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Sortir du nucléaire n°53

Printemps 2012

Tribune

Fermer le robinet des cancérigènes

Printemps 2012




Les gouvernements successifs s’engagent tous, sans exception, à lutter à bras le corps contre le cancer. Que proposent-ils ? D’aider la recherche ? Certes, il faut aider la recherche, mais depuis le temps qu’on aide la recherche, ne pouvait-on espérer un peu mieux qu’une constante et phénoménale augmentation du taux de cancer, devenu la deuxième cause de mortalité en France ? De mieux prendre en charge les malades ? Certes, il le faut, mais cela ne revient-il pas à augmenter les postes de secours pour lutter contre les accidents de la route et donc à déployer un véritable tapis rouge sous les pieds du fléau ? D’adopter de bons "comportements" ? Certes, il faudrait consommer "au moins cinq fruits et légumes par jour" et ne plus fumer, mais cela ne conduit-il pas à rendre l’individu responsable de sa maladie et à dédouaner les choix politiques de l’État ?

Or, les uns après les autres, nos gouvernements, sans exception non plus, depuis plus de cinquante ans, ont placé notre pays dans la dépendance directe des pesticides, des champs électromagnétiques ou des radiations ionisantes, puissants facteurs cancérigènes, auxquels il est impossible d’échapper, même en s’arrêtant de fumer, en devenant végétarien ou en aidant la recherche. Mener une véritable politique de prévention, c’est-à-dire tarir le cancer à la source, exigerait évidemment de fermer le robinet des cancérigènes, et non d’écoper, quitte à remettre enfin en cause une politique agricole, industrielle ou énergétique catastrophique en termes de santé publique et criminelle envers la nature. Il ne faut pas s’étonner que les nouveaux fléaux du monde "moderne" soient présentés comme une conséquence annexe de facteurs positifs, comme une fatalité dans un processus irréversible : "On n’arrête pas le progrès", "On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs", "On ne peut pas revenir à la bougie", ou même, comme l’expliquait cyniquement le nucléariste soviétique Pétrossiants après Tchernobyl : "La science exige des victimes". Exige ! Le nucléaire, comme jadis le Minotaure, est sans pitié.

Geneviève Barbier et moi l’écrivions en 2004 dans La Société cancérigène1 : "La même société scandalisée par les sacrifices humains que les précolombiens consacraient à leurs divinités accepte quelques cancers au nom de la modernité ou du confort. Les sacrifiés n’y gagneront ni honneurs ni médailles et, le plus souvent, pas même la reconnaissance d’une maladie professionnelle." Les 25 000 travailleurs et sous-traitants qui interviennent sur la robinetterie et la tuyauterie des centrales nucléaires en savent quelque chose. L’énergie nucléaire est bien une source d’irradiation et donc une cause de cancers. La "valorisation" des déchets "faiblement" radioactifs, en particulier dans les matériaux de construction ou sur les chemins forestiers, ne peut qu’augmenter "faiblement" la toxicité ambiante et contribuer à rendre le monde un peu plus nocif à ceux qui l’habitent.

Dès 1995, Jean-François Viel avait montré que la fréquentation des plages ou la consommation de coquillages sur les plages proches de l’usine de "retraitement" de La Hague étaient associées à un risque accru de leucémies, en particulier chez l’enfant. Une toute récente étude épidémiologique de l’INSERM et de l’IRSN confirme une corrélation entre la proximité des centrales françaises et l’accroissement des leucémies infantiles. Que répondront les politiques à cela ? Qu’il faut "raison garder", qu’il est inutile d’affoler les populations, et qu’il faudrait mener d’autres études pour apporter des preuves, encore et toujours de nouvelles études qui permettent surtout de gagner du temps, c’est-à-dire d’en perdre, et de délibérer quand l’ennemi brise les portes.

Je le remarquais moi-même : voici soixante ans encore, les pires souvenirs de l’histoire humaine portaient des noms de charniers : Verdun, Auschwitz, Hiroshima… Désormais, les sites de la honte coïncident avec des catastrophes industrielles et nucléaires : Tchernobyl, Seveso, Bhopal, Fukushima… Est-ce tout le bien qu’on nous veut ?

Armand Farrachi

Les éditions Yves Michel viennent de ré-éditer Les poules préfèrent les cages, ce manifeste écologiste au verbe acéré publié au début des années 2000 par Armand Farrachi. À lire sans faute !

