallèle avec l’inaction et le déni qui avaient suivi la catastrophe de Tchernobyl. Pour le gouvernement fédéral, tout est sous contrôle. Le militant et chercheur Alexeï Yablokov s’insurge : "Pour préserver la santé des générations présentes et futures, ce dont nous avons besoin, ce ne sont pas des paroles lénifiantes de Sergueï Shoigu [ministre des Situations d’Urgence], mais de rapports quotidiens sur les niveaux de radioactivité pour toutes les régions administratives qui ont été couvertes par la fumée, et au-delà". Quasiment aucune mesure régulière des taux de radioactivité n’a en effet été réalisée dans les territoires contaminés…

Pour les autorités, la seule façon de gérer le problème semble bien être de faire disparaître les informations. Après quelques semaines de relative transparence, les données sur les feux dans les zones contaminées sont soudainement retirées du site web de l’Office Fédéral des Forêts, et le ministre des Situations d’Urgence annonce qu’il va "s’occuper" de ceux qui propagent des "rumeurs" sur les incendies ! Les associations environnementales montent au créneau. Pour couper court à la contestation, leurs représentants sont invités à une visite dans la région de Briansk, contaminée par les retombées de Tchernobyl. Sur place, les représentants du ministère effectuent ostensiblement des mesures. Etrangement, ils trouveront des données trois fois inférieures à celles des écologistes, et omettront soigneusement de prendre en compte les rayonnements alpha…

Mayak ou la catastrophe sans fin

Dans la région de Cheliabinsk, gravement contaminée par l’accident de Mayak et par des années de pollution régulière (voir encadré), les incendies n’ont pas été la seule préoccupation. "Ici, le problème, ce sont les déversements de radioactivité dans les rivières et les lacs. Celle-ci se dépose dans les sédiments, et quand la sécheresse survient, les rives sont exposées à l’air libre", explique Niels Boehmer, de la fondation Bellona. "Les particules radioactives auparavant protégées par l’eau ou enfouies dans la boue affleurent à la surface. En cas d’incendie, elles se propageront dans l’air".

Là encore, les autorités restent inactives. Natalia Mironova, du Mouvement pour la Sûreté Nucléaire, a interpellé le gouverneur de la région pour lui demander de fournir suffisamment d’informations aux populations pour qu’elles puissent prendre elles-mêmes les mesures pour assurer leur propre sécurité. "Il y a un risque réel que se reproduise le même scénario qu’en 1967, quand les rives du lac Karachay, hautement contaminé, se sont retrouvé asséchées et que des tourbillons de vent ont dispersé des poussières radioactives sur une partie considérable de la région de Cheliabinsk et des alentours", rappelle-t-elle. "Cela a mené à l’évacuation d’une douzaine de zones fortement peuplées qui ont ainsi été contaminées."
Et la suite ?

La vague de chaleur passée, les interrogations restent. Effectuera-t-on enfin des mesures de la radioactivité pour identifier si celle-ci s’est redistribuée ? Qu’adviendra-t-il des populations des régions touchées par les fumées radioactives ?
Les pompiers qui ont combattu les flammes bénéficieront-ils d’un statut de liquidateur et d’un suivi médical adéquat ?

Impossible de le savoir pour l’instant. Espérons que le scénario de déni qui a suivi la catastrophe de Tchernobyl ne se reproduira pas…

Les citations sont extraites d’articles disponibles sur www.bellona.org et www.georgiandaily.com
La région de Cheliabinsk dans l’Oural, où se trouve le complexe nucléaire de Mayak, est considérée comme l’un des endroits les plus contaminés au monde. Mis en service en 1947, le site de Mayak servait à la fabrication de plutonium à destination militaire, déversant déchets et effluents radioactifs dans le cours d’eau voisin, la rivière Tetcha (affluent de l’Ob, un des plus grands fleuves russes). En 1957, un conteneur de déchets explose, provoquant un accident d’une gravité comparable à celle de Tchernobyl et disséminant des particules radioactives sur une surface de 23000 km2. Ces faits n’ont été connus qu’en 1976. Le site de Mayak, reconverti en usine de "retraitement" de combustible, est toujours en activité, et déverse toujours des déchets hautement radioactifs directement dans le lac Karachay.