L'aberration du nucléaire

 

Editorial

 

"On ne prévient pas les grenouilles quand on assèche les marais." Ainsi s’exprimait il y a quelques années Rémy Carle, alors directeur de l’équipement à EDF. Les grenouilles, c’est nous. Les marais, ce sont les régions qui ont appris subitement un jour qu’elles allaient à jamais être marquées par l’empreinte de l’histoire atomique. Cette formule cynique, un responsable nucléaire russe ou américain aurait pu la reprendre à son compte. De part le monde ces personnages ont pu développer pendant un demi-siècle un formidable Archipel de silence.


Le choix nucléaire s’est fait dans l’opacité la plus complète et le citoyen-grenouille n’a compris que bien plus tard le prix du « tout-confort » électrique.


Svetlana Alexievitch, une journaliste qui a enquêté sur Tchernobyl, a raconté sa rencontre avec un « liquidateur » employé à des opérations de décontamination à proximité de la centrale accidentée. Un peu hébété, le jeune homme s’interrogeait : « Nous lavons les toits, les voitures, les champs... Mais on ne peut pas laver l’eau ! »


La douloureuse absurdité d’une catastrophe nucléaire se résume dans ce petit récit. Et il y aurait quelque naïveté à croire que l’accident n’arrive que chez les autres.


Les prophètes de l’Eldorado énergétique voudraient nous faire croire qu’il faut poursuivre l’aventure et le gaspillage pour soigner les maux de la planète. Face à de tels partisans, se débarrasser du nucléaire ne sera pas une mince affaire. Pourtant, un monde sans nucléaire n’est pas un doux rêve. Ce futur est en marche dès maintenant à travers des innovations technologiques ou économiques, des décisions publiques novatrices ou d’autres modèles de coopération internationale. A nous de le faire vivre au XXIe siècle.