Notes :

1 : La Société cancérigène, A. Farrachi et G. Barbier, Éd. du Seuil, 2004

Les gouvernements successifs s’engagent tous, sans exception, à lutter à bras le corps contre le cancer. Que proposent-ils ? D’aider la recherche ? Certes, il faut aider la recherche, mais depuis le temps qu’on aide la recherche, ne pouvait-on espérer un peu mieux qu’une constante et phénoménale augmentation du taux de cancer, devenu la deuxième cause de mortalité en France ? De mieux prendre en charge les malades ? Certes, il le faut, mais cela ne revient-il pas à augmenter les postes de secours pour lutter contre les accidents de la route et donc à déployer un véritable tapis rouge sous les pieds du fléau ? D’adopter de bons "comportements" ? Certes, il faudrait consommer "au moins cinq fruits et légumes par jour" et ne plus fumer, mais cela ne conduit-il pas à rendre l’individu responsable de sa maladie et à dédouaner les choix politiques de l’État ?

Or, les uns après les autres, nos gouvernements, sans exception non plus, depuis plus de cinquante ans, ont placé notre pays dans la dépendance directe des pesticides, des champs électromagnétiques ou des radiations ionisantes, puissants facteurs cancérigènes, auxquels il est impossible d’échapper, même en s’arrêtant de fumer, en devenant végétarien ou en aidant la recherche. Mener une véritable politique de prévention, c’est-à-dire tarir le cancer à la source, exigerait évidemment de fermer le robinet des cancérigènes, et non d’écoper, quitte à remettre enfin en cause une politique agricole, industrielle ou énergétique catastrophique en termes de santé publique et criminelle envers la nature. Il ne faut pas s’étonner que les nouveaux fléaux du monde "moderne" soient présentés comme une conséquence annexe de facteurs positifs, comme une fatalité dans un processus irréversible : "On n’arrête pas le progrès", "On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs", "On ne peut pas revenir à la bougie", ou même, comme l’expliquait cyniquement le nucléariste soviétique Pétrossiants après Tchernobyl : "La science exige des victimes". Exige ! Le nucléaire, comme jadis le Minotaure, est sans pitié.

Geneviève Barbier et moi l’écrivions en 2004 dans La Société cancérigène1 : "La même société scandalisée par les sacrifices humains que les précolombiens consacraient à leurs divinités accepte quelques cancers au nom de la modernité ou du confort. Les sacrifiés n’y gagneront ni honneurs ni médailles et, le plus souvent, pas même la reconnaissance d’une maladie professionnelle." Les 25 000 travailleurs et sous-traitants qui interviennent sur la robinetterie et la tuyauterie des centrales nucléaires en savent quelque chose. L’énergie nucléaire est bien une source d’irradiation et donc une cause de cancers. La "valorisation" des déchets "faiblement" radioactifs, en particulier dans les matériaux de construction ou sur les chemins forestiers, ne peut qu’augmenter "faiblement" la toxicité ambiante et contribuer à rendre le monde un peu plus nocif à ceux qui l’habitent.

Dès 1995, Jean-François Viel avait montré que la fréquentation des plages ou la consommation de coquillages sur les plages proches de l’usine de "retraitement" de La Hague étaient associées à un risque accru de leucémies, en particulier chez l’enfant. Une toute récente étude épidémiologique de l’INSERM et de l’IRSN confirme une corrélation entre la proximité des centrales françaises et l’accroissement des leucémies infantiles. Que répondront les politiques à cela ? Qu’il faut "raison garder", qu’il est inutile d’affoler les populations, et qu’il faudrait mener d’autres études pour apporter des preuves, encore et toujours de nouvelles études qui permettent surtout de gagner du temps, c’est-à-dire d’en perdre, et de délibérer quand l’ennemi brise les portes.

Je le remarquais moi-même : voici soixante ans encore, les pires souvenirs de l’histoire humaine portaient des noms de charniers : Verdun, Auschwitz, Hiroshima… Désormais, les sites de la honte coïncident avec des catastrophes industrielles et nucléaires : Tchernobyl, Seveso, Bhopal, Fukushima… Est-ce tout le bien qu’on nous veut ?

Armand Farrachi

Les éditions Yves Michel viennent de ré-éditer Les poules préfèrent les cages, ce manifeste écologiste au verbe acéré publié au début des années 2000 par Armand Farrachi. À lire sans faute !

Notes :

1 : La Société cancérigène, A. Farrachi et G. Barbier, Éd. du Seuil, 2